LE CORPS À CORPS DANS LA NOUVELLE RELIGION
Mi 5, 1-4 a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l'avent – Année C (20 décembre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Dans les collines de Judée : Aïn-Karem
Mais, le premier qui nous a changé la religion, c'est Jésus-Christ. C'est exactement ce que dit le texte de l'épître aux Hébreux que nous avons entendu tout à l'heure. Il est dit ceci et il faut le prendre très au sérieux : "Il supprime l'ancien culte pour établir le nouveau". Par conséquent, il faut le traduire de façon littérale : il nous a changé la religion.
Evidemment, on peut se dire : oui, c'est normal, à son époque, et puis, lui, il pouvait se le permettre, il est quand même le Fils de Dieu, mais cela n'empêche qu'il a introduit au niveau de la compréhension de la religion une intelligence, et même plus que cela, un mode de fonctionnement radicalement nouveau. Cela ne veut pas dire qu'il a discrédité l'ancienne alliance, cela l'épître aux Hébreux essaie de le dire sur tous les tons, cela ne veut pas dire que tout cela est bon à rejeter, mais de fait, il a changé quelque chose de profond dans comportement religieux. C'est ce qu'il est important de réaliser quand on arrive à Noël, parce qu'en réalité à Noël, on fête le changement de la religion et aujourd'hui ce dimanche est là pour nous préparer à changer de religion.
Comment change-t-on de religion? D'abord, c'est une décision de Dieu lui-même, je crois qu'elle n'a pas à être justifiée ni à être contestée, c'est comme ça ! Mais il faut au moins essayer de comprendre. Vous l'avez entendu, on dit simplement ceci qui et assez radical : "Tu n'as plus voulu ni holocaustes, ni sacrifices, mais tu m'as façonné un corps, alors j'ai dit : voici je viens". Autrement dit, l'auteur de l'épître aux Hébreux explique que le changement de la religion, c'est parce que son Fils éternel reçu un corps, et qu'il a dit : "Voici je viens". Réfléchissons un instant. Ce qui la plupart du temps caractérise les religions, ce à quoi elles tiennent le plus, c'est la codification des comportements, et la codification des représentations. Quand vous lisez les cinq premiers livres de l'Ancien Testament, ce n'est pratiquement que la codification des comportements : offrir tel sacrifice à telle occasion, offrir telle chose à telle autre, le temple soit être construit comme ça, autant de coudées de haut, de large, etc … il doit contenir tels ustensiles. Bref, Saint Jean de Malte en dix fois plus. Le principe même de l'existence religieuse c'est la codification de ce qu'il faut faire et ne pas faire, et c'est généralement ce qui motivait l'existence d'un sacerdoce de prêtres parce que c'était eux qui savaient ce qu'il fallait faire et ne pas faire.
De la même façon au plan des représentations, il y a tout un ensemble de représentations sur l'action divine, sur son intervention, Dieu fait ceci, il ne fait pas cela, Dieu demande de penser comme ceci ou comme cela. On pourrait se dire que c'est exactement ce que nous avons dans la religion chrétienne : nous avons une morale et une dogmatique. Oui, mais seulement, il y a quelque chose de changé. Et de quoi s'agit-il ? C'est le fait que désormais, ce niveau de l'existence religieuse auquel les gens tiennent beaucoup parce que, pour reprendre une allusion brûlante et actuelle, c'est souvent identitaire. Effectivement, c'est identitaire de fêter Noël et de ne pas fêter l'haïd et inversement. Les rites, les comportements, les représentations, c'est ce qui détermine globalement l'identité religieuse et tout simplement les religions. C'est pour cela que les religions ont un véritable pouvoir, une emprise sur l'existence, même si la plupart du temps on choisit, comme dans les supermarchés, on prend ce qui nous plaît. Mais si vous faites un interview, tous les gens vous diront c'est ce qu'il faut dire et penser, ce qu'il faut admettre et croire. Or, ici, on nous dit une chose apparemment toute simple, presque naïve, le Christ dit : en fait, tu ne m'as pas demandé de me soumettre aux comportements des sacrifices, des holocaustes et de tout ce qui était prescrit dans la Loi. Simplement, tu m'as façonné un corps.
Qu'est-ce que cela veut dire ? Il faut regarder la scène de la Visitation. Dans la scène de la Visitation, de quoi s'agit-il dans l'évangile ? Deux femmes enceintes se rencontrent. Deux femmes enceintes qui ont été à des titres divers des réceptrices de la bénédiction de Dieu : l'une âgée, d'un vieux mari est tombée enceinte, l'autre toute jeune, sans mari, par la seule puissance de l'Esprit est enceinte d'un enfant qu'on appellera Emmanuel. Les deux, et c'est un acte éminemment religieux puisque c'est l'intervention directe de Dieu, les deux sont enceintes et portent leur enfant.
Curieusement, on n'expliquera jamais pourquoi, ce n'est pas généralement le réflexe des jeunes femmes enceintes, mais Marie décide d'aller voir sa cousine Élisabeth. Elles se rencontrent et à ce moment-là a lieu non seulement la rencontre de deux femmes enceintes, mais des deux enfants qu'elles portent chacune dans leur sein. Cette rencontre même, Luc la focalise bien entendu au niveau du dialogue entre les deux mères : quel bonheur que la mère de mon Seigneur vienne à moi, etc … mais en réalité, le vrai moment de la visitation, c'est le moment où les deux bébés qui n'ont pas encore lu la Loi, qui ne savent pas encore quel sacrifice il faut accomplir, qui ne savent pas du tout comment on se représente Dieu, l'un le Fils de Marie par son corps, a investi le corps de Jean-Baptiste d'une mission.
L'originalité de la foi et de la religion chrétienne se trouve là. Avant même tout effort réflexif, tout effort de représentation, avant même toute considération sur les comportements cultuels, le corps de Jésus Fils de Dieu est devenu capable de transmettre une investiture particulière à Jean qui ne vit qu'au stade d'un fœtus de six ou sept mois. L'acte religieux ici est littéralement un corps à corps. La religion qui se déploie ici dans la rencontre de Jésus et de Jean c'est le corps à corps du Messie et de son messager. Ce qu'a voulu nous mettre en évidence Luc, c'est que le début de la mise en œuvre du salut, c'est le moment où ces deux personnages se rencontrent et l'un communique à l'autre par son corps et au corps de l'autre la puissance même de sa mission d'annonciateur du Messie. Je crois que c'est cela l'originalité de la foi chrétienne, c'est que le substrat, le fonctionnement fondamental de la religion n'est pas uniquement de l'ordre des codes et de la représentation. Il n'est même pas, comme ont essayé de nous faire croire un certain nombre de penseurs idéalistes allemands, uniquement de l'ordre de la bonne volonté et de la religion dans les limites de la raison et de la liberté. Le fondement même de la religion, de la foi et de l'existence chrétienne, c'est : "Tu m'as façonné un corps".
Cela veut dire une chose très simple. Là où la plupart du temps, dans cette espèce de paneel des connaissances ou des règles de comportement humain, l'habitude de mettre au sommet le spirituel, le religieux, et Dieu sait qu'actuellement le retour du spirituel est à certains moments, fatigant parce que c'est n'importe quoi, mais au lieu de placer le religieux dans ce niveau éthéré ou chacun peut penser et dire n'importe quoi selon ce qu'il a choisi dans le supermarché religieux qui est le sien, ici, on nous dit : non, retour à la base. Le religieux, l'investissement de la présence de Dieu se fait par le corps du Sauveur. L'investiture du Baptiste comme annonciateur du Messie se fait dans son corps. Cette donnée-là de la foi chrétienne se retrouvera de bout en bout de tout l'évangile et de toute la proclamation chrétienne. Relisez l'évangile, vous verrez que c'est étonnamment une histoire du Corps de Jésus Fils de Dieu qui continue et s'achève à la résurrection, et qui continue aujourd'hui par la communion au Corps et au Sang du Christ quand il n'y a pas la grippe A.
Vous voyez ce qu'est le changement de culte. Ce n'est pas un changement de culte au sens où l'homme aurait une autre relation avec Dieu, mais c'est que Dieu dit : désormais ce qui va être le médium de communion, de communication entre vous et avec Dieu, ce ne sera pas simplement le système de représentation, le système d'idées auquel vous adhérez, ce sera déjà simplement le fait que vous existiez comme des êtres de chair, voulus et créés par moi. Il y avait eu des pressentiments dans le monde juif. Je crois que c'est ce que signifie très exactement la circoncision, le fait que l'appartenance à Dieu soit scellée dans ce qui est le lieu même de la génération. Ce n'était qu'une pierre d'attente, un signe précurseur. Mais désormais, et c'est pour cela que nous fêtons la naissance dans la chair du Verbe de Dieu, c'est pour dire que désormais le rythme même, le fonctionnement même de notre appartenance à Dieu n'est pas simplement une sorte d'appartenance spirituelle et éthérée, mais c'est dès le début et par toute notre vie et jusqu'à la fin dans la résurrection de la chair, c'est au moment où notre chair ressuscitera que nous appartiendrons totalement à Dieu.
Quand on fête Noël, on fête effectivement le culte nouveau, mais la nouveauté ce n'est pas que l'homme devient autre chose, deviendrait une sorte de zombie ou de pseudo ange qui n'a plus de corps, c'est au contraire que nous découvrons que tout l'être humain jusque dans sa chair et dans sa condition corporelle devient lieu d'accueil, de transmission, de communion, dans le salut de Dieu.
AMEN