DE LA RÉSIGNATION AU CONSENTEMENT !

Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24
Quatrième dimanche de l'avent – Année A (23 décembre 2001)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Une phrase de Julien Green : "Elie n'était pas calme, Isaïe et Jérémie non plus, pourtant le plus ignorant d'entre nous en savait plus que tous, mais ce qu'il y avait en eux de vérité, ça les tra­vaillait." Une phrase pour nous dire cette absolue nouveauté de la naissance de Dieu dans la chair, une phrase aussi pour dire cette passion des prophètes. Qu'est-ce qui travaille aujourd'hui Isaïe, qu'est-ce qui l'a tiré du lit ? Quel est cet appel du Seigneur qui l'a poussé à aller voir le roi Achaz ? "Demande pour toi un signe, demande-le dans les hauteurs, demande-le comme un roi que tu es, demande-le au fond des val­lées, demande-le comme le sujet du roi des rois que tu es aussi. Demande un signe ?" - "Non je n'en deman­derai pas dit Achaz. Mon catéchisme m'a dit : tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu". - "Alors faut-il que vous fatiguiez aussi le Seigneur ? Voici le Seigneur Lui-même vous donnera le signe pour toi, pour ta descendance". Ce sera la naissance d'Ezéchias, cette perpétuation de la lignée de David. Image d'un Dieu têtu en Alliance, image d'un Dieu qui tient tête à l'homme.

Est-ce que nous retrouvons la même chose du côté de Joseph ? Entre les deux consentements, le consentement de Marie (je me rappelle cette phrase de Claudel : "tout est à jamais crucifié sur l'arbre de son consentement"), et le consentement de Jésus, ce consentement qui donne du poids au temps, il y a une exigence, l'exigence du consentement de Joseph. Est-ce qu'il va consentir lui aussi ? Son premier mouve­ment, c'est de se défausser, de se dire : "non le signe ne passera pas par moi, Dieu est plus fort que moi, Dieu m'enlève celle que j'aime". Pourquoi Dieu a-t-il exigé ainsi un consentement pareil ? Est-ce que nous retrouvons ce consentement dans la figure de Joseph ? Oui, et nous trouvons un consentement qui n'est pas un aplatissement, nous trouvons un consentement qui a une certaine ampleur, un consentement qui a quel­que chose d'extraordinaire. C'est le rêve qui le tire du sommeil, c'est dans un songe qu'il entend : "Ne crains pas de prendre chez toi Marie". Je ne suis pas "psy", mais quelquefois il y a des rêves qui nous poussent en avant, il y a des rêves qui nous tirent, quelquefois, il y a des rêves qui nous font aller plus loin. Dieu en se manifestant ainsi, tire Joseph de l'isolement dans le­quel il s'était mis, tire Joseph de cette résignation. Dieu en exigeant le consentement de Joseph lui rend en quelque sorte, Marie, son épouse. Et je trouve que le consentement de Joseph a une réelle grandeur, il ne capitule pas, il consent, il ne baisse pas les armes. Je crois que c'est le "oui" d'un combattant, c'est le "oui" d'un roi qui doit épouser une princesse. On a telle­ment rabaissé la figure de Joseph, on l'a tellement réduit à presque rien, alors que je crois que sans gran­deur il n'y a pas de véritable humilité. Si l'on n'a pas cette grandeur première, il n'y a pas la véritable hu­milité de celui qui consent humblement. Le pâté de sable que fait le petit enfant sur la plage, n'est pas humble, par contre si l'Himalaya s'abaisse, c'est hum­ble. La grandeur du consentement de ce Joseph. Et pourtant, avec ces deux textes, avec ce Dieu qui est têtu en Alliance, avec ce Dieu qui ne se résigne pas, avec la figure de Dieu qui refuse de se laisser aller à la résignation, avec la figure de ce Joseph qui consent, je me suis toujours demandé comment on est arrivé à considérer les chrétiens dans une sorte d'aplatisse­ment : ils sont obligés d'obéir, ils ont cet air de chien battu, ils sont forcés à obéir en quelque sorte, et que la grandeur du chrétien ce serait son aplatissement. J'ai relu récemment l'Imitation de Jésus-Christ dans la traduction de Lamennais, c'est vrai que c'est admira­ble, que c'est saisissant, mais quelle image du chrétien a-t-on derrière ? Je crois qu'on a cette image d'un aplatissement radical de la figure du chrétien, alors qu'il est grand le chrétien, alors qu'il a sa taille, qu'il a sa hauteur, et qu'une fleur ce n'est pas fait pour être allongé par terre, c'est fait pour être debout. Et ce que je trouve terrible, c'est que par-delà les siècles lugu­bres où le chrétien devait absolument être aplati de­vant des décrets immuables, par-delà les siècles lugu­bres, certains ont abandonné la foi chrétienne mais ont gardé cette résignation. Certains même ont aban­donné toute figure de Dieu, mais ils se plient face au destin, face à l'absurde, et cet aplatissement qui est au moins dans ces siècles lugubres, quand on devait obéir à un Dieu envisagé comme un despote, au moins, il y avait quand même un dialogue, il y avait une fécondité possible, mais quand il n'y a même plus cette figure de Dieu ... ? On le sait, c'est d'origine stoïcienne, on exige, on ne demande pas, on force, ce n'est plus un sujet, c'est un objet qui doit obéir. Mais la fois chrétienne ne nous dit pas cela. C'est vrai qu'il faut accepter, mais pas comme une capitulation, il faut accepter comme un proposition d'amour, il faut accepter que Dieu vienne nous rejoindre, il faut ac­cepter de faire jouer notre liberté et la sienne. C'est vrai qu'il faut se remettre, qu'il faut se lâcher, c'est vrai qu'il faut renoncer à sa volonté propre, mais je crois que c'est comme un fils qui revient dans les bras de son père, et qui ne se trouve bien que dans les bras de son père. C'est vrai qu'il y a cette dimension qu'on pourrait appeler une défaite. Mais au contraire, c'est une victoire. C'est la victoire d'un libre consentement. Et au lieu d'une attitude qui serait lâche, au lieu d'une attitude qui serait une fuite, c'est plutôt profondément une conversion. Quand on consent, on ne se retourne pas pour fuir le combat, quand on consent, on se re­tourne, on affronte. La plus belle figure c'est celle du Christ : "Père, entre tes mains, je remets mon esprit". C'est très beau, Il naît d'un consentement et il meurt en consentant. Mais au lieu d'être une attitude lâche, au lieu d'être une défaite, c'est l'attitude d'un vain­queur, déjà vainqueur sur la croix. La grandeur de Jésus… Il ne va même pas plier devant César, il ne va même pas lui accorder l'obole d'un regard : "Rendez à César ce qui est César". C'est vrai, il y a la douleur sur le bois de la mort, mais ce n'est pas cette sorte de reptitude entre la nuit et la boue souterraine. C'est vrai qu'il y a une croix qui est dressée, mais sa croix est haute, et des deux croix qui l'encadrent, il y en a une pour le ciel et l'autre pour l'enfer. Ces croix sont hau­tes, c'est la grandeur d'un Dieu, c'est la grandeur d'un consentement. N'aurait-il pas, ce Jésus qui capitule pas devant César, n'aurait-il pas en voyant son père Joseph consentir dans la grandeur, n'aurait-il pas goûté à quelque chose ? N'aurait-il pas goûté dans le consentement de Marie aussi, quelque chose ? N'au­rait-il pas surtout dans le consentement de son Père, goûté quelque chose de la grandeur de Celui qui consent, dans la grandeur de Celui qui ne capitule pas mais qui engageant tout son être, sa liberté, offre la seule réponse qui puisse coller avec Dieu.

Noël, c'est une grande fête. Ce n'est pas la fête de la résignation, Noël, parce que ni Dieu ne s'est résigné, ni l'homme et la femme, ni Joseph et Marie ne se sont résignés. Si Noël est une si grande fête, c'est que personne ne s'est résigné, et que la résigna­tion ne produit pas grand-chose. Mais quand la non-résignation de l'homme, de la femme, se conjoint avec la non-résignation de Dieu, alors, il peut se passer des choses extraordinaires, alors il peut naître ce Dieu que nous attendons dans une crèche. La résignation n'a jamais rien fait, le consentement peut tout faire.

Et à nous aussi, à chacun d'entre nous, pour ce Noël, nous sommes invités à demander un signe, nous sommes invités à demander un cadeau, nous sommes invités à demander cette force de consentir. On de­vrait appeler le peuple des chrétiens : le peuple qui consent. On ne devrait plus les appeler le peuple des rampants. On devrait appeler le peuple des chrétiens, le peuple de la grandeur de celui qui offre, de Celui qui s'offre.

 

 

AMEN