MARIE COMME UN SIGNAL DRESSÉ AU MILIEU DE L'ÉGLISE
Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24
Quatrième dimanche de l'avent – Année A (20 décembre 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Cet oracle est adressé par Dieu au roi Achaz, Dieu lui dit : "Demande un signe". En effet, le contexte de cet oracle, que nous n'avons pas lu, est éclairant. Le roi Achaz est roi de Juda, à Jérusalem. C'est un roi impie qui se soucie peu de Dieu. Et voici que son pays et sa ville sont menacés par deux rois puissants, le roi de Damas et celui de Samarie, le royaume d'Israël qui s'était séparé de celui de Juda après la mort de Salomon. Et le texte d'Isaïe nous dit : "En entendant cette nouvelle le roi d'Aram, entendez Damas, s'est arrêté sur le territoire d'Ephraïm, entendez Samarie. Alors le cœur du roi et le cœur de tout le peuple se mirent à frémir comme frémissent et chancellent les arbres de la forêt sous le vent". le roi Achaz considérant ses forces militaires, la force de son peuple, l'estime insuffisante et il tremble de peur devant l'arrivée de ces deux rois. C'est pourquoi Dieu lui envoie le prophète et lui dit : "N'aie pas peur, ne crains pas, ce ne sont que deux petits bouts de brandons fumants. Ces deux rois disparaîtront avant même que tu aies à combattre contre eux". Et c'est là, dans ce contexte, que Dieu propose par son prophète au roi Achaz un signe. Et Achaz, l'impie, avec une fausse apparence de piété dira : "Je ne voudrais pas tenter le Seigneur en Lui demandant un signe". Et c'est pourquoi Isaïe va lui dire : "Est-ce trop peu pour vous de fatiguer les hommes que vous vouliez fatiguer mon Dieu ? Eh bien si tu ne veux pas de signe, le Seigneur t'en donnera un". Et voilà le signe que Dieu propose au roi Achaz : "La jeune fille est enceinte, la vierge va enfanter, elle mettra au monde un fils et tu lui donneras le nom d'Emmanuel". Par-delà la situation du roi Achaz, par-delà l'histoire immédiate, ce signe mystérieux traverse les siècles et s'accomplit bien au-delà des circonstances particulières qui l'avaient motivé, ce signe s'accomplit dans le mystère de Noël.
Voilà donc que la vierge, la vierge Marie, la vierge qui enfante, la vierge qui porte en elle cet Enfant, cet Enfant qui est Emmanuel, Dieu avec nous, nous est proposée aujourd'hui comme un signe. Vous le savez peut-être, l'icône qui se trouve au fond de l'église pendant le temps de l'Avent s'appelle précisément la Vierge du signe, car elle nous représente, vous pouvez la voir en face de vous, la Vierge portant en elle, dans son sein, le Fils de Dieu. C'est pourquoi le sein de la vierge Marie est comme ouvert et manifeste dans l'auréole de la gloire de Dieu la divinité de cet Enfant qu'elle porte en elle. C'est la Vierge de l'Avent, c'est la Vierge de ce quatrième dimanche de l'Avent, la Vierge du signe, la Vierge qui porte en elle ce signe, la Vierge qui attend la manifestation de ce signe, la Vierge qui est un signe pour nous.
De quoi la Vierge est-elle pour nous le signe ? Eh bien elle est tout d'abord le signe de l'extraordinaire gratuité du don de Dieu. C'est le sens premier de cette manifestation donnée par Isaïe au roi Achaz. Humainement parlant, le roi Achaz ne pouvait pas s'en sortir, il n'avait aucun moyen de faire front contre ces rois bien plus puissants que lui, qui étaient celui de Samarie et surtout celui de Damas, il n'avait aucune possibilité. Mais Dieu lui annonce la vérité, la réalisation de l'impossible. Ce qui va s'accomplir, c'est ce que l'homme ne peut même pas imaginer, ce qu'il n'a pas su désirer, ce qu'il n a pas pu pressentir, prévoir, mériter, qu'il n'a même pas pu inventer dans son cœur, qu'il n'a pas pu supposer, le don de Dieu est au-delà des limites du désir de l'homme. Et c'est cela l'immense gratuité du don de Dieu, Il nous donne une vierge qui enfante. Contre toutes les lois normales de la nature, contre toutes les prévisions possibles, voici que la Vierge enfante, celle qui n'a pas connu d'homme, cette jeune fille qui n'est pas encore mariée, elle va porter en son sein un Enfant, elle va donner au monde un Enfant. C'est l'Enfant qui est le don de Dieu. Gratuité du don de Dieu qui se manifeste dans cette fécondité de la virginité de Marie annoncée par le prophète Isaïe.
Et c'est cela la première réalité dont Marie est pour nous le signe, les dons de Dieu ne correspondent pas à ce à quoi nous avons droit, ils ne correspondent pas à ce dont nous sommes capables, les dons de Dieu ne correspondent pas à ce que nous attendons, ils sont au-delà. Et nous approcher de Dieu, c'est accepter que notre cœur se dilate au-delà des limites mêmes de notre espérance, au-delà des limites de notre espoir humain en tout cas, que nous sachions attendre l'impossible. La vierge Marie est la Vierge de l'impossible, elle est la Mère qui nous invite à aller plus loin que ce qui nous semble raisonnable, à accepter cette folie de Dieu, à accepter d'entrer dans l'insolite, l'inattendu, l'imprévu, ce qui n'est pas selon les règles normales. C'est de cela d'abord que Marie est le signe.
Et puis le contenu de la promesse, le contenu de ce signe, c'est que non seulement la Vierge enfante, mais elle enfante "Emmanuel", elle enfante "Dieu avec nous", non pas un enfant ordinaire, même s'il vient par des voies et des moyens extraordinaires, non pas un simple enfant d'homme, mais Dieu avec nous. L'Enfant de la Vierge, c'est le Fils de Dieu, c'est Dieu Lui-même en personne, Dieu parmi nous, Dieu avec nous. Cela, c'est le contenu inouï, merveilleux de ce signe que Dieu nous adresse par Marie Dieu est avec nous, Dieu, le Créateur, Dieu l'Infini, Dieu au-delà de toute limite, Dieu transcendant, Dieu mystérieux, Dieu qui échappe à toutes nos prises, Dieu est là, Dieu se fait nôtre ce Dieu imprévu, inattendu, Il est là, entre nos mains, mieux Il est dans le sein de cette femme, Il s'est incarné au plus profond de notre chair d'homme, Il prend notre propre chair et Il la prend par les moyens qui sont ceux de la naissance de chacun d'entre nous, Il vient, se fabriquant cellule après cellule dans la chair de cette femme qui est Marie. Dieu avec nous, Dieu si proche de nous, Dieu si semblable à nous, Dieu si incorporé à notre humanité pour nous incorporer à lui. De cela Marie est le signe, le signe de cette proximité de Dieu, de cette intimité de Dieu avec nous.
Marie est encore le signe de ce que, à partir de cette intimité de Dieu avec nous, nous sommes entraînés dans l'intimité même du Seigneur. Puisque Dieu s'est fait homme, puisque Dieu s'est fait si proche, Il nous fait proches de Lui, Il nous entraîne avec Lui dans sa vie, dans sa plénitude, dans sa gloire, dans son amour. Marie est le signe de cette réalisation parfaite de l'être humain emporté par la grâce de Dieu. Ce à quoi nous sommes appelés, ce à quoi est appelée l'Église, Marie nous le montre déjà, elle en est le signe, elle en est l'annonce, elle en est la première manifestation. Cette réalisation parfaite de l'être humain qui est entièrement rempli et transfiguré par la grâce de Dieu, Marie nous en montre l'image, elle nous montre ce que nous pouvons de venir, chacun à notre place, chacun selon notre grâce, mais réellement, car tout ce qui se passe en Marie, créature comme nous, peut à notre mesure se passer également en chacun de nous. C'est pourquoi Marie est figure de l'Église, elle est signe pour l'Église et signe de ce qu'est l'Église, elle est signe de ce que nous sommes, elle est signe de ce que nous devenons, de ce que nous devons être, de ce que nous sommes appelés à être, elle est signe de cette intégrité virginale de notre être que Dieu veut restaurer, préserver, approfondir en nous, elle est signe de cette fécondité que Dieu veut établir au plus profond de notre cœur et de notre esprit, fécondité qui ne sera pas seulement charnelle, mais fécondité de grâce en chacun de nous. Elle est le signe de cette innocence que Dieu veut nous rendre, elle est le signe de cette permanence dans l'intimité de Dieu que Dieu veut nous donner. Elle est le signe de cette compassion qui nous associera à la souffrance du Christ pour le salut du monde, elle est le signe de cette résurrection de notre chair au dernier jour quand nous serons nous aussi, comme elle l'a été au moment de son Assomption, entraînés dans la gloire du monde nouveau. Marie par tous ces mystères est le signe révélateur de ce que doit être l'Église, de ce que nous devons être, chacun d'entre nous, signe de la grâce gratuite de Dieu, signe de la présence intime de Dieu au cœur de l'humanité, signe de la transfiguration de l'humanité à partir de cette présence vivifiante de Dieu.
Voilà ce qu'est Marie pour nous. Elle est levée au milieu de l'histoire, au milieu des siècles, au milieu de l'histoire du salut, au milieu de l'humanité, elle est levée comme un signe, un signe de la rencontre de Dieu et de l'homme, un signe de la miséricordieuse prévenance de Dieu à notre égard et de l'extraordinaire merveille que cette prévenance de Dieu veut faire en nous. Marie est pour nous le signal vers lequel nos yeux se tournent pour que nous soyons pleins de confiance, de foi, de certitude, car Dieu est avec nous, car Dieu nous prend avec Lui, car Dieu nous fait ses enfants, car Dieu nous transforme par son Esprit, par son Esprit vivifiant.
Frères et sœurs, en cette veille de Noël alors que déjà commence cette fête, cette fête qui n'est pas seulement une fête du passé, mais qui nous amène à ce présent où Dieu naît dans nos cœurs, à ce futur où Dieu naîtra dans un monde renouvelé, en cette veille de Noël que Marie soit dressée devant nos yeux et au milieu de notre assemblée comme un signal, un signal d'espérance, un signal de foi.
AMEN