MARIE PORTANT EN ELLE LE FILS DE DIEU

Mi 5, 1-4 a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l'avent – Année C (18 décembre 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Pleyben : La Visitation

 

Frères et sœurs, la Vierge de la Visitation, la Vierge de l'Avent, c'est la Vierge de la Maternité divine, non pas la Vierge tenant dans ses bras son Enfant comme nous avons l'habitude de nous la représenter, mais la Vierge portant l'Enfant en son sein, la Vierge-Mère dans ce temps mystérieux et merveilleux où l'Enfant ne fait encore en quelque sorte qu'un avec elle, la Mère dont la chair devient progressivement la chair de cet Enfant, de cet Enfant qui est Dieu, qui est le Fils de Dieu, la mère vierge dont la chair devient la chair de Dieu. Mystère extraordinaire que celui de cette maternité de Marie portant pendant de longs mois Dieu en elle.

Mystère d'une extraordinaire intimité : jamais il n'a été donné à aucune créature de se trouver physi­quement aussi étroitement proche de Dieu. Jamais il ne sera donné à qui que ce soit d'avoir Dieu en soi avec une telle force, une telle douceur, une telle inti­mité. Mystère secret également car ce n'est pas encore la Vierge présentant son Fils au monde, ce n'est pas encore la théophanie de Dieu, ce n'est pas encore Dieu se rendant visible, c'est encore Dieu caché, mais Dieu qui n'est plus caché dans l'invisible des cieux, Dieu qui est caché dans le secret du sein de Marie.

Et ce qui est paradoxal, tout au moins au premier abord, c'est qu'à ce moment même où Dieu se cache encore dans le sein de sa mère déjà et d'une façon fulgurante Il rayonne. Car le mystère de la Vi­sitation, le mystère de l'Avent de Marie, c'est aussi celui de l'exultation, du tressaillement de Jean-Bap­tiste. Cet Enfant-Dieu, caché dans le sein de sa mère, va éveiller à la joie cet autre enfant, lui aussi encore dans le sein de sa mère. Cet éveil à la joie provoque cette danse d'exultation de Jean-Baptiste dans le sein d'Elisabeth. Et cette communion dans la joie entre le Fils de Dieu encore à naître et le fils d'Elisabeth lui aussi encore à naître, cette communion dans la joie est ouverture du cœur, elle est descente de l'Esprit, car il nous est dit qu'à ce moment même, Elisabeth fut rem­plie de l'Esprit Saint. C'est la rencontre de joie et d'amour entre Jésus et Jean-Baptiste qui remplit Eli­sabeth de l'Esprit saint et qui éclaire son cœur et son esprit de telle sorte qu'elle peut reconnaître en Marie, non pas seulement sa cousine, non pas seulement une femme en ceinte, mais la mère de son Seigneur. "Comment se fait-il que vienne à moi la mère de mon Seigneur ?" s'écrie Elisabeth. Et Marie, elle aussi transportée par l'Esprit Saint, va s'écrier : "Mon âme exalte le Seigneur, mon cœur tressaille de joie et d'allégresse en Dieu mon Sauveur". Ainsi, celle qui porte Dieu en elle, porte Dieu aux autres, communi­que Dieu à Jean-Baptiste, à Elisabeth, communique l'Esprit Saint, la joie, la lumière, la révélation de Dieu.

Frères et sœurs, je vous disais tout à l'heure qu'il n'a été donné et qu'il ne sera jamais donné à au­cune créature de vivre dans une telle intimité physi­que et spirituelle avec Dieu, que cette grâce de Marie d'être la mère de Dieu est unique. Et pourtant il y a aussi dans notre vie, dans la vie de chacun de nous, une grâce qui découle en quelque sorte de celle de la Visitation, une grâce qui découle de celle de la mater­nité de Marie, car nous aussi nous portons Dieu phy­siquement et spirituellement tout à la fois, en notre corps, en notre chair. Je ne dis pas cela comme une simple comparaison, de manière purement symboli­que, mais de manière très réelle. Chaque fois que nous recevons, dans notre bouche, et donc dans notre cœur, le corps du Christ, le corps eucharistique du Christ, chaque fois que ce corps vivant de Jésus, ca­ché sous l'apparence du pain, mais réellement physi­quement présent nous est donné, chaque fois Il enva­hit notre propre corps et notre propre cœur de sa Pré­sence. Et nous sommes un petit peu comme Marie pendant son temps de l'Avent, comme Marie pendant ces longs mois où elle portait Jésus en son sein, nous portons nous aussi Jésus en notre sein, en notre corps. Nous sommes nous aussi christophores, porteurs du Christ.

Et de même que Marie portant en elle le Fils de Dieu dans le secret, dans l'intimité, dans le mystère de son être profond, rayonnait cette présence de Dieu qui est comme un feu inextinguible et dont on ne peut pas empêcher qu'il se répande, de la même manière quand ayant communié au corps et au sang du Christ, nous sommes entièrement envahis par sa Présence, ensemencés par cette présence divine réelle en nous, de la même manière cette présence ne peut pas ne pas rayonner. Il n'est pas possible, si nous nous ouvrons réellement à ce mystère comme Marie qui a ouvert la totalité de son être et de son cœur, il n'est pas possible que Dieu qui habite en nous ne rayonne pas autour de nous, il n'est pas possible que tous ceux que nous allons rencontrer au cours de notre journée ne soient pas pour nous d'autres "Elisabeth", d'autres "Jean-Baptiste". Il est nécessaire que cette présence du Christ en nous éveille en ceux que nous rencontrons, éveille au plus profond, au plus intime de leur cœur, cette joie, cette exultation qui est celle de la visite de Dieu.

Etre chrétien, frères et sœurs, c'est être d'au­tres "Christ", nous sommes chacun un autre "Christ" pour ceux qui nous entourent et qui nous rencontrent. Et la rencontre avec nous est une visite de Dieu, doit être une visite de Dieu, elle doit être, pour tous ceux qui nous rencontrent, un éveil à la joie, un éveil à l'Esprit Saint, un tressaillement d'allégresse. Ce trésor que nous portons en nous, nous devons en être telle­ment investis, il doit être tellement comblant qu'il déborde du secret invisible de notre cœur. Pas plus que pour Marie, pas plus pour nous-mêmes, la pré­sence de Dieu n'est visiblement sensible, mais cela doit se reconnaître à la joie et à l'Esprit saint qui se répandent à notre contact, à notre visite. Et ce qui est vrai de ceux qui nous rencontrent, qui doivent recon­naître en nous le Christ vivant, est vrai de nous quand nous les rencontrons, nous devons nous aussi recon­naître le Christ vivant dans nos frères et nos sœurs qui croisent notre chemin. Ainsi deux chrétiens qui se rencontrent doivent s'éveiller mutuellement à la joie de l'Esprit Saint, deux chrétiens qui se rencontrent doivent être chacun, l'un pour l'autre, porteurs du Christ. Et un chrétien qui rencontre quelqu'un qui ne connaît pas le Christ doit être pour lui annonce, com­mencement, inauguration de la visite du Christ. Et nous devons reconnaître dans notre frère qui ne connaît pas encore le Christ la place secrète en son cœur où ce Christ est attendu, où ce Christ déjà s'avance. Ainsi sur notre chemin, c'est toute une série de rencontres, toute une série de présences et de visi­tes qui doivent s'éveiller et la joie doit se répandre sur nos pas, la joie de l'Esprit Saint, la révélation du cœur, du fond de l'être, le sens de la présence en nous, dans les autres, autour de nous, de ce Dieu qui vient, qui ne cesse de venir, qui ne cesse de s'éveiller en nous, qui ne cesse de nous éveiller à Lui, qui ne cesse d'éveiller chacun de nos frères à sa venue.

Dans quelques jours, ce sera Noël, non pas seulement la commémoration d'un événement passé, non pas seulement l'attente d'un retour futur plus ou moins lointain du Christ, mais l'intense attente de la venue imminente, présente du Christ qui ne cesse d'envahir notre vie et d'envahir, à travers nous, la vie de tous nos frères. Que Marie nous guide dans cette rencontre avec le Christ, que Marie soit pour nous l'initiatrice de cette visitation sans cesse renouvelée, qu'elle soit le pédagogue de la reconnaissance en nous et autour de nous de la présence exultante de Dieu.

 

AMEN