AVEC LA PROMPTITUDE DE LA CHARITÉ

Mi 5, 1-4 a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l'avent – Année C (22 décembre 1991)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

"Marie se leva en hâte et partit vers le haut pays de Juda". Si l'on en croit la traduction grecque de la Bible, la Septante, son "le­ver" est comme celui de la Résurrection, puisque le mot utilisé est "anastasis". La traduction latine traduit "en toute hâte", par "avec la promptitude de la cha­rité", comme si elle voulait donner à l'empressement de Marie la joie, la joie qui l'habite et qui la pousse à se lever immédiatement sous l'action de l'Esprit saint et à courir vers Elisabeth sa cousine, afin qu'elle re­çoive la bonne nouvelle, avec la promptitude de la charité, avec l'empressement de la joie.

Quand on compose, frères et sœurs, les figu­res de Jean-Baptiste et de Jésus, nous restons toujours frappés de constater que Jean-Baptiste a renoncé, par une espèce d'ascétisme propre aux Pères du désert, à toute joie. Il est dans le désert cette figure quelque peu austère, vociférant et réclamant la conversion du cœur des hommes, mais ne prêchant aucun bonheur. D'ailleurs, on peut comprendre par cette comparaison à quel point les disciples de Jean-Baptiste ont été tenté de se tromper et l'ont pris pour le Messie puis­que telles sont les questions que lui sont posées : "Es-tu vraiment celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?"

Jean-Baptiste, le plus grand des prophètes, la porte d'entrée du Nouveau Testament, ne parle ni de bonheur ni de joie. Quant à Jésus, il n'y a pas telle­ment trace non plus dans l'évangile de sa propre joie. Il est vrai qu'il est comparé, lorsqu'Il est mis en rap­port avec Jean-Baptiste, à un homme qui mange comme un glouton ou qui partage la table des pé­cheurs. Mais nulle part dans l'évangile, il n'est écrit qu'il rit ou même sourit. Et cette absence s'entoure d'un mystère. Elle est peut-être un secret. C'est d'ail­leurs le seul secret qui nous semble cacher une partie de sa personne. En effet, Il n'est pas comme ces impé­rieux diplomates qui cachent leurs colères. Il se met en colère, Il a chassé les vendeurs du Temple, Il n'a pas non plus caché son angoisse comme les stoïciens, mais Il l'a laissé éclater sur son visage et on l'a vu pleurer. Il pleure quand Il voit sa ville natale et Il pleure encore plus, avec amertume, lorsqu'il se la­mente sur Jérusalem. Il n'a pas caché ses sentiments. Seule la joie est absente des textes de l'évangile. Pourtant lorsqu'on essaie de lire l'ensemble du texte de l'évangile, il y a derrière ce personnage, cet homme-Dieu, comme une réserve. Il part souvent prier dans la montagne ou encore Il impose un silence comme pour cacher quelque chose, or à lire l'évangile de saint Jean, on découvre la profondeur de l'intimité entre le Père et Lui et il y a derrière ses mots une joie profonde qui est le fruit de cette relation unique. L'évangile est peut-être trop "étroit" pour contenir ce que Dieu n'a pas encore voulu nous révéler, sa joie, mais qu'Il l'a comme cachée, comme pudiquement, pour nous la révéler autrement. En tout cas, Marie est animée par cette joie, elle est pressée par la joie. Elle se lève sous l'action de la joie. Elle se lève pour aller annoncer à une autre femme, symbole de toute l'hu­manité, ce tressaillement qui a pris chair, naissance en elle.

Frères et sœurs, Elisabeth dans sa stérilité re­présente l'humanité immobilisée par son péché. Ma­rie, l'Arche d'Alliance, vient au-devant de l'homme qui était immobilisé, paralysé, et qui ne pouvait plus avancer vers son Dieu. Dans le désert, lorsque les hébreux marchaient derrière l'Arche d'Alliance qui était devant eux, à trois jours de marche, ils la sui­vaient de loin. Elle passait le Jourdain la première, elle s'arrêtait au milieu du fleuve du Jourdain afin que tout le peuple puis se à son tour passer.

Marie est la nouvelle Arche d'Alliance. Elle marche la première. Elle ouvre un nouveau chemin, une trouée, une voie sacrée dans le désert de nos cœurs. Mais elle n'est pas devant, car elle s'est retour­née pour venir à notre rencontre. La joie l'a retournée, légère, vive et alerte, de ce pas de danse, elle rejoint tous les hommes, pour qu'ils se laissent gagner à leur tour par le tressaillement de l'Esprit Saint. Nous sommes rejoints là où nous nous sommes arrêtés. Le mystère de la Visitation, c'est Dieu qui, ayant marché devant son peuple, ayant ouvert la voie de la terre promise, ayant ouvert le Jourdain pour que nous puis­sions rentrer, revient comme en arrière prendre un à un les hommes immobilisés par le péché et communi­quer de tressaillement en tressaillement cette joie im­mense, fruit de sa présence en nos vies, Il devient l'Emmanuel. Car il est là le secret fondamental. Marie ne peut pas tenir en place cette puissance qui l'habite. Et Jean-Baptiste, après avoir connu une telle joie, n'a pas voulu en connaître d'autre. C'est pourquoi quand la Vulgate traduit par "avec la promptitude de la cha­rité", elle décrit ce qu'est la charité, elle est comme un feu qui à la suite de la première étincelle gagne toute la paille. Elle ne peut pas rester immobile, elle est avide de cœur pour pouvoir les embraser et, les em­brasant, les ramener à Lui. C'est pourquoi Marie si­gnifie pour nous la façon dont la charité tombant sur la terre, prenant chair, gagne de chair en chair toute l'humanité stérile et immobilisée. Nous avions marché péniblement à cause de nos péchés, nous avions murmuré contre Dieu, nous plaignant que la vie était rude et aride. La bonne nouvelle arrive, nous sommes rejoints par l'Arche d'Alliance, par la présence de Dieu qui nous annonce que désormais il est avec nous, Il est en nous.

Frères et sœurs, lorsque Dieu prend chair en Marie, cet événement apparemment si intime, contrastant avec les grands tableaux de l'Ancien Tes­tament, retentit par-delà les siècles sur toute l'huma­nité. Et si Elisabeth est la première à avoir entendu et si elle dit : "quel bonheur m'est donné de voir la Mère de mon Seigneur venir à moi", c'est parce qu'elle parle en notre nom et qu'elle découvre à notre place que nous sommes rejoints par celle qui porte l'Enfant, par celle qui porte l'Emmanuel, Dieu avec nous. Et c'est joie pour notre vie, pour notre chair, parce que nous sommes déliés, nous sommes mis en mouvement, nous pouvons recouvrer la liberté, la liberté que Dieu veut, pour que nous puissions lui dire que nous le suivons.

"Car étant ton Dieu Tout Puissant, je peux vouloir, Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes". (Paul Verlaine). L'Esprit saint a cessé de déployer devant nous comme les grandes fresques de l'Ancien Testament, il dévoile peu à peu le secret du cœur de Dieu. L'Esprit saint ne cesse pas d'ouvrir le cœur de l'homme à ce qu'est Dieu.

Frères et sœurs, Dieu est Tout-Puissant, Dieu pouvait imposer son vouloir à chacun de nous, il a laissé en quelque sorte la souffrance de nos péchés nous atteindre, nous immobiliser, gagner comme une gangrène l'intime de nos cœurs pour que nous soyons avides de salut, pour que nous désirions vraiment être rejoints en notre paralysie. Et la première qui s'est élancée, c'est celle qui avait dit : "oui, me voici" à toute l'histoire du salut sans rien savoir, peut-être même sans rien entrevoir des conséquences de ce "me voici", elle s'était offerte comme première épouse à Dieu. Marie est devenue cette humanité promise en noce à Dieu. Et Marie est revêtue de cette joie qui est le vêtement de la noce de Dieu. Car la joie, c'est le vêtement de l'homme sauvé par le Fils de Dieu. La joie, non pas la joie extérieure, mais la joie intérieure, la joie du salut, non pas le désir de gloire, mais le désir d'être rejoints, d'être sauvés par lui, voilà le vê­tement nuptial.

La joie n'efface rien des douleurs que nous avons et des peines que nous pouvons vivre, elle est comme un feu qui est sous la cendre, elle est comme un feu, comme une puissance qui se maintient comme dessous, elle est comme une puissance encore conte­nue, comme un secret qu'on ne peut pas entièrement dévoiler. Voilà, la joie du chrétien. Elle n'est pas l'ef­facement, le nivellement des difficultés. La bonne nouvelle de Dieu ne vient pas effacer la Passion qui se profile à Pâques, mais elle est comme à l'intérieur de nous, comme un "noyau plus dur" et qui, au jour de notre mort se laissera voir lorsque tombera notre écorce et que naîtra pour l'éternité l'homme nouveau qui dans la joie du face-à-face avec Dieu, lui dira : "Seigneur, me voici".

 

 

AMEN