L'AMOUR CONJUGAL DE MARIE ET JOSEPH

Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24
Quatrième dimanche de l'avent – Année A (20 décembre 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, pendant ce temps de l'Avent, l'Église nous a invités à tendre notre désir vers la venue de Jésus, en compagnie de tous ceux qui, au long de l'Ancien Testament, l'ont attendu, les Patriarches, les Prophètes, Isaïe, Jean-Baptiste. Au­jourd'hui, à dernier dimanche de l'Avent, c'est dans l'attente de Jésus par la Vierge Marie que nous som­mes invités à entrer. Ce dimanche est donc celui de Marie portant avec amour son enfant dans son sein, cet enfant qui est le Fils de Dieu, le Sauveur. Or, vous venez de l'entendre, l'évangile qui nous est proposé en cette année A, celle consacrée à saint Matthieu, nous parle finalement beaucoup plus de Joseph que de Ma­rie. Peut-être est-ce une invitation à ce que nous tour­nions notre regard vers la relation très singulière de Joseph et de Marie.

Une tradition populaire, que ne peut s'autori­ser d'avoir ni texte ni document, a souvent représenté Joseph comme un vieux monsieur, ce qui avait l'avantage, par le fait même, de mettre la virginité de Marie à l'abri de tout danger. Un homme âgé donc qui, selon certaines légendes que l'on trouve dans des textes apocryphes des premiers siècles, aurait déjà été marié une première fois, aurait déjà eu d'autres en­fants, ce qui, en passant, résoudrait le problème des "frères de Jésus" dont il est question quelque part dans l'Évangile de Marc, (mais cela n'a rien à voir avec notre sujet), un vieux monsieur qui, évidemment, était tout désigné pour protéger Marie, pour protéger l'enfant Jésus, avec toute son expérience, sa sagesse, et sa bienveillance. Au fond, tout se passerait comme si Marie avait épousé son père, ce qui n'est peut-être pas la meilleure manière de réussir un mariage. En réalité, cette représentation de Joseph ne se fonde sur rien du tout. Il n'y a pas l'ombre d'une indication, dans l'évangile ou dans quelque texte sacré que ce soit, que Joseph ait été un vieillard. Tout porte à croire au contraire que, comme dans n'importe quelles fian­çailles normales, Joseph et Marie avaient grosso modo le même âge. Or nous savons que Marie était une jeune fille, c'est le texte qui nous le dit, par conséquent Joseph devait être un jeune homme, di­sons un homme jeune.

Il y a une autre légende qui voudrait que Ma­rie ait, dès son plus jeune âge, consacré sa vie à Dieu dans la virginité, dans un propos de virginité. Cette légende, qui, elle aussi, n'a aucun fondement nulle part, se concrétise souvent dans la fête de la Présenta­tion de Marie au Temple comme si les parents de Marie, alors qu'elle était encore enfant, avaient décidé qu'elle serait consacrée à Dieu. Une fois encore, ceci ne peut se réclamer d'aucune coutume de l'Ancien Testament. Il n'y avait pas de fillettes qui servaient dans le Temple et, d'ailleurs, l'idéal de la virginité est quelque chose de spécifiquement chrétien qui n'était pas du tout perçu comme tel dans l'Ancien Testament. Au contraire, tous les textes de la Bible nous parlent du fait d'être épouse et mère comme la bénédiction suprême de la femme et la virginité est souvent consi­dérée comme un opprobre. Une femme qui ne peut pas avoir d'enfants est une femme qui se sent délais­sée par la grâce de Dieu. Nous avons un texte, par exemple, où l'on nous dit que la fille de Jephté de­manda, parce qu'elle devait être offerte en sacrifice selon une coutume barbare de ces époques éloignées, elle demanda d'aller pleurer sa virginité, non pas pleu­rer sur une virginité qu'elle aurait perdue mais pleurer sur le fait qu'elle allait mourir étant vierge. Donc, là aussi, rien ne nous permet de penser que Marie, par je ne sais quelle intuition que nous lui prêtons, aurait décidé par avance d'être vierge ou "religieuse" : on ne voit pas pourquoi, dans ce cas-là, elle aurait épousé Joseph. Si elle voulait être vierge, elle n'avait qu'à rester toute seule. Or là-dessus, les textes sont for­mels: Joseph et Marie étaient mariés. Le texte dit "fiancés", ce qui n'est pas tout à fait exact, car le texte originel nous dit bel et bien "mariés", simplement, dans les coutumes juives, il y avait deux temps dans le mariage, celui de la décision, du consentement si vous voulez, qui fait l'union, et puis un temps ulté­rieur où le mari prenait son épouse chez lui. La scène que nous venons d'entendre se situe entre ces deux moments. Mais Marie était bel et bien l'épouse de Joseph, d'ailleurs c'est ce qui est dit.

Alors il me semble que, dans le contexte de cette époque, nous ne pouvons pas transférer le pro­pos de virginité des religieuses chrétiennes qui, d'ail­leurs, choisissent la fête de la Présentation pour re­nouveler leurs vœux, un peu comme si Marie avait décidé d'être religieuse avant la lettre. Il y a certaine­ment un lien entre la virginité de Marie et la virginité consacrée qui est celle des moniales, des religieuses et d'ailleurs aussi des moines et des religieux. Mais le rapport n'est pas que l'on aurait inventé d'abord la vie religieuse et puis que Marie y serait rentrée, mais que Marie, à cause de sa virginité, a été la source de ce qu'est devenue ensuite la vie religieuse, la vie consa­crée dans l'Église.

Ce que je veux dire par là, c'est qu'il semble à peu près évident que Joseph et Marie se sont mariés, se sont épousés pour avoir une vie conjugale normale, une vie conjugale avec tous les éléments d'amour, de tendresse, de vie sexuelle, de fondation d'une famille, qui existe dans toutes les familles juives et dans toutes les famille un peu partout. Seulement voilà : Marie a reçu de l'Ange une nouvelle absolument boulever­sante qui est venue, non pas accomplir un propos qu'elle aurait caressé depuis son enfance, sous l'in­fluence de ses parents ou d'une intuition intérieure, mais qui est venue mettre sa vie complètement sens dessus dessous. Elle a reçu de l'Ange cette annonce que, toute sa vie de mère, toute sa vie de femme, toute sa sexualité allait être prise sous l'ombre de l'Esprit saint parce que l'Enfant quelle allait porter, que, dès la parole de l'Ange, elle portait en elle, ne venait pas de Joseph mais venait de l'œuvre de Dieu. Alors Ma­rie a été, d'une certaine manière, appelée à la virgi­nité, non pas selon un désir qu'elle aurait eu dans son cœur, mais selon un appel tout à fait spécifique et particulier que Dieu lui adresse en raison de son Mystère. C'est parce que Dieu veut venir sur la terre, c'est parce que Dieu veut se faire homme, c'est parce que Dieu veut naître d'une femme, c'est parce que Dieu veut être le fils de cette femme fécondée par la puissance vivifiante de l'Esprit Saint, que toute sa vie de femme, toute sa vie de mère, d'épouse, se trouve comme bouleversée. Et c'est pourquoi l'évangile et la liturgie nous disent que, à la parole de l'Ange, Marie fut éblouie et comme "tourneboulée" par cette lumière nouvelle qui s'est révélée à elle, lumière à laquelle elle adhère : "Je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon ta parole", mais lumière qui change entièrement ses projets, ce qu'elle avait pu imaginer, désirer. Désormais, le choix de Dieu lui trace une voix inédite, absolument nouvelle, que personne n'avait imaginée avant, car encore une fois, nous n'avons pas trace dans l'Ancien Testament d'une vir­ginité consacrée comme nous l'avons dans la vie reli­gieuse chrétienne qui se fonde précisément sur ce mystère de l'Incarnation de Dieu. Et c'est à cause de ce mystère que Marie va devenir Vierge consacrée à Dieu, à ce Dieu qui est déjà en elle.

Et Joseph, d'une certaine manière, lui aussi, va entrer dans cette mission, dans cet appel à la virgi­nité. Je dirais, si vous voulez, qu'il est appelé à la vir­ginité par alliance. Précisément parce qu'il est époux de Marie, parce qu'il aime Marie, parce que Marie est sa femme bien-aimée, Joseph participe par tout lui-même à ce mystère qui vient de naître dans le sein de Marie. Et puisque Marie, son épouse, et il n'en a pas d'autre et il la chérit, et elle lui est plus chère que tout être au monde, puisque Marie est prise dans cet im­mense mystère de la venue de Dieu, Joseph aussi est pris dans ce mystère. Et, comme l'Ange le lui expli­que, la virginité devient pour lui une évidence, non pas un choix qu'il aurait fait, non pas parce qu'il en aurait envie, non pas parce que ce serait une idée qui lui serait venue à l'esprit, mais parce que Dieu le lui demande pour le salut du monde. Joseph est introduit dans le mystère de la virginité à cause de son amour pour Marie et non pas parce qu'il est trop vieux pour lui faire des enfants, non pas parce que, d'une certaine manière, il l'avait épousée sans avoir le propos de la toucher ou quoi que ce soit, mais parce que dans l'élan même de tendresse qui le porte vers Marie, Dieu in­troduit cet élément radicalement nouveau qui est la présence sanctifiante, consacrante, transformante de Dieu qui s'incarne. Autrement dit, n'imaginons pas le rapport de Joseph avec Marie comme celui d'un pro­tecteur expérimenté, qui serait là simplement pour pouvoir nourrir l'Enfant Jésus et nourrir Marie. Jo­seph, par rapport à Marie, c'est celui qui l'aime : il aime Marie et Marie l'aime. Et leur amour était fait pour être comme tout amour humain et pour s'épa­nouir dans un échange total comme cela se passe dans les couples humains. Seulement, l'appel de Dieu, mystérieux, est intervenu et est venu changer les don­nées du problème, de telle sorte que cet amour n'a pas diminué entre Joseph et Marie, mais il a pris une to­nalité nouvelle, inattendue, extraordinaire, dans la­quelle, par un infini respect du mystère qui se passe en elle, Joseph a été aux côtés de Marie avec toute sa délicatesse, toute sa tendresse, tout son amour mais mettant, comme elle le faisait elle même, tout cet amour au service du mystère de Dieu.

Je me permets, au risque de choquer certains d'entre vous, d'évoquer un film déjà ancien de Jean-Luc Godard, qui s'appelle "je vous salue Marie", un film dont beaucoup de chrétiens et même d'autorités chrétiennes ont dit le plus grand mal sans d'ailleurs l'avoir jamais vu, et un film dans lequel il y a une image admirable qui exprime, je crois, ce que j'essaie de vous dire. Il y a un moment où, dans le film préci­sément, Joseph approche sa main du ventre de Marie enceinte et la garde à distance avec une sorte de res­pect rempli de tendresse comme un geste d'adoration du mystère qui est en train de se passer dans la chair de celle qu'il aime, dans la chair de sa bien-aimée. Ce n'est qu'un instant, ce n'est qu'une image, il n'y a pas de commentaire, mais je crois, que Jean-Luc Godard soit chrétien ou pas peu importe, les artistes ont par­fois des intuitions qui dépassent leur raison, toujours est-il qu'il me semble que cette image manifeste ce que Joseph a été pour Marie : non pas simplement un accompagnateur plus ou moins lointain et distrait, mais au contraire un amoureux. Mais un amoureux que Dieu a invité à prolonger cet amour au-delà de ce que l'imagination humaine peut concevoir, au-delà de ce qui est habituel, normal. Nous sommes en plein mystère. Toute l'histoire de Marie, toute l'histoire de Joseph sont l'histoire du mystère de l'Incarnation de Dieu. Et nous ne pouvons pas imaginer autre chose que cette irruption absolue du mystère dans leur vie, qui l'a changée du tout au tout. Et cela n'a rien à voir avec la légende selon laquelle Marie aurait imaginé ou ses parents auraient imaginé pour elle une sorte de vie religieuse au Temple comme l'histoire de la fête de la Présentation nous le laisserait entendre.

Soit dit en passant, de la même façon, dans l'Église du Christ, le propos de consacrer sa virginité à Dieu, c'est aussi la même irruption du mystère dans la vie d'un homme ou d'une femme. On ne se fait pas religieux parce qu'on en a envie, on ne se fait pas reli­gieux parce que ça vous est passé par la tête, on se fait religieux parce que, d'une manière inexplicable, in­compréhensible, et qui est toujours de l'ordre du mystère, un appel de Dieu s'adresse à vous, non pas pour vous détourner de quelque chose qui serait mau­vais, car le mariage, la famille, la sexualité sont bénis par Dieu, mais pour vous appeler à quelque chose d'autre qui tient à l'envahissement de notre vie par Dieu et qui ne s'explique pas plus que Marie ou Jo­seph n'ont pu s'expliquer clairement ce que Dieu leur demandait, mais qui les a habités jusqu'au point de transfigurer toute leur vie et, en particulier, leur amour, leur amour conjugal d'épouse et d'époux.

 

 

AMEN