SEXUALITÉ HUMAINE ET INCARNATION
2 S 7, 1-5+8b-12+14a+16 ; Rm 16, 25-27 ; Lc 1, 26-38
Quatrième dimanche de l'avent – Année B (22 décembre 1996)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Autrement dit, les évêques font ici un constat lucide mais très grave : dans la société moderne, cette réalité fondamentale qu'ils qualifient de "grammaire élémentaire de l'existence humaine", commence petit à petit à s'obscurcir, à devenir floue. On ne sait plus ce que c'est que la sexualité. Et les évêques laissent entendre clairement que nous devrions savoir de quoi il s'agit, puisqu'ils parlent de données élémentaires de l'existence. Mais vous allez peut-être me dire : ce n'est pas vraiment la bonne école que de choisir l'exemple d'une jeune fille qui est devenue mère, tout en demeurant vierge. Pourtant vous allez voir que cet événement nous apprend beaucoup de choses sur la sexualité.
Évidemment je ne veux pas parler de cette sexualité qui défraie la chronique de certains journaux ou de certains magazines, celle dont un de mes amis, théologien américain, disait qu'il faudrait d'écrire un article qui s'intitulerait : "Tuons le pape pour avoir plus de sexe !" Ce qui est évidemment une manière assez sommaire de traiter cette question. Mais je veux parler de la réalité de la sexualité dans ce qu'elle nous constitue nous-mêmes, dans notre identité d'hommes et de femmes. Je m'explique en partant d'une hypothèse. Qu'est-ce que la sexualité ? Qu'est-ce qu'être sexué, homme ou femme ? C'est finalement la capacité, en nous, dans notre esprit, dans notre cœur, dans notre volonté et dans notre chair, de pouvoir rencontrer l'autre personne. Si la sexualité est une chose si grave aujourd'hui dans les sociétés, c'est parce qu'elle pose radicalement le problème de l'autre. Elle le pose de façon évidente puisque, en face de l'homme, l'autre c'est la femme, et réciproquement, pour la femme l'autre c'est l'homme. Et donc la sexualité, loin d'être comme une certaine manière de voir un peu sommaire essaye de nous le faire croire une sorte de prolongement de l'instinct animal dans l'espèce humaine, possède comme caractéristique spécifiquement humaine la capacité de nous mettre, nous, esprits incarnés, en relation avec les autres. Et de ce point de vue-là, il n'y a pas que notre sexe qui est sexué, mais notre regard, nos mains, nos gestes, notre sensibilité, notre manière de penser, notre manière de juger, tout cela est fondamentalement sexué. Et s'il est une chose extraordinaire qu'a apportée la psychanalyse au monde moderne, c'est précisément ce regard neuf qui nous fait découvrir, de façon presque technique, que la sexualité chez un homme ou chez une femme, constitue le langage fondamental à travers lequel l'être humain parle à l'autre personne. D'où l'importance de la découverte de Freud et son rôle si décisif dans l'histoire de la culture moderne, même s'il n'a pas tout découvert et s'il y a encore beaucoup de choses à affiner et à préciser techniquement sur la question. En réalité, il nous a fait découvrir que notre identité même de personne est liée, passe et se manifeste par le fait que nous soyons sexués. C'est notre grande différence avec les anges, lesquels n'ont pas besoin de divan. Mais, nous, les humains, il se peut que nous en ayons parfois besoin précisément dans la mesure où cette formation de notre personnalité passe par l'éveil, la maturation et l'épanouissement de notre réalité sexuelle. Et il semble bien que la Bible ne dise pas autre chose. C'est là que je veux en venir.
En effet, l'évangile que nous lisons aujourd'hui parle de la virginité de Marie et, vous le savez sans doute, cette naissance virginale de Jésus s'inscrit dans une longue lignée de diverses naissances miraculeusement provoquées par Dieu dans des cas de stérilité féminine ou de couple. La toute première, Sara, femme d'Abraham, était trop vieille pour enfanter et, par la visite de Dieu, elle reçoit l'annonce de la naissance d'Isaac. Anne stérile également, a enfanté le prophète Samuel qui allait jouer un rôle décisif dans l'histoire d'Israël. Et puis le couple d'Élisabeth et de Zacharie, donne la vie au Précurseur, Jean le Baptiste.
Pourquoi la stérilité est-elle un malheur dans l'Ancien Testament ? On en rejetait généralement la responsabilité sur la femme. Mais on pensait surtout que la sexualité de la femme et du couple n'aboutissait pas à cette concrétisation dans la personne d'un enfant. Si la stérilité était véritablement, comme le dit encore Elisabeth, une "honte", c'était parce que la femme et le couple, travers elle, n'arrivaient pas à donner la vie à un autre personne humaine. Et si l'Église tient encore un discours dans lequel elle ne veut pas dissocier fécondité et sexualité, ce qu'on lui reproche de toutes les manières, c'est bien pour cette raison-là, parce que la sexualité humaine est fondamentalement liée à la relation personnelle. Là où les choses se compliquent de nos jours, c'est parce que la sexualité, outre le fait qu'elle aboutit à la formation de cette nouvelle personne qu'est l'enfant, elle constitue également le jeu normal de la relation avec cette personne privilégiée qu'est le vis-à-vis dans un couple, homme et femme. Mais dans le deux cas, c'est le même enjeu : la sexualité est la réalité par laquelle j'entre en relation avec l'autre la personne comme vis-à-vis. Et c'est la raison pour laquelle toute éducation humaine, j'allais dire dans sa forme la plus souhaitable, doit s'accomplir dan la relation de l'enfant à son père et à sa mère Même si, grâce à Dieu, la nature humaine est assez bien faite, de sorte que, quand il manque l'un de deux parents, ça marche à peu près quand même, il n'empêche que le cadre de l'éducation de tout enfant est normalement celui d'une famille structurée dans laquelle l'enfant développe sa personnalité dans et par la relation avec son père et sa mère. On a beau prétendre que la famille mono parentale, c'est la même chose ! Ce n'est pas vrai. Il faut bien faire avec, quand on se trouve dans cette situation mais ce n'est pas l'équivalent du cadre familial véritable.
Voilà donc pour l'Ancien Testament. Mais précisément dans le Nouveau Testament, ave la naissance virginale de Jésus, c'est un horizon extraordinairement nouveau qui s'ouvre à nous Car, vous l'avez remarqué, la manière dont se situe la Vierge Marie face à cette annonce de l'ange est extrêmement subtile. Tout d'abord elle ne dit rien de mal du mariage. Rien dans le récit ne pourrai laisser entendre que la sexualité serait une sorte de rémanence de l'instinct animal dans notre propre existence. Marie est fiancée à un homme de la maison de David, Joseph. Mais, deuxième point, elle ajoute : "Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d'homme ? " Ici peut se présenter nous une interprétation, légitime mais un peu simplificatrice du type : "Joseph et moi, nous sommes fiancés l'un à l'autre, mais nous n'avons pas encore eu de relations conjugales ... " C'était effectivement la coutume juive : on célébrait le mariage, plusieurs, voire plusieurs années avant que les jeunes gens cohabitent. C'était l'inverse de ce qui se passe maintenant, si vous voulez. On interprète alors la question de Marie de façon toute prosaïque, presque naïve, comme si la réponse de l'ange devait être du genre : "Puisque tout est décidé entre vous, accélérez le processus et avancez de deux mois la date du mariage ! "
Mais il semble que le texte soit un plus subtil. Marie dit : "je ne connais point d'homme " au sens où elle semble exprimer une objection fondamentale. Et dans ce cas, le texte laisserait entendre que la formule signifie : "Je fais propos de ne pas connaître d'homme". On peut penser que Marie, dans la grâce particulière qui est la sienne, a comme pressenti, mais de façon très implicite sans probablement savoir exactement où cela allait la conduire, qu'elle pouvait être appelée à vivre autrement réalité de sa sexualité de femme.
Et c'est peut-être là que se cache la portée profonde de ce texte. C'est comme si Marie disait à l'ange : "Au fond je ne sais pas encore comment, concrètement réaliser ce projet de vivre entièrement consacrée à Dieu". Marie est en train d'affirmer que sa sexualité de jeune fille pourrait être entièrement consacrée à Dieu. Il est évident que dans le contexte juif de l'époque où la fécondité féminine est pratiquement la pierre de touche de l'identité de la femme comme telle, un propos de virginité est très difficile à penser. Mais que Marie se soit, en raison même de la grâce qui l'a saisie dès les premiers instants de sa vie humaine, posé la question du sens même de son identité de femme par rapport à Dieu, voilà qui n'est pas absurde. Dans une telle perspective, on se trouverait alors comme devant une "coïncidence ", une "rencontre" entre l'interrogation de Marie sur le sens même de son propre être de femme et l'annonce de l'ange qui lui révèle : "Dieu vient au-devant de ce que tu te recherches obscurément. L'Esprit saint viendra sur toi et ta capacité de fécondité va s'orienter tout entière vers la personne de l'enfant que tu vas concevoir et qui va recevoir de toi la vie humaine".
La fécondité virginale de la Vierge Marie n'est pas un "détour" qui ferait d'elle un femme asexuée et qui deviendrait mère sans que sa féminité soit mise en jeu dans cette opération. Mais la signification extraordinaire de ce texte consiste montrer que la virginité féconde de Marie, c'est la polarisation totale de sa féminité vers la personne même de Celui qu'elle va enfanter, le Fils de Dieu. Autrement dit, c'est pour la première et unique fois dans l'histoire de l'humanité qu'une femme comme femme, dans sa réalité la plus concrètement sexuée, a été de façon absolue et sans réserve mise au service de l'œuvre du salut de Dieu, au service de son Incarnation. C'est la raison pour laquelle cette scène de l'évangile de Luc a hanté non seulement l'univers mental des croyants, mais encore l'imaginaire chrétien et la culture chrétienne. C'est bien la première fois qu'une femme, comme femme, peut comprendre et accepter dans la foi que tout ce qui la constitue comme femme, dans sa réalité psychologique, affective, biologique et charnelle, dans son amour de femme et sa fécondité, soit totalement orienté, polarisé et achevé en plénitude dans sa relation à Celui-là même qui va devenir son fils, le Verbe incarné.
Il s'agit bien là d'une chose extrêmement profonde et novatrice dans la pensée aussi bien biblique que dans la pensée de l'humanité. C'est la première fois que l'on présente clairement que la sexualité comme telle peut être totalement, sans aucune limite, intégrée à l'œuvre au mystère du salut de Dieu. Or, nous avons tendance à gommer ce réalisme de l'Incarnation et à dire que tout dépend d'un acte spirituel de liberté qui dispenserait l'Incarnation de toute dimension affective et physiologique. Certes, il faut bien que la volonté et la liberté de la vierge Marie disent "oui" à Dieu. Mais précisément, il importe au plus haut point dans cette affaire qu'elle le dise comme femme et qu'elle accepte que tout son être de femme soit complètement polarisé et focalisé par la personne même du Fils de Dieu qui va recevoir d'elle la vie humaine, comme tout enfant d'enfant reçoit cette vie de sa mère. Et je crois que nous touchons là "l'explication" de la fécondité virginale de la Vierge Marie. Et c'est la raison pour laquelle, quand l'ange vient "résoudre" la question que posait Marie, précise les choses dans des termes qui donnent souvent prise à une imprécision de traduction. On traduit habituellement : "c'est pourquoi l'enfant qui naîtra de toi sera saint et il sera appelé Fils du Très-Haut". En fait, c'est plus subtil que ça. Si on regarde de près le texte grec et les commentateurs anciens, il faut traduire : "c'est pourquoi l'Enfant qui sera conçu en toi de façon sainte sera appelé Fils du Très-Haut". C'est dire qu'en Marie sexualité et sainteté ne font qu'un.
Vous comprenez, frères et sœurs, que tout cela n'a rien à voir avec la condamnation du mariage ou le mépris de la sexualité. C'est exactement l'inverse, c'est précisément le fait qu'ici nous est manifesté clairement qu'une femme concrète, aussi réellement humaine que chacun de nous, avec un corps de femme, avec une sexualité de femme, avec une mentalité et un jugement de femme et dans la grâce féminine qui était la sienne, grâce humaine et grâce divine qui lui fut donnée de façon particulière à sa conception, une telle femme a pu vivre sa sexualité entièrement consacrée au service de Dieu. Et c'est ce qu'essayent de faire depuis, sur un mode infiniment plus limité et terriblement marqué par la faiblesse humaine et le péché, ceux qui prononcent des vœux de consécration monastique dans le célibat pour le Royaume. La chasteté consacrée ne consiste pas à renoncer à une existence sexuée. Les moines ne sont pas castrés au moment de la profession monastique. La vocation monastique, c'est au contraire d'accepter, tant bien que mal parce que nous n'avons pas la même grâce que la Vierge Marie, mais d'accepter tout de même que notre sexualité soit au service de l'Unique nécessaire qui est le Royaume de Dieu et du coup cela ne dévalorise en rien le mariage chrétien.
Et, dans cette perspective, qu'en est-il de la signification du mariage ? En fait, l'enjeu est le même. Pour les couples, hommes et femmes mariés dans les familles, la sexualité n'en devient pas moins sacrée, car si elle est le moyen de découvrir la personne de Dieu, elle le sera dans ce cas par la médiation de la personne de l'autre, du conjoint. Et donc, la différence entre la vie monastique et le sacrement de mariage est, me semble-t-il, assez claire : il ne s'agit pas de l'alternative sexualité/non-sexualité. Car, dans la vie monastique le moine vit seul ou la moniale vit seule pour Dieu, c'est-à-dire que tout son être, y compris sa sexualité, est consacré à Dieu, directement si je puis dire, à la personne du Fils de Dieu. Et la sexualité trouve sa plénitude parce qu'elle est engagée au service de la personne du Fils de Dieu. Et dans le mariage, c'est une consécration tout aussi totale et absolue, à cette seule différence que la consécration passe alors par la médiation de l'autre, le conjoint, l'homme pour la femme, et la femme pour l'homme, chacun devenant alors pour l'autre le sacrement de l'amour de Dieu (c'est la raison pour laquelle le mariage est un sacrement, sacrement de l'amour de Dieu pour celui ou celle qui s'engage avec lui ou avec elle).
Frères et sœurs, vous le savez, Noël est toujours une fête de la famille et des enfants. C'est vrai, mais il faudrait aussi qu'on se tourne, pour les raisons que j'ai dites, vers le mystère de la conjugalité : il faudrait, à l'occasion de Noël ou de la préparation à Noël que nous méditions ces textes, que nous renouvelions notre regard sur le sens de la sexualité dans la vie conjugale et dans l'éducation des enfants. Ce n'est pas si simple et il ne suffit pas de traiter le problème comme ceux qui pensent qu'on ne peut pas être "prêtre et psychanalyste" en même temps. Mais il faut en vérité retrouver le réalisme même de la foi et le réalisme même de ces récits de l'Annonciation ou des annonciations, qui nous montrent chaque fois la manière dont la sexualité humaine, le caractère d'homme et de femme donné à l'humanité dans l'acte créateur a été repris et mis en œuvre par Dieu pour devenir moyen spécifique et irremplaçable de transmission du salut. Dieu est entré dans le monde, dans notre monde à travers la sexualité féminine de sa Mère.
Que ce dimanche qui nous prépare à Noël soit donc l'occasion d'un véritable renouvellement de notre regard sur le mystère de notre existence d'homme et de femme.
AMEN