L'ÉMERVEILLEMENT DE MARIE

Mi 5, 1-4 a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l'avent – Année C (21 décembre 1997)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, c'est donc avec Marie que nous sommes invités à célébrer ce quatrième di­manche de l'Avent. Les chrétiens aiment beau­coup célébrer la Vierge Marie et les fêtes de la Vierge qui jalonnent l'année sont toujours l'occasion d'une ferveur particulière, qu'il s'agisse de l'Annonciation à Marie, de la Visitation, de l'Assomption. Il ne faudrait pas que ce quatrième dimanche de l'Avent, sous pré­texte qu'il est célébré en violet et qu'il fait partie du cycle principal de l'année liturgique, échappe à notre regard et que nous ne nous rendions pas compte qu'il s'agit là d'une des grandes fêtes de la Vierge Marie.

C'est la fête de l'attente de Marie. Je dirais même, c'est la fête plus particulièrement de l'émer­veillement de Marie. Voilà un mystère nouveau que nous devons ajouter, je crois, à la liste des fêtes ma­riales. Il n'y a pas seulement l'Annonciation, l'As­somption et l'Immaculée Conception, il y a aussi, si je puis dire, la fête de l'émerveillement de Marie. Nous le chanterons tout à l'heure à la communion : "L'Ange salua Marie et elle fut éblouie par la Lumière". Marie a été comme éblouie de Lumière quand le mystère de l'Incarnation de Jésus en son propre sein lui a été an­noncé par l'Ange. Et un peu plus loin, toujours dans ce même chant de communion, nous chanterons que "L'Esprit vivifiant et saint a inondé Marie de sa Lu­mière".

Ces expressions approximatives corres­pondent, s'inspirent d'un texte de la liturgie grégo­rienne, du latin que l'on utilisait, il y a encore quel­ques dizaines d'années et dans lequel on dit de la Vierge : "expavecit de lumine", littéralement ça vou­drait dire : "elle fut effrayée par la lumière", mais en réalité ce mot latin "expavescere" insiste plus sur l'intensité de l'émotion que sur son caractère de frayeur ou de peur. On pourrait dire que Marie fut comme bouleversée par la lumière, qu'elle a été tout entière transformée, changée de fond en comble par la lumière qui venait en elle.

Si nous réfléchissons en effet, quelle décou­verte, quelle révélation, quel instant extraordinaire pour Marie que d'apprendre dans l'humilité, dans la pauvreté, dans la simplicité de son cœur qu'allait naî­tre, de son sein, de sa chair, non seulement un enfant qui serait le fruit de sa virginité, mais un Enfant qui serait le Fils de Dieu, Dieu Lui-même. C'est bien comme une sorte de lumière fulgurante qui, à ce mo­ment-là pénètre la Vierge jusqu'au plus intime, au plus profond, au plus personnel d'elle-même. C'est quelque chose d'incompréhensible qu'elle n'a d'ail­leurs pas pu entièrement cerner, ni au premier instant, ni par la suite. Et comment cernerions-nous, nous-mêmes, le mystère de cette venue de Dieu dans la chair de Marie, dans le sein de Marie. Être entièrement remplie par cette présence personnelle, vivante de Dieu Lui-même, non pas un don de Dieu, non pas une grâce de Dieu, non pas une visite spirituelle que Dieu nous accorderait, mais Lui-même, Dieu en Marie.

Alors cet émerveillement de Marie va se tra­duire, nous venons de l'entendre, par une hâte : "c'est en grande hâte" nous dit l'évangile, quelle va se ren­dre auprès de sa cousine Elisabeth pour lui apporter cette nouvelle indicible, et la lui apporter d'une cer­taine manière non pas par des paroles, mais par sa seule présence, et la présence de Marie qui est deve­nue présence de Dieu produit immédiatement alentour un bouleversement contagieux. L'enfant qu'Élisabeth porte en son sein, Jean-Baptiste, tressaille d'allé­gresse, dit sa mère. Il se met à danser dans le sein de sa mère, de cette danse dont nous parlait le Frère Ber­nard dimanche dernier, cette danse qui vient de Dieu, le "Seigneur de la danse". Et voilà qu'Élisabeth est tout entière remplie du Saint Esprit parce que son enfant, encore dans son sein a perçu la présence du Fils de Dieu dans le sein de Marie, il s'est mis à exul­ter de joie et Elisabeth est, à son tour, inondée du Saint Esprit. L'émerveillement de Marie, la joie de Marie est contagieuse, elle se répand autour d'elle sans même qu'elle soit obligée de donner des explica­tions, mais par sa seule présence. Et sa hâte aussi est contagieuse, et ça ne va pas s'arrêter, car dans l'évan­gile de Noël, nous verrons que les bergers, dès l'an­nonce des Anges, c'est en grand hâte, eux aussi, qu'ils se rendent à Bethléem comme si il y avait une sorte d'attraction, de polarisation, d'aspiration qu'exerçait cet Enfant présent dans le sein de Marie et ensuite dans la crèche et dans les bras de sa Mère.

Alors je crois qu'il y a là une caractéristique, non seulement de la vie de Marie, non seulement des mystères que Marie a ruminés dans son cœur, comme nous le dit encore l'évangile, mais il y a une caracté­ristique de toute vie chrétienne, car les mystères de Marie sont les mystères de l'Église, c'est-à-dire sont nos mystères à nous-mêmes. Nous les vivons certes d'une manière plus modeste, mais c'est bien la même voie spirituelle que Marie ouvre et sur laquelle elle nous invite à sa suite. De même que Marie a été conçue sans péché, de la même manière nous sommes lavés de notre péché par le sang du Christ, c'est la même Rédemption qui, chez nous aussi, va nous transformer totalement. De même que Marie a uni sa souffrance à celle du Christ au pied de la croix, de la même manière nous sommes appelés à vivre toutes nos épreuves en union avec la croix de Jésus. De même que Marie est ressuscitée dans son corps par le mystère de l'Assomption et nous précède avec sa chair dans le ciel, de la même manière nous aussi nous ressusciterons au dernier jour pour participer corps et âme à la joie éternelle de Dieu.

Eh bien de la même manière que Marie porte en elle son Fils qui est le Fils de Dieu, de la même manière l'Église, vous et moi, nous tous, nous som­mes, en vertu de notre baptême, d'autres Christs, nous sommes transformés nous aussi en une présence de Dieu, nous sommes appelés nous aussi à être dans le monde présence de Dieu, non pas certes avec la même intensité que Marie qui donnait sa chair pour qu'elle devienne la chair de Jésus, mais véritablement par la grâce il y a comme une divinisation de notre être pro­fond et cette divinisation est appelée à rayonner au­tour de nous. Et de même que Marie a porté de ma­nière contagieuse la Présence éblouissante de Dieu à Elisabeth, à Jean-Baptiste, à Zacharie, aux bergers, à tous ceux qui étaient proches d'elle, de la même ma­nière, il doit y avoir comme une sorte de présence merveilleuse, éblouissante de Dieu en nous. Il doit y avoir quelque chose qui permet à ceux qui nous ap­prochent de pressentir le mystère de Dieu qui nous habite. C'est cela la vocation missionnaire de l'Église, la vocation missionnaire des chrétiens. Cela ne se traduit pas nécessairement par des discours, cela ne se traduit pas nécessairement par le fait d'aller en Afri­que ou en Orient, mais cela se traduit par une sorte de transparence de plus en plus grande de notre être à la Vie de Dieu, à la présence de l'Esprit vivifiant et saint de Jésus en nous qui doit transparaître, qui doit être perceptible. Être missionnaire, être chrétien, être apô­tre, c'est d'abord cela, être assez transparent pour que la présence de Dieu se voie à travers nous. On dit que des premiers chrétiens, on disait : "voyez comme ils s'aiment", et Jésus Lui-même a dit : "c'est à l'amour que vous aurez les uns pour les autres qu'on vous reconnaîtra pour mes disciples".

Sommes-nous assez aimants, assez remplis de cet amour dont Dieu est la source et qui nous dépasse pour que cet amour rayonne et qu'on puisse, en nous voyant, dire :"voyez comme ils s'aiment" et qu'on puisse nous reconnaître comme disciples du Christ, mieux encore nous reconnaître comme présence du Christ par cet amour qui doit en quelque sorte transpi­rer de nous-mêmes. Émerveillement, hâte, joie, rayonnement, nous devons être inondés par le mystère de Dieu. Nous sommes beaucoup trop indifférents, beaucoup trop insensibles, nous sommes beaucoup trop opaques pour que Dieu puisse se voir à travers nous, mais c'est là l'effort majeur, principal, fonda­mental de toute notre vie, de nettoyer peu à peu notre être pour qu'il cesse de faire obstacle à cette présence rayonnante de Dieu.

Un auteur, protestant d'ailleurs, disait de la Vierge Marie cette phrase que nous pouvons nous appliquer et que d'ailleurs il s'appliquait à lui-même et à tous ses frères : "être, comme la Vierge Marie, l'humble carreau lavé au travers duquel passe la lu­mière de Dieu". Être l'humble carreau lavé au travers duquel passe la lumière de Dieu. Il ne s'agit pas de choses grandioses ni grandiloquentes, il n'y a rien de moins grandiloquent que la Vierge Marie, rien de plus simple, rien de plus humble, elle n'a pas fait de grands discours, elle n'a pas fait de déclaration, elle n'a même pas fait d'actions extraordinaires. C'est l'humilité de cette pureté du cœur qui a permis qu'elle devienne de plus en plus transparente à la Lumière de Dieu en elle.

Alors essayons, nous aussi, de rentrer dans notre cœur, essayons nous aussi de rejoindre cette vérité de Dieu qui est là et que nous ignorons trop souvent et dont nous ne sommes même pas conscients et à laquelle nous faisons toutes sortes d'infidélités et d'obstacles, essayons de retourner à l'intérieur, au plus profond de nous-mêmes pour y découvrir d'abord, et ensuite laisser transparaître, cette présence du mystère de Dieu qui seule pourra non seulement nous remplir, mais aussi inonder nos frères et le monde.

 

 

AMEN