CONFIDENCES DE FEMMES ...

Mi 5, 1-4 a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l'avent – Année C (24 décembre 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Un évangile que j'aime bien, deux femmes qui se rencontrent, elle sont là, comme dans le vitrail à gauche. "Marie se mit en route rapi­dement vers une ville, elle entra dans la maison de Zacharie, et salua Elisabeth". Je ferme les yeux et j'imagine la suite à ma manière. Deux femmes en­ceintes, qui se rencontrent, quelque chose de très hu­main, très près de la vie, qui parlent de leur grossesse, de leur ventre, qui parlent peut-être des nausées, je n'en sais rien. Je ne sais pas quel effet cela fait au début au milieu ou à la fin, quelque chose qui va dans le prolongement de notre incarnation que Dieu a voulu dessiner dans notre humanité, quelque chose de très profond, de très intime, presque confidentiel, entre deux femmes qui parlent, une plus âgée longtemps stérile, et l'autre toute jeune, émerveillée et exaltée de cette grossesse, comme les premier enfant pour une femme.

Et puis, je lis la suite du texte et je ne trouve pas ces confidences de femmes, ce roman que j'aimerais tellement lire. Que se sont-elles dit pendant ces trois mois du séjour de Marie chez sa cousine ? La suite me raconte, oui, le Saint Esprit, l'exaltation, le baptême de Jean-Baptiste dans le ventre de sa mère, le Magnificat, quelques semaines pour écrire le Magni­ficat, c'est peu, parce que c'est un texte puissant. Alors, le Magnificat me fait décoller, il n'est plus question de ces deux femmes, du temps qu'il fait, du temps qu'elles ont passé, si elles se sont levées la nuit, si elles ont eu mal, si elles ont échangé leur propos sur ce secret de la vie que ces femmes peuvent vivre parce qu'elles sont enceinte, il n'y a rien ! Tout d'un coup elles deviennent des théologiennes, c'est in­croyable, je n'en connais pas dans la paroisse qui se soient rencontrées comme cela un jour, étant encein­tes l'une et l'autre, et qui ont d'emblée sauté du plan de leur chair, de leur ventre, de la naissance, au plan de "mon âme exalte le Seigneur, exultent tous les autres qui sont venus après moi, avant moi," cette grande race d'Israël qui attend le Seigneur, ce grand déploie­ment théologique qui est le Magnificat.

Nous avons l'habitude d'écouter l'Écriture, mais en fait, c'est toujours décalé, elle ne nous raconte pas l'histoire comme nous voudrions la raconter, ou comme on la raconte habituellement. Il y a un tableau au Musée Granet, illustrant cette rencontre, on y voit Elisabeth en haut d'un escalier, très âgée, un peu éma­ciée, mais avec un gros ventre parce qu'elle est plus avancée que Marie, qui tire Marie vers elle, et des anges qui se promènent dans le ciel, mais elle sont là très femmes, très enceintes, très chair. Je m'imaginais qu'elles étaient en train d'égrener le Magnificat, l'une et l'autre, et je ne voyais pas comment je pouvais col­ler dans ma façon de lire un texte ce texte si puissant qu'est le Magnificat, ce tressaillement et la rencontre de ces deux femmes enceintes, qui sont comme à l'aube de notre histoire du christianisme. Comme si le surnaturel venait supplanter quelque chose du naturel et en fait, nous avons pris l'habitude de ne pas enten­dre ce que nous avons tellement l'habitude d'entendre dans l'Écriture, et c'est toujours un peu cela, on saute non pas du coq-à-l'âne, mais du naturel au surnaturel, très aisément, comme l'amant qui bondit sur les colli­nes.

C'est curieux quand même ce texte qui a l'air de parler de choses très simples, et cette nuit, nous allons parler de choses très simples, la crèche, la paille, vous connaissez la suite, si vous ne la connaissez pas attendez ce soir pour la connaître dans l'Écriture. Quand vous lisez un texte de l'Écriture, imaginez le début, fermez le livre, fermez les yeux et imaginez la suite et vous verrez que vous n'êtes pas en accord avec le texte, à moins que vous ne connaissiez par cœur l'évangile, ce qui est encore possible et très beau, mais j'essaie de vous expliquer à quel point finalement, subjectivement, humainement, nous attendions un peu plus de confidences de ces deux femmes, un peu plus de choses concrètes, le temps qu'il faisait, ce quelles se sont dit, les fous-rires dans la cuisine en remuant de la tisane, toutes choses que j'aurais aimé savoir, de l'Evangile, car je me dis, peut-être que j'ai tort, que ces choses m'auraient aidé à mieux les connaître, à mieux les apprécier, à suivre à l'intérieur de chacune d'elles la façon dont Dieu est venu, s'est immiscé, a pris chair, volume et vie. Il y a un décalage comme une sorte de rupture, car le texte passe à travers tous ces éléments que je viens de décrire et saute d'emblée dans de l'universel, dans le salut du monde.

Ce qui est incroyable, c'est que cette Écriture qui à la fois nous fait suivre des choses très quotidiennes, nous les faite reprendre et méditer, nous les fait imaginer et en même temps, Marie, avec ses seize, dix-huit ans, toute jeune, dans une histoire incroyable, puisqu'elle n'a pas connu d'homme, elle embrasse déjà Adam, Eve et toute l'humanité, ses petits bras enferment tous nos ancêtres et tous ceux qui vont venir. Elle est là, avec son petit ventre de rien du tout, et elle croit déjà que cet Enfant qu'elle porte, porte Lui-même le salut du monde, porte l'histoire du monde, qu'il y a là une sorte de charge explosive comme à retardement, et cela c'est le salut, c'est fou. J'aurais tellement aimé avoir les pointillés qui manquent dans les blancs de l'évangile, pour découvrir comment elle a pris conscience, comment elle est passée de sa grossesse à elle, petite femme de Galilée au Salut du monde.

Mais, si l'Écriture ne le raconte pas, c'est que cela a un sens pour nous. Il faut à la fois que ce Salut de Dieu s'incarne dans des choses très simples, très intérieures, un peu confidentielles comme la grossesse d'une femme, et qu'en même temps, elle tranche radi­calement. Faire dire à une petite femme de seize ans tout juste enceinte, l'hymne concernant l'issue du monde, ça c'est l'évangile. C'est là où nous sommes toujours un peu trompés, parce que finalement, nous ne sommes pas habitués à cette forme d'Écriture qui est toujours en décalage permanent, nous avons à la fois l'impression que c'est un évangile connu, familier, et en même temps, nous n'en mesurons pas la hauteur, le surplomb. Quelqu'un à un moment donné, dans l'histoire du monde, elle, Marie, récapitule en elle, au plus secret d'elle-même, toute l'histoire, l'intégralité de l'histoire du monde, un salut offert par Israël à tous les hommes.

Nous-mêmes, dans nos vies, dans nos événements, ces événements s'ouvrent au surnaturel lorsque nous en découvrons la portée personnelle, mais aussi cette portée universelle. En fait, chacun de nos événements les plus secrets ont une application personnelle, c'est mon enfant que je vais donner au monde, mais en même temps, cela a un sens plus large, plus grand. Le surnaturel n'est pas une sorte de spirituel qui viendrait saupoudrer comme la neige autour de la crèche en disant : il y a la base, le monde, la terre, la chair, et Dieu vient y ajouter des petits éléments plus fleuris pour nous ouvrir au ciel. Pas du tout ! C'est à la fois, à l'intérieur du plus familier et du plus confidentiel, mais cela vient comme un tranchant, comme un glaive qui vient le défaire d'une sorte d'autonomie, elle est enceinte d'une enfant, c'est son affaire, c'est son histoire, mais quelque part, ce n'est plus son affaire et ce n'est plus son histoire parce que c'est devenu la nôtre. C'est la manière dont le surnaturel vient ouvrir le naturel. Nous-mêmes, dans nos événements, nous avons vécu quelque chose comme ça. A un moment donné, nous nous sommes aperçus que nous vivions des choses pour nous, pour nos proches, pour notre monde, pour notre cité, et qu'en même temps, tout d'un coup, parce que cet événement a été fort, en sens, comme un vin extrêmement liquoreux, il venait donner sens à plus large que nous, que notre famille, notre cité, que notre histoire personnelle, quelque chose qui s'étendait, c'est cela la manière dont Dieu vient. En fait, la preuve que Dieu intervient dans notre vie, c'est qu'on pourrait penser que l'évènement qui est le sien ne vient pas de Lui. C'est la manière que Dieu a de signer au bas de la page : Moi, Dieu, le Vivant, l'Unique, l'évènement qui t'enfante et te transforme, qui peut-être te brise, tu pourrais croire que cela vient du monde, des événements et des circonstances parce qu'il manque ce petit pas grâce auquel tu vas découvrir que c'était Moi. Après tout, la grossesse de Marie, elle aurait pu garder pour elle son histoire de ne pas avoir connu d'homme, ne le dire à personne, ce serait passé absolument inaperçu, une femme enceinte c'est magnifique, mais c'est chose courante. Rien dans l'extérieur de l'évènement ne manifestait réellement que Dieu y était présent et s'y était investi, la seule condition pour que nous puissions le voir, l'entendre et le reconnaître, c'est que Marie en parle. Il fallait donc qu'il passe par la parole de Marie, que non seulement elle ne garde pas pour elle cet événement comme un événement singulier, aussi beau soit-il, elle aurait pu dire à mi-voix à Elisabeth : c'est incroyable ce qui m'arrive, garde-le, c'est un secret.

Cet événement aurait pu rester comme ça, à l'intérieur, comme une confidence de femme, et il n'est pas resté, on n'en parle encore. C'est la seule preuve que je connaisse de l'existence de Dieu, c'est qu'on pourrait ne pas le voir, parce que cela dépend à un moment donné de ma parole, de la vôtre, de celle de Marie. A un moment donné, le fait que Dieu qui est présent dans un événement, cela ne se sache que si l'homme ou la femme qui l'a reçu, le dise, le proclame et l'annonce, c'est la preuve. Le reste est du domaine de nos inventions hallucinatoires, de visions. Quand vous relisez le début de l'évangile de Luc c'est incroyable à quel point ces événements auraient pu rester à l'intérieur de l'esprit, à l'intérieur de Joseph et Marie, comme une histoire difficile d'un couple qui commence sa vie conjugale, et pourtant, cet événement, d'emblée, plutôt que de rester sur le premier registre de leur intimité conjugale, a utilisé tous les registres de l'homme : notre histoire aussi paradoxale soit-elle concerne l'histoire du monde. Cela veut dire que ce paradoxe à la base signe ce qu'est Dieu, non pas que Dieu nous trompe ou joue au plus malin avec nous, pas du tout, ce qui est difficile pour Dieu, c'est d'être à la fois Celui qui est, qui vient, intervient, transforme, tout en nous laissant libres, c'est-à-dire en nous laissant l'illusion possible qu'Il n'y était pour rien, parce que ce "pour rien", c'est la place qu'il nous laisse pour que nous puissions dire : je Te vois, je Te reconnais, c'est Toi, je crois.

C'est ce qu'il faut faire cette nuit en voyant la crèche cette nuit, qui a l'air si familière, si confiden­tielle, si gentille. Personnellement, c'est une fête qui m'affole complètement, c'est une fête que je n'ai ja­mais comprise, c'est tellement gentil un enfant, qu'est-ce que cela vient faire dans ce tragique du mal dans le monde ? Alors que derrière, évidemment, s'il n'y a que la crèche, trois petits tours et puis s'en vont, quelques cotillons et puis c'est bon ! Mais par contre, derrière, s'il y a une Parole, et il y a aura une Parole, le prologue de Jean : "Le Verbe s'est fait chair ". D'accord, ce prologue-là vient renverser, transformer, révolutionner la crèche, c'est autre chose, je la vois différemment, je ne m'en tiens pas à cet événement singulier si gentil, émouvant, certes, car l'évangile pourrait nous tromper si nous n'entendons pas comme une Parole qui vient trancher quelque chose qui est si humain. Cet humain est porteur de divin, s'il le recon­naît et s'il le parle.

 

 

AMEN