LA RÉVÉLATION DANS LE SILENCE ...
2 S 7, 1-5+8b-12+14a+16 ; Rm 16, 25-27 ; Lc 1, 26-38
Quatrième dimanche de l'avent – Année B (19 décembre 1999)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Je ne voudrais pas insister sur l'image que nous nous faisons de l'Ange Gabriel, représenté comme un être humain doué d'ailes, nous savons bien qu'il ne s'agit que d'une image, que les anges n'ont ni corps ni ailes et que cette façon de nous les représenter est seulement une manière de concrétiser pour nous ce qui est précisément impossible à concrétiser parce qu'il s'agit d'une réalité d'abord fondamentalement spirituelle. Certes, cela a le mérite de souligner que l'ange est vraiment un être personnel, mais cela a cependant un inconvénient, c'est que nous sommes toujours tentés de prendre cette page comme une simple conversation, comme si l'Ange et Marie s'entretenaient l'un avec l'autre, alors qu'il s'agit bien davantage d'une illumination par laquelle l'Ange envoyé par Dieu agit dans le cœur de Marie, une illumination qui est une révélation.
Quand l'Ange salue Marie, cette salutation n'est pas seulement une manière de prendre contact avec un interlocuteur, elle est déjà toute pleine de mystère et de profondeur. L'Ange dit : "Réjouis-toi, Marie", nous traduisons souvent : "Je te salue Marie", et il est vrai qu'en grec "chairê" est une formule de salutation qui traduit la manière hébraïque de saluer où l'on ne souhaite pas la joie mais la paix : "shalom", tout le monde connaît cette formule. Si saint Luc a maintenu la formule grecque tout en sachant pertinemment que Marie parlait araméen et qu'elle entendait donc la salutation de l'Ange dans sa culture et dans sa langue, ce n'est pas parce que Luc écrit en grec, il connaît suffisamment le grec et l'hébreu pour en saisir les nuances, car à la différence des autres auteurs du Nouveau Testament, Luc est un homme cultivé, grec de naissance, c'est donc sa langue maternelle, il s'est enquis, il nous le dit lui-même au début de son évangile auprès des témoins oculaires, et donc il ne parle pas en reconstituant des scènes mais en étant celui qui transmet ce qu'il a reçu comme un témoignage, sans doute en l'occurrence le témoignage de la Vierge Marie elle-même, car qui d'autre aurait pu lui faire part de cette scène. Saint Luc sait très bien à l'occasion, utiliser les formules hébraïques dans leur teneur propre, même si cela dans certains cas peut poser à un grec un nécessaire travail de transcription.
D'ailleurs le même saint Luc à plusieurs reprises et par exemple au chapitre quinzième des Actes, dans la lettre que le Concile de Jérusalem adresse à l'Église d'Antioche, il transcrit la salutation hébraïque : "la paix soit avec vous". S'il a donc gardé la formule grecque "chairê, réjouis-toi" c'est bien pour signifier que l'annonce de l'Ange est bien une annonce de joie. Cette annonce de joie, nous la trouvons déjà à plusieurs reprises dans l'Ancien Testament, dans plusieurs prophètes, par exemple chez Zacharie ou chez Joël pour annoncer la joie messianique. "Réjouis-toi", ce premier mot de l'Ange est déjà une révélation : c'est la révélation de cette joie qui depuis des siècles est au cœur d'Israël, en tout cas de tous ces "pauvres de Yahweh" qui attendent le Messie. L'Ange déjà par ces mots annonce à Marie que ce dont il va lui parler s'inscrit dans la promesse messianique, et c'est d'ailleurs ce qu'il va lui dire aussitôt : elle va être mère d'un enfant qu'elle appellera Jésus, à qui le Seigneur donnera le "trône de David son père ", c'est donc bien le roi messianique, le nouveau David, non pas un roi parmi d'autres qui régnerait pour un temps, "il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n'aura pas de fin". Donc, dès le départ, l'Ange annonce à Marie deux choses : qu'elle va être mère et mère du Messie. C'est pourquoi au sens premier quand l'Ange dit : "Réjouis-toi comblée de grâce", cela veut dire comblée de cette faveur que Dieu te fait, de cette grâce que Dieu te donne qui est la grâce des grâces : d'être la mère de celui qui sera le Messie promis à Abraham promis à David, attendu de génération en génération par les Patriarches et les Prophètes.
Première révélation fondamentale, la promesse messianique va s'accomplir, et elle va s'accomplir en Marie que Dieu choisit pour être celle par qui va naître le Messie. "Il sera appelé Fils du Très-Haut", voilà encore un titre messianique qui ne signifie pas expressément la filiation divine au sein de la Trinité comme la rumination de notre foi a fini par la découvrir en scrutant toutes les paroles de l'Ecriture, car "Fils du Très-Haut", cela se trouvait déjà (nous l'avons entendu tout à l'heure) dans la prophétie de Nathan annonçant le Messie à David, et cela ne voulait pas dire pour David, en tout cas David ne pouvait pas le comprendre ainsi, que cet enfant qui descendrait de lui et qui serait le roi messianique était le Fils du Père au sens fort que notre foi a découvert en se laissant pénétrer par tous ces textes.
Marie va dire à l'Ange, et ainsi faire rebondir la révélation : "Comment cela peut-il se faire, comment est-ce que je pourrais être mère, puisque je ne connais point d'homme". En hébreu, dans les langues sémitiques, "connaître" désigne la relation conjugale, la relation sexuelle, et pas simplement une connaissance intellectuelle. Marie ne dit pas évidemment qu'elle n'a jamais vu d'homme de sa vie, ce qui serait absurde, d'autant qu'elle est fiancée à Joseph et que par conséquent elle en connaît un de façon tout à fait particulière, et que d'ailleurs elle s'apprête à l'épouser pour le connaître au sens biblique du terme. Marie ne dit donc pas qu'elle ne connaît pas d'homme mais qu'elle n'a jamais eu aucun rapport de type conjugal, même pas avec Joseph son fiancé à qui elle est promise.
Poussé par une grande piété, on a voulu entendre cette parole de Marie comme si elle avait fait un vœu de virginité et l'on a même inventé une fête, celle la Présentation de Marie au Temple, pour dire que la Vierge Marie, dès son enfance avait consacré sa virginité à Dieu. Il s'agit là encore d'une piété indiscrète excessive et qui ne tient pas compte de la signification propre et profonde des paroles. Il n'est pas vraisemblable dans le contexte culturel qui est celui de Marie, le contexte culturel de la civilisation et de la religion juive, qu'elle ait pu ainsi consacrer sa virginité à la manière des vierges consacrées dans le christianisme, car l'exaltation de la virginité chrétienne s'origine dans la virginité de Marie et non point l'inverse. Nous savons par tous les textes de la Bible qu'en Israël, la bénédiction par excellence pour une femme était d'être mère et que la virginité n'était pas considérée comme une qualification religieuse qui élèverait la personne donnant ainsi sa vie à Dieu pour qu'Il soit son seul époux, à une perfection particulière. Et donc, imaginer que Marie ait dans son enfance consacré sa virginité à Dieu, c'est un peu un anachronisme qui nous fait transférer sur sa personne et sa psychologie ce qui ne sera vrai que dans la tradition chrétienne issue précisément des mystères de l'évangile.
Je crois que cette mise au point qui vous surprend peut-être ou éventuellement vous choque, nous introduit dans quelque chose de beaucoup plus profond. La virginité de Marie n'est pas un propos qu'elle aurait décidé elle-même, ce n'est pas une orientation de sa vie qu'elle aurait choisie, c'est une révélation que Dieu lui fait, car devant sa question : "Comment pourrais je être la mère du Messie puisque je ne connais pas d'homme, puisque je suis encore vierge, que je n'ai pas eu de rapport conjugal avec qui que ce soit ?" l'Ange va lui dire que non seulement elle sera la mère du Messie, mais qu'elle sera sa mère sans cesser d'être vierge : "L'Esprit Saint viendra sur toi, la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre", "l'Esprit Saint viendra sur toi", c'est une allusion transparente à tout ce que l'Ancien Testament nous dit de l'Esprit qui est la puissance de Dieu, la puissance du Très-Haut, l'Esprit Saint qui est l'agent divin qui traverse toute l'histoire des hommes, toute la révélation de l'Ancien Testament, comme celui qui accomplit le dessein de Dieu, allusion à ce texte qui commence la Bible à la première page de la Genèse où "l'Esprit de Dieu planait sur les eaux", venait reposer sur les eaux comme Il repose sur Marie pour en faire jaillir la Vie. "L'Esprit Saint viendra sur toi" cela veut dire : l'Esprit Saint va façonner la Vie en toi comme il l'a façonnée dès la création du monde et ton enfant sera l'œuvre de Dieu exactement comme Adam et l'ensemble de la création ont été l'œuvre de l'Esprit qui façonnait la Vie au sein des eaux, qui façonnait avec la glaise le premier Adam, et qui façonne ce nouvel enfant dans ton sein. Maternité virginale qui manifeste de façon éclatante l'œuvre de Dieu en Marie, qui révèle à Marie que c'est Dieu lui-même qui va créer cet enfant en elle, c'est Dieu lui-même dont cet enfant sera le Fils, parce qu'il sera l'œuvre de l'Esprit Saint.
Ce texte est donc celui d'une révélation et d'une révélation qui va se prolonger. Là encore nous ne devons pas imaginer que Marie a tout compris des relations trinitaires du Père, du Fils et de l'Esprit Saint alors qu'il faudra des siècles et des conciles pour le déterminer. Marie n'est pas d'abord une théologienne, elle reçoit cette vérité comme un mystère, comme une révélation jaillie du silence de Dieu, c'est ce que nous disait saint Paul dans la lettre aux Romains que nous avons entendue : "Ce mystère de Dieu caché depuis les siècles et qui maintenant se révèle à nous", qui se révèle d'abord dans cette intime illumination de Marie par la parole de l'Ange, et qui va d'abord fructifier dans le cœur de Marie, car saint Luc nous dit à plusieurs reprises que Marie "gardait toutes ces choses les méditant dans son cœur". Elle s'en nourrissait et petit à petit la réalité divine de ce Fils qu'elle portait dans son sein prenait toute son ampleur, toute sa puissance, sa plénitude, et la révélation s'approfondissait en elle comme elle s'approfondira ensuite à travers les écrivains sacrés du Nouveau Testament, comme elle s'approfondira à travers la rumination de l'Église et aboutira à ce que nous pouvons dire aujourd'hui : "Le Père, le Fils et le Saint Esprit, trois personnes en une seule nature divine". Marie est introduite dans un mystère, elle n'est pas introduite dans un cours de théologie, fût-ce de théologie trinitaire. Elle est introduite dans un mystère, c'est-à-dire dans l'immensité de ce silence de Dieu. Saint Ignace d'Antioche, un des plus anciens témoins de la tradition chrétienne, écrira : "La maternité de Marie, l'Incarnation du Fils, la Mort rédemptrice, trois mystères retentissants qui sont nés dans le silence de Dieu". C'est dans le silence de Dieu que Marie est introduite par cette révélation que l'Ange fait dans son cœur et c'est confrontée à ce mystère, confrontée à ce silence infiniment riche d'une infinie plénitude, qu'elle va dire : "Qu'il me soit fait selon ta Parole ". Non pas : "Je choisis, je suis d'accord", non pas "je veux ceci ou cela," mais : "j'accepte tout ce que Tu veux, qu'il me soit fait selon ta Parole" . "A qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle ?", dira aussi Pierre à Jésus.
Voilà le sens le plus profond de ce texte de l'Annonciation, et vous voyez qu'en laissant de côté quelques imaginations, nous sommes invités à aller plus loin, non pas dans la psychologie de Marie, non pas non plus dans l'élaboration théologique, mais plus loin encore dans cette rencontre, ce contact de Marie, le première des sauvées avec le mystère du Salut dans toute sa densité, dans toute sa plénitude, dans toute sa profondeur et dans tout ce qu'il a d'infiniment inaccessible et qui nous dépassera toujours et qui ne peut pas se mettre en formule.
Alors, que Marie, en ce temps de l'Avent où nous nous approchons du mystère de Noël, un mystère qui n'est pas seulement passé, mais qui continue à vivifier et à irriguer l'Église pour s'épanouir enfin dans la vision éternelle, que Marie nous introduise à ce sens du mystère, à ce sens de la profondeur de la révélation du don de Dieu, à cette patience qui doit être la nôtre pour entrer pas à pas, humblement, pauvrement, avec cette obéissance de la foi, dans la révélation que Dieu veut nous faire Lui-même.
AMEN