L'AMOUR SURPRIS

Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24
Quatrième dimanche de l'avent – Année A (24 décembre 1995)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Frères et sœurs, le monde est plein de surprises. Des surprises il y en a sans arrêt : des amis qui débarquent à l'improviste avec leurs six en­fants, un conjoint qui se rappelle de la date de la pre­mière rencontre sur une plage armoricaine, des pa­rents qui repeignent en bleu une chambre et c'est une petite fille qui naît. Le monde est plein de surprises, quelquefois même ce sont les frères qui font des sur­prises, mais ça c'est une autre histoire. Les surprises, c'est vrai qu'il y en a de bonnes et de mauvaises, c'est vrai que l'on peut se faire avoir par surprise. C'est vrai aussi quelquefois qu'il y a un drame, et à ce moment-là il n'y a plus de surprise du tout parce que le drame a pris toute la place.

Mais la surprise tient en elle comme une es­pèce de dynamisme, de nouveauté, de commence­ment. Un événement qui nous dépasse et qui nous pousse à une conduite immédiate, à une sortie de soi, à quelque chose où il faut agir tout de suite car cela ne traîne pas quand il y a de la surprise dans l'air. D'ail­leurs une surprise, c'est comme les soldes, on va for­cément y voir. Je vous mets au défi de résister à une surprise, je parle d'une vraie surprise. D'ailleurs ceux qui ne sont jamais surpris, ceux qui savent déjà tout par avance, ceux qui sont blasés d'avance, ceux qui savent déjà quand on va les appeler au téléphone, ceux qui savent déjà quand on va les visiter, tous ceux qu'on ne peut pas surprendre m'agacent assez profon­dément. "Je savais que tu allais m'appeler, je savais que tu allais venir". C'est comme si le temps n'avait pas prise sur eux, comme si la vie n'avait pas prise sur eux, ils sont comme blindés à la surprise. D'ailleurs toute la race des voyantes, des cartomanciennes, tente de gommer en fait cet aspect de surprise qu'il y a dans la vie. Souvent d'ailleurs les plus honnêtes, s'il y en a parmi eux, reconnaissent que, malgré leurs prédic­tions, il y a toujours la place pour quelque chose de nouveau, quelque chose d'autre. D'ailleurs à fréquen­ter ces voyantes et ces cartomanciennes, on finit par être blasé de tout, on finit un jour par ne plus attendre personne, par débrancher la sonnette du téléphone et se dire que même la mort ne nous surprendra plus parce qu'on a déjà tout préparé. Quand on n'attend plus personne, quand la surprise est terminée, eh bien il n'y a plus que la mort pour nous surprendre et en­core.

Il y a un domaine qui apparaît aux yeux de beaucoup de nos contemporains comme absolument indemne de toute surprise, un domaine qui n'est ab­solument plus surprenant du tout, mais pas du tout. C'est le domaine de Dieu. Dieu apparaît vraiment comme le négateur de toute surprise parce que tout est déjà écrit dans la Bible ou dans le Magistère. Parce que plus rien n'est à attendre de neuf de ce côté-là, parce que le pape dit toujours la même chose, parce que Dieu qui est omniscient, sait déjà tout par avance. Donc pour beaucoup de nos contemporains il n'y a absolument aucune surprise à attendre de ce côté-là. Je me rappelle, il y a quelques années, je devais parler à des lycéens de la Trinité, de cet éblouissant mystère de l'Amour du Père, du Fils et de l'Esprit. Et ces ly­céens m'ont répondu : "non, non, on connaît déjà. Est-ce qu'il y a du nouveau ? est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau à se mettre sous la dent ? est-ce qu'il y a une nouveauté suffisamment importante pour que tu nous la partages ?" Et je ne savais pas quoi répondre et j'ai préféré ne pas parler de ce mystère de la Sainte Trinité car je sentais qu'il n'y avait plus, de leur côté, pour le moment, une attente suffisante. A leur âge, ils étaient davantage surpris par l'amour qui les saisissait dans tout leur être, par cette découverte de l'amour entre un homme et une femme, par tout cela. Et cela était suffisant pour maintenir en eux cet élément de surprise et un jour, j'espère, qu'ils décou­vriront ce mystère profond de la Sainte Trinité qui est un mystère surprenant.

D'ailleurs nos contemporains, quand on leur parle de Dieu, eh bien ils disent : "non, je n'attends personne de ce côté-là, j'ai débranché la sonnette du téléphone". Et quand un messager de bonne nouvelle dont l'Écriture en Isaïe nous dit qu'il a de beaux pieds: "qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui portent la nouvelle". Quand un messager de bonne nouvelle, quand un facteur vient annoncer la bonne nouvelle, eh bien ils disent : "non, je ne le connais plus c'était un voisin trop discret, il a dû déménager ! En tout cas cela fait longtemps que je n'en ai pas entendu parler. Il ne lui est pas arrivé de malheur au moins" - "non, il ne lui est pas arrivé de malheur". Il y a comme une absence de surprise en Dieu pour beaucoup de nos contemporains.

Il s'agit donc de voit maintenant comment Dieu est plein de surprise et comment Dieu peut en­core nous faire des surprises. Il en va de la qualité de l'amour de Dieu, puisque amour et surprise sont sou­vent liés. Quelqu'un qu'on n'aime pas ne nous fera pas vraiment une surprise. Dieu, on l'imagine souvent comme trois poupées de faïence sur la cheminée du salon, drapées dans leur omniscience et qui se regar­dent en silence. On voit un mystère absolument im­passible que même le carillon de la pendule du salon ne va pas surprendre parce que déjà ces poupées le savaient par avance. Déjà elles avaient prévu que ce carillon du salon allait sonner et ça ne les émeut même pas ces trois poupées sur la cheminée du salon. Ce n'est pas du tout cela, Dieu.

Ce soir, ce n'est ni vous ni moi qui allons être le plus surpris, ce soir c'est le Père qui va être le plus surpris. Le Père, ce soir, malgré l'omniscience, mais par une omniscience qui est un savoir dans l'amour, ce soir le Père va être surpris de cette audacieuse fi­délité de son Fils. Il va être surpris par ce don sup­plémentaire que le Fils fait de sa Personne en s'incar­nant pour nous sauver. Ce soir le Père va être surpris de son Fils, surpris par son Fils Et d'ailleurs souvent même le Fils, dans l'évangile, est surpris. Dans le miracle, cela arrive très souvent. Le Fils est comme surpris, Il ne joue pas la comédie, mais il est dépassé par cet amour du Père, Il est surpris par cet amour du Père.

Vous savez quand les soixante-douze revien­nent après leur mission, quand ils avaient vu Satan tomber du ciel comme l'éclair, le Fils dit : "Je Te bé­nis, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux savants et de l'avoir révélé aux tout-petits". Et le Fils est surpris de cette délicatesse du père, surpris de l'action du père auprès de ces gens à qui l'évangile a été annoncé. Le Fils est surpris. Le Père est surpris. Malgré l'omniscience, l'amour est tel qu'il y a de la surprise en Dieu. Et cet agent de la sur­prise, c'est tellement important en Dieu que c'est quelqu'un, c'est l'Esprit d'amour. Il y avait la révolu­tion permanente, la fête permanente, il y a la surprise permanente. Et la surprise, c'est l'Esprit. Là où est l'Esprit, là est la surprise. Tous les convertis vous le diront.

La Trinité, c'est exactement le mystère de l'Amour surprise, de cet Amour qui se surprend sans cesse, et ce mystère de l'Amour surprise me fait pen­ser à un autre amour qui a été surpris. Et l'on y voit aussi l'intervention de l'Esprit, justement par Dieu. Joseph savait toute la Bible, Joseph est juif, il fait partie de cette race qui est toute tendue vers l'attente. Joseph avait toutes les raisons de savoir ce qui allait se passer. Joseph avait les rois : David et les autres, Joseph avait les sages, Joseph avait les prophètes, Joseph avait toute la tradition rabbinique, avait toute cette éducation de l'attente, cette éducation de l'espé­rance. Il avait toutes les raisons, Joseph, quand Marie lui a dit qu'elle était enceinte, il avait toutes les rai­sons, Joseph, pour dire : "je le savais," et bien non il a été surpris. Il a été surpris et son amour a été surpris. Et je ne crois pas que je blasphème quand je dis que Joseph, comme fiancé, Joseph que l'on représente toujours comme un vieillard, mais qui ressemblait sûrement plutôt à un fiancé, que Joseph aimait autant sa fiancée, avait autant confiance en sa fiancée qu'en Dieu. Sinon, ce n'est pas un fiancé. S'il n'a pas cette même confiance en sa fiancée et en Dieu, ce n'est pas un fiancé.

Et cet amour de Joseph surpris a fait son chemin, et Joseph a reçu cette nouvelle comme un fiancé. Et quand l'ange est venu, comme nous l'avons entendu dans l'évangile, il n'est pas venu rassurer Jo­seph sur sa fiancée, l'ange est venu rassurer Joseph sur le destin de cet Enfant, l'Emmanuel, Dieu avec nous. Et Joseph n'est pas au bout de sa surprise, quand il verra cet Enfant, l'Enfant à elle et à Dieu, quand il verra cet Enfant qui est le portrait tout craché de sa mère, quand il verra cet Enfant qui a ce côté unique de tous les enfants, car l'enfant ne se réduit pas à son père et à sa mère, mais en même temps quand il verra bouleversé les mains du Père, quand il verra boule­versé le cœur de Dieu. Et je sens que j'empiète sur la surprise de ce soir, car ce soir vous allez être surpris. Surpris, car j'espère que vous allez être surpris, que vous allez accueillir dans votre amour du Sauveur cette surprise qui nous vient de la part de Dieu. Si je vous disais cette surprise, vous devanceriez les anges, les mages, les bergers et même la création tout en­tière. Vous allez être surpris, vous allez voir ce que vous allez voir. Mais je crois qu'il faut faire silence qu'il nous faut accueillir ce mystère dans le silence. Le soleil est encore trop haut pour le jour qui va naître car il n'est pas encore au milieu de sa course, et le silence n'a pas encore envahi la terre pour la Parole qui va se mettre à parler.

 

 

AMEN