LE MYSTÈRE DE LA FÉCONDITÉ
Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24
Quatrième dimanche de l'avent – Année A (21 décembre 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Ce que nous célébrons aujourd'hui est pourtant d'un tout autre ordre. Nous célébrons, en ce quatrième dimanche de l'Avent, Marie dans sa maternité, la vierge Marie portant en elle, dans son sein, Jésus, le Sauveur, son Fils, son Enfant, le Fils de Dieu. La vierge Marie mère il ne s'agit pas de fabrication, il ne s'agit pas de production, encore moins de productivité, il s'agit ici de fécondité. Voilà deux termes que nous pourrions quelquefois être tentés de confondre et qui cependant répondent à des mouvements sinon opposés, tout au moins de sens radicalement différent. Produire, c'est faire quelque chose en dehors de soi, c'est transformer quelque chose, c'est, à partir d'un matériau qui nous est extérieur, façonner, inventer, amener à sa plus grande perfection technique un objet qui nous restera aussi extérieur que le matériau dont il est tiré. On peut avec des prodiges de technique et d'intelligence transformer tant de choses autour de nous, dans le monde. C'est cela la fabrication, la production dont l'homme est capable. Mais la fécondité est d'un tout autre ordre, il ne s'agit pas d'une opération extérieure à l'être humain, il s'agit de quelque chose qui se produit au cœur même de l'être. Il s'agit bien de l'avènement d'une réalité nouvelle, mais cette réalité n'est pas en dehors de l'être humain, elle est à l'intérieur de lui, elle est faite avec sa propre substance et non pas avec un matériau extérieur. Le fruit qui est produit est un fruit immanent, qui est fait de don et non pas de domination. La fécondité, c'est l'être humain qui, à partir du plus profond de lui-même, en donnant ce qu'il a de plus essentiel en lui-même permet à la vie de surgir, permet à un être nouveau d'apparaître, non pas un objet, non pas une machine, si perfectionnée soit-elle, mais un être vivant, comme je suis vivant moi-même, par communication de la vie, par don de ma propre vie. La fécondité est la plus haute perfection de l'être vivant et, plus particulièrement de l'être humain. Et c'est pourquoi c'est autour de ce mystère de Marie-Mère que se concentre non seulement notre méditation d'aujourd'hui, mais d'une certaine manière tout le déroulement de notre foi. La foi chrétienne, c'est d'abord l'adhésion à cet évènement extraordinaire d'une femme qui façonne, à partir de sa chair, la chair du Fils de Dieu. Le Fils de Dieu prend chair humaine dans le sein de Marie, par le don que Marie fait d'elle-même, de sa propre substance, à son Enfant. La maternité, celle de Marie et plus généralement celle de toutes les femmes, car en Marie toutes les femmes sont en quelque sorte résumées, la fécondité maternelle, la transmission de la vie, voilà le cœur du cœur de l'existence et de la noblesse de l'être humain. Par rapport à cette fécondité, par rapport à cet avènement de la vie par don, toute production, toute fabrication est seconde, je ne dis pas dérisoire ni secondaire, et il est normal que l'homme en soit fier, mais elle est seconde. Dans la fécondité, l'être donne ce qu'il est, dans la fabrication, l'être domine sur ce qui l'entoure. Dans la fécondité, c'est la communion qui est au cœur du mystère, dans la production, il ne s'agit plus de communion, mais de maîtrise, de possession. L'homme, si fier soit-il de toutes ses productions, de toutes ses inventions, l'homme ne peut pas parvenir à quelque chose de plus grand qu'à cette donation de la vie qui se fait dans le sein d'une mère, dans le sein d'une femme, comme dans le sein de la vierge Marie.
Et nous voyons à ce moment-là combien il est dommageable, combien il est triste, que notre civilisation en arrive à mettre l'accent unilatéralement sur la production, au point que dans un certain nombre de courants de pensée, il faudrait presque délivrer la femme de ses tâches de fécondité et de maternité pour qu'elle puisse, à l'instar des hommes, de sexe masculin, se consacrer plus pleinement à la productivité et à la fabrication. Non point qu'il faille, au nom de la maternité, fermer les portes de l'activité productrice à la moitié féminine de l'humanité. Mais quel étrange renversement des valeurs que de considérer la fécondité comme un obstacle, comme quelque chose qui empêche de tourner en rond, qui limite les possibilités fabricatrices de la femme et qui, par un étrange renversement des valeurs, la rend presque jalouse, en tout cas envieuse de cette chance qu'a l'homme de ne pas pouvoir être mère parce qu'au moins il peut être fabricateur et productif. N'est-ce pas un étrange renversement des valeurs ? Serait-ce que le faire l'emporte sur l'être, le façonné, le fabriqué sur le donné ? Allons-nous privilégier l'extérieur au détriment de l'intime, de l'intérieur ? Allons-nous nous émerveiller et nous éblouir par ce qui est projection de soi en dehors de soi, au point de rabaisser cette intime communion qui fait naître l'essentiel au cœur de nous-mêmes ?
Si le christianisme met la vierge Marie au centre de notre foi, au centre de notre discours évangélique, auprès de son enfant qui est le Fils de Dieu, c'est bien parce qu'en cette maternité divine réside la plus profonde révélation de l'amour de Dieu, comme en toute maternité réside l'ultime secret de l'être humain. L'homme est en quelque sorte dépendant de la femme puisque toute son activité doit, en fin de compte, s'expliquer et s'ennoblir par la fécondité de son épouse, par la fécondité de celle qui peut être mère, exactement comme Joseph trouvera toute la noblesse de sa vocation à être le protecteur de celle qui donne la vie, celle qui est véritablement au cœur du mystère dont lui ne fait que s'approcher. Et même si la situation de Joseph est radicalement différente de celle du père dans nos familles, il reste que, dans la cellule familiale, dans le foyer, l'homme est celui du dehors, celui qui vient d'ailleurs et qui va ailleurs, celui qui est en relation avec l'extérieur, tandis que la femme est celle qui porte le mystère central, fondamental, fondateur, qui donne sens au foyer, car à quoi servirait-il d'être en relation avec l'extérieur s'il n'y avait rien à l'intérieur, si le foyer n'était pas d'abord cette cellule de vie et de communication de la vie ? A quoi bon produire ceci ou cela si ce n'est pour permettre de vivre ?
C'est pourquoi il est paradoxal de mettre, comme nous le faisons, l'apparaître avant l'être, le faire avant le vivre, le fabriquer avant le donner, la production avant la fécondité, au point qu'on en arrive à considérer comme un droit de pouvoir se décharger de la fécondité en vue d'autres buts. Ne trouvons-nous pas dans un livre qui fait beaucoup de bruit, sous le titre très symbolique "l'un est l'autre", un auteur à la mode chercher par tous les moyens à abattre les structures "traditionnelles" de la famille, à faire disparaître toute différence entre l'homme et la femme de telle sorte que nous soyons tous égaux, homogènes, susceptibles de devenir n'importe quoi, au gré d'une liberté sans fondement et sans objet ? N'avons-nous pas entendu un premier ministre qu'on aurait pu croire chrétien dire que la suppression du remboursement de l'avortement établirait une inégalité supplémentaire puisque certaines femmes pourraient accéder à l'I.V.G. alors que d'autres moins fortunées ne pourraient pas y accéder ? Dans notre civilisation, on accède à l'avortement comme à un bienfait, comme à un privilège et un bénéfice ! Et l'on va plus loin encore, puisque par les manipulations des embryons, des spermatozoïdes et des ovules, l'homme moderne fait entrer le domaine de la fabrication et de la production au cœur même de la fécondité, transformant le don de la vie en un problème technique de telle sorte que le père ne soit pas le vrai père, ni la mère porteuse la mère génétique, et que l'enfant devienne un être sans origine et sans généalogie, un objet fabriqué dans une usine, sans relation avec un acte d'amour qui serait sa source.
Nous célébrons aujourd'hui, dans la vierge Marie, la fécondité, celle de toutes les mères, de toutes les femmes. Et ne me dites pas que l'homme est plus directement à l'image de Dieu sous prétexte que nous disons habituellement que Dieu est notre Père. Il est bien entendu que, quand on dit de Dieu qu'Il est notre Père, nous disons en même temps qu'Il est notre mère, car il n'y a pas de sexe en Dieu. Et en plus d'un passage de la Bible, Dieu est comparé à une mère qui chérit son enfant comme le fruit de ses entrailles. Et dire que Dieu est Père et Mère tout à la fois, cela nous introduit d'ailleurs dans l'intime du mystère de Dieu. Car si Dieu doit plutôt être appelé Père à la manière des pères humains, quand Il a créé le monde à l'extérieur de Lui, en revanche quand Il engendre son Fils, son Verbe, à l'intérieur de son propre cœur et de sa propre vie, n'est-ce pas plutôt comme une Mère que Dieu agit ? Mais n'est-ce pas cela que l'évangéliste Saint Jean veut nous dire quand il écrit : "Dieu, personne ne L'a jamais vu, mais le Fils qui est dans le sein du Père nous l'a révélé ?"
Il emploie volontairement ce mot "sein de Dieu", comme on dit le sein de la vierge Marie, comme on dit le sein d'une femme portant son enfant. Dieu porte son Verbe, son Fils, en Lui, dans son sein comme dans un sein maternel. Et le psaume que nous chantons tous les dimanches dit aussi : "Moi, aujourd'hui de mon sein Je T'ai engendré". Or si nous nous référons au mystère de Dieu, la paternité maternelle du Père à l'égard de Jésus, son Verbe, est plus radicale et plus profonde que la paternité créatrice de Dieu à l'égard de l'univers.
Frères et sœurs, c'est donc toujours la fécondité qui est l'ultime explication, l'ultime valeur du mystère de Dieu comme du mystère de l'être humain, comme du mystère de nos familles et de nos foyers, comme du mystère de la vie de chacun d'entre nous. Car, Dieu merci, les hommes, les individus du sexe masculin et les célibataires de l'un ou l'autre sexe et les femmes qui ne peuvent pas avoir d'enfant, sont capables eux aussi, de fécondité, au moins spirituelle, de ce don de soi aux autres qui les fait vivre, qui est porteur de vie autant et quelquefois plus que la mise au monde biologique d'un enfant.
Aussi, frères, adorons en ce jour, en Dieu, notre Père, et dans le sein de la vierge Marie, cette fécondité divine qui est la source de toute fécondité humaine, de toute fécondité maternelle sur la terre. Mettons notre cœur au rythme de Dieu, au rythme de l'acte de Dieu qui nous engendre parce qu'Il a engendré son Fils, au rythme du cœur de Dieu qui veut cette communication et communion de vie, d'intimité entre Lui et nous et entre nous et nos frères.
AMEN