DE LA "GRÂCE HUMAINE" A LA GRÂCE SURNATURELLE

2 S 7, 1-5+8b-12+14a+16 ; Rm 16, 25-27 ; Lc 1, 26-38
Quatrième dimanche de l'avent – Année B (23 décembre 1990 ???)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Il arrive, frères et sœurs, dans nos conversations mondaines, qu'après avoir exercé notre sagacité à dire un petit peu de mal les uns sur les autres, ce qui est tellement agréable, parce qu'on a l'impression de dire un petit peu la vérité, que, tout d'un coup, la conversation tombe sur une personne dont on n'a pas encore parlé et qu'un consensus imprévisible se crée entre nous, avec ce genre d'affirmation un peu soupi­rée: "oui, mais pour une telle, ce n'est pas la même chose, cela paraît si simple et on a tellement de plai­sir à être avec elle," une de ces personnes qui ras­semblent autour d'elles, souvent à leur insu, un juge­ment bienveillant presque unanime. Et, quand on es­saie de réaliser ce qui motive un tel jugement sur ces personnes, nous en connaissons sans doute, nous trouvons qu'il y a en elles une sorte de dignité, d'équi­libre, d'innocence peut-être, une sorte de transparence. Ce qui fait que, même si nous voulions les juger, même souvent si nous savons leurs défauts, ces dé­fauts glissent en quelque sorte comme sur les plumes d'un canard, ça n'accroche pas, finalement ce n'est pas si important que cela. La consistance propre de leur être semble davantage résister à notre volonté de dire la "vérité", car leur vérité est justement cette lumière qu'il y a en elles. Je dirai même qu'il y a en ces per­sonnes comme une sorte de noblesse de grandeur, non pas au sens où ce seraient de grands personnages, ceux qui "font" l'événement ou qui "font" l'histoire. D'ailleurs, le plus souvent, ce n'est pas tellement ce que font ces personnes qui les rend belles à nos yeux, mais ce qu'elles sont.

Et c'est vrai qu'il y a des gens qui ont cette grâce humaine, c'est bien le mot qui convient, qui sont comme bien habillés par cette grâce, et cela semble si naturel pour elles d'avoir cette grâce humaine, alors que pour nous c'est si difficile de la chercher et si pénible de ne pas l'avoir. On dirait presque qu'ils sont nés avec cette grâce. Et souvent, c'est lorsqu'une telle personne disparaît, que nous réalisons à quel point elle a été "gracieuse" à nos yeux. En essayant de re­monter et d'analyser en quoi cette grâce nous a ravis, nous a apaisés, nous voyons que ces personnes, c'est vrai, ne font pas tellement "la chronique", mais qu'el­les sont là, dans tel quartier, telle ville, telle commu­nauté, tel groupe, telle famille, et qu'elles inondent ce groupe de leur grâce, qu'elles sont présentes simple­ment et leur présence est riche, d'une richesse qui s'étend à tous ceux qui les approchent. Et souvent, malheureusement, c'est quand elles disparaissent que nous nous rendons compte à quel point leur propre vie a comme ancré la nôtre, fondé la nôtre et que nous étions dépendants de cette bonté qui émanait d'elles. Nous avons tous connu des gens en qui rayonnait effectivement cette grâce humaine.

En y réfléchissant et en réfléchissant à celle qui est toute grâce, à Marie, il est peut-être un élément qui peut nous aider à savoir ce qu'est la grâce. Fon­damentalement, nous serions tentés de dire que ce n'est pas proprement surnaturel, en ce sens que ce n'est pas au-dessus du monde, au-dessus de la nature. Ou, peut-être, plus exactement, ce surnaturel, c'est ce que notre vocation humaine cherche fondamentale­ment, ce sur quoi elle cherche à s'accrocher. On a l'impression que ces personnes sont fondées très pro­fondément sur cela, comme si cette grâce en était l'indice, un parement, cette dorure extérieure qui nous réconcilie les uns avec les autres autour d'elle, comme si cette dorure extérieure était l'indice d'un dialogue intime, comme si cette personne était, j'allais dire, presque préoccupée à l'intérieur d'elle-même d'une autre vie que de la sienne, comme si nous pouvions voir à travers elle une autre vie, non pas la sienne strictement, mais finalement celle de Dieu. Comme si la grâce était la manifestation visible que Dieu l'a choisie et qu'elle est sûre de ce choix et qu'elle est certaine d'être aimée comme ça et qu'elle n'a aucune crainte à le laisser transparaître, comme si la grâce que nous avons aperçue, que nous discernons, que nous sentons, pouvait nous faire remonter à ce dialo­gue intime au fond du cœur de cette personne, un dialogue qui ressemblerait un peu à ceci : "Tu es toute belle, ma Bien-Aimée, Tu es beau, mon Bien-Aimé." Il y a ce Cantique des Cantiques qui habiterait si inten­sément le cœur de l'autre ou, comme le dit Sainte Catherine de Sienne : "Parce que c'est Toi, parce que c'est moi", phrase si certaine, si impérative, qu'elle habite fondamentalement le cœur de la personne gra­cieuse.

Ainsi, la grâce, c'est que, tout d'un coup, est visible, dans la liberté de Dieu, le choix que Dieu a fait de cette personne. On a envie de dire de cette personne qu'elle se sent aimée de Dieu plus que les autres. Et ceci n'est pas exclusif, parce que nous de­vrions nous-mêmes sentir chacun que nous sommes aimés plus que les autres et chacun de nous devrait pouvoir dire cela, pour bien comprendre que l'amour de Dieu n'est pas un océan vague et général qui tombe collectivement sur tous, mais qu'il tombe ponctuelle­ment, comme un don personnalisé, sur chacun de nous.

Alors, si nous disons que cette grâce est un dialogue intime, un dialogue amoureux, cela veut-dire qu'elle est habitée par quelqu'un d'autre, et quand on est habité par Dieu, on devient non pas opaque mais transparent. Et, à ce moment-là, on échappe à cet as­pect souvent insupportable de n'être que soi-même, d'être condamné à être cet être singulier, inquiet, tou­jours le même tous les matins. Lorsqu'on est habité par quelqu'un d'autre, on vit d'une autre vie et l'on vit sur un registre tel, que cette inquiétude se dilue, s'évapore. C'est Dieu qui habite en nous et qui entre­tient en nous ce dialogue intime qui fait qu'on est vraiment vivant et non pas replié sur soi dans un mo­nologue avec nous-même qui n'a aucune fécondité. Qu'est donc la grâce ? C'est justement d'avoir rendu fécondes toutes les possibilités humaines que nous pouvons avoir, comme dans la parabole des talents, non en les possédant pour nous-mêmes, mais en les tenant ouvertes et offertes à quelqu'un afin que Dieu les féconde et les rende fertiles.

C'est évidemment ce qui arrive pour Marie, puisque Marie est celle en qui tout est grâce, celle qui n'est que grâce. Comme le dit un poème de Dante : "Elle est la première née du Fils", elle est la fille du Fils, celle qui naît dans la grâce du Fils avant même de le porter, c'est-à-dire qu'elle a été choisie par grâce pour être celle qui va être habitée par Dieu, afin d'être la demeure de Dieu sur la terre.

Frères et sœurs, nous sommes invités à cette même aventure, à cette même habitation de la grâce en nous. Et Dieu a mis dans l'humanité, dans nos pro­chains, des signes, ici et là, de ce à quoi ressemble cette grâce dans un être quand Dieu commence à l'ha­biter. Et c'est bien de l'ordre de l'être et non de l'ordre de l'agir. L'action, ce que nous ferons, découle de ce que nous sommes. Et ce que nous sommes, c'est es­sentiellement ce dialogue avec Dieu, ou cette inquié­tude, si le mot était positif, de toujours suivre la trace de Dieu, de ne jamais perdre son parfum. Dans le Cantique des Cantiques (ce curieux livre sur l'amour humain où celui-ci est étrangement hors de tout pé­ché), il y a une espèce de fièvre qui habite la Bien-Aimée et le Bien-Aimé. Avec toutes les difficultés de se retrouver dans les rues de Jérusalem, dans le laby­rinthe de la vie, on cherche l'être aimé et l'on ne s'in­quiète que de cela Et tout le reste en découle. Le reste de la vie humaine en découle, si nous avons ancré cette vie au fond de nous-mêmes dans l'inquiétude de chercher Dieu pour être toujours avec Celui dont le seul souci est d'être en moi.

Frères et sœurs, ce dimanche de Marie est celui de l'intimité d'une femme avec Dieu. C'est le rapport de tout homme avec Dieu, ce rapport de la grâce, cette ouverture, comme un récipient ou un vase vide qui attend d'être rempli et qui ne supporterait pas d'être rempli par autre chose que par Dieu. Voilà Ma­rie. Alors, frères et sœurs, si pour nous il est souvent insupportable d'être seulement soi-même, devenons la demeure de Dieu.

 

 

AMEN