MARIE NE POUVAIT PAS NE PAS COMPRENDRE
2 S 7, 1-5+8b-12+14a+16 ; Rm 16, 25-27 ; Lc 1, 26-38
Quatrième dimanche de l'avent – Année B (20 décembre 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Certes elle ne pouvait pas ne pas comprendre, car elle connaissait par cœur, au sens propre du terme, les Écritures. Même peut-être connaissait-elle aussi ce passage d'Isaïe qui dit qu'une vierge va enfanter et qu'elle donnera la vie à un fils qui s'appellera "Emmanuel, Dieu avec nous". Mais de là à savoir que l'ange annonçait justement l'accomplissement de toutes ces prophéties, vous concevez avec moi, frères et sœurs, qu'il est normal qu'elle soit troublée, bouleversée, et que la première parole de l'ange est de lui dire : "Marie, sois sans crainte, le Seigneur est avec toi". "Sois sans crainte, car rien n'est impossible, et Je vais te prouver que nous allons passer de la présence habituelle avec laquelle Je Me suis révélé jusque-là dans l'Ancien Testament, alors que Je conduisais ton peuple dont tu fais partie, dans le désert, comme un guide, comme ton Dieu. J'étais devant toi pour que tu Me reconnaisses et que tu Me suives des yeux et que tu gardes force en Moi et que Je sois ton roc et ta forteresse et que ton peuple ensemble exulte et chante ce psaume : "Oui, j'étais fou de joie quand on disait allons dans la maison du Seigneur". Mais de là à être sa maison, il y a un pas, il y a un pas pour nous faire comprendre que sa présence change de mode, qu'elle n'est plus seulement comme un face à face, comme dans un buisson avec Moïse, comme un feu qui brûle, mais qui ne consume pas le bois, qu'elle n'est plus dans le face-à-face entre tous ces prophètes comme Isaïe qui a vu son Dieu resplendir dans sa gloire, dans le sanctuaire, mais qu'Il est à l'intérieur, qu'il est question maintenant d'une autre présence, d'un autre surgissement et qu'il faut faire comme un pas pour pouvoir y rentrer, non seulement par l'intelligence, mais qu'il faut l'accepter, y adhérer. Il faut simplement quitter ce Dieu comme un partenaire de sa vie qui se tiendrait en face, comme Celui qui me montrait ce qu'il fallait faire, Celui qui sauvait mon peuple et le faisait monter d'Egypte.
Maintenant Il n'est plus en face de moi, Il est comme à l'intérieur : "Marie, Je vais naître et être tissé dans ton sein. Ma présence ne sera plus comme extérieure, même amoureuse comme Je l'avais dit au prophète Osée : "Je vais parler à ton cœur et nous irons au désert échanger ces propos". Certes les prophètes avaient commencé à annoncer cette présence intérieure. Ezéchiel avait dit : "il faut changer vos cœurs de pierre en cœurs de chair", Jérémie lui-même annonçait que le problème n'était pas simplement de respecter la Loi, mais de transformer, de convertir son cœur, il ajoutait même : "Je suis en toi comme un feu dévorant". De Moïse à Jérémie, nous sommes passés du buisson que nous contemplions au feu qui brûle dans le cœur. De Jérémie à Marie, nous rentrons dans un mystère encore plus terrible de quelqu'un qui est chez moi, dans mon cœur. Marie aurait pu prendre pour elle cette phrase de saint Augustin : "c'est Toi que je cherchais, or je ne T'ai point trouvé car Tu étais plus intime que mon intime, et Tu étais plus élevé que la cime de mon âme". Je suis Ton Dieu, pour Toi encore plus profond que tu ne puisses imaginer et Je veux faire de toi une demeure, dit-Il à Marie.
Qu'est-ce qui manquait donc à Marie puisqu'elle connaissait les Écritures pour ne pas être troublée devant une telle nouvelle, un tel avènement, un tel renversement de la situation ? Il lui manquait cette phrase de la fin de l'évangile : "Je suis ta servante, qu'il m'advienne selon ce que Tu veux". Et à ce moment-là l'ange la quitte. "Je suis la servante", c'est dire même si apparemment je me croyais comme prête ou que mon peuple était comme si zélé de T'attendre, de vouloir ce Messie par-dessus toutes choses que malgré ses infidélités, il ait malgré tout voulu que Tu viennes. Que je sois ta mère, Je ne peux l'accepter qu'en disant : fais de moi toute humilité. Avant d'être ta mère, laisse-moi être ta servante, la servante de mon Dieu, la servante de mon peuple, celle en qui vont s'accomplir toutes les promesses de ces millions d'hommes et de femmes marchait dans le désert ou vivant en Israël et attendant de tout leur cœur et de toute leur chair, et par fois en souffrant dans leur cœur et dans leur chair, ce Messie. Tout se résume dans le sein d'une femme qui porte ultimement la promesse réalisée de Dieu qui vient. Et c'est radical.
Alors, frères et sœurs, pour nous, aujourd'hui, à la suite de Marie qui se jetant à genoux, avant de devenir sa mère pour déclarer qu'elle est servante, qu'elle accepte ce renversement radical de la situation et qu'elle devient cette demeure de Dieu, qu'elle devient cette cathédrale vivante de la présence de Dieu parmi les hommes, qu'attendons-nous, nous aussi, pour devenir en nous des bâtisseurs de cathédrales vivantes, des bâtisseurs de la demeure de Dieu ? qu'attendons-nous pour devenir de ces demeures intérieures inébranlables où Dieu puisse siéger, vivre, rayonner ? Quittons le temps des cathédrales de pierre, de ces pierres qui vont mourir comme le monde qui passe. Et le temps de Noël est le temps de la construction intérieure, c'est le temps du mystère le plus pénétrant, le plus intime d'un Dieu qui se veut en nous. Et chacun de nous est appelé à la suite de Marie, par l'Esprit, à devenir ce bâtisseur intérieur. N'allons pas nous contenter de faire de notre vie une série d'actes, de faits, de pensées, même de sentiments qui nous sortent de nous-mêmes, mais de puiser ce que nous avons à faire, à dire, à penser, à aimer non plus simplement dans notre analyse personnelle de ce que nous avons à faire face à nos limites, mais que nous en prenions source en nous-mêmes, là où Dieu siège et nulle part ailleurs, car c'est là le lieu de notre nœud le plus intime qui nous relie à Dieu. Et c'est de là qu'il faut que nous sortions, que nous partions pour devenir des hommes réellement, des hommes et des femmes réellement qui puissent dire comme Marie "je suis ton serviteur, je suis ta servante".
Ainsi faisons comme Israël dans toute son histoire. Essayons de comprendre comme Lui qu'il est passé de ce face-à-face, aussi brûlant était-il au désert, à une vie intérieure. L'Esprit donné par l'Église, dans l'Église qui est la présence du Christ vivant en nous, demande que nous soyons des demeures intérieures de Dieu, que nous soyons ceux qui savent guetter, discerner ce Quelqu'un qui est en nous, cet habitant intérieur et que nous apprenions à Lui plaire. Et puis non seulement à Lui plaire, mais à être dans la joie, car Il est venu nous habiter, nous revêtir, nous envelopper. Non seulement Il est à l'intérieur comme dans une demeure, mais Il éclate de nous-mêmes pour nous conduire plus loin, pour que nous soyons ses instruments même de gloire, de salut pour les autres, pour le monde. Et nous ne pouvons pas fléchir en disant : "ça ne correspond pas à ce que Tu faisais avant", mais simplement à la suite de Marie, acceptons que ce quelqu'un soit vraiment en nous et qu'Il ait élu domicile et qu'Il ne veuille pas en partir. Mais souvent nous restons sourds à cet habitant.
Noël, Dieu parmi nous, Dieu est en nous.
AMEN