NE CRAINS PAS D'ÉPOUSER TA VIE
Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24
Quatrième dimanche de l'avent – Année A (18 décembre 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN
Les histoires d'amour commencent toujours très bien. Cette jeune fille de Nazareth n'avait de cœur et de regard que pour ce jeune homme. De son regard intérieur, contemplant son visage et son allure, elle pensait sûrement à ce portrait du roi David : "il avait de beaux yeux et il était de belle apparence", car son jeune fiancé, à peine plus âgé de dix-huit ou vingt ans, était de la descendance du roi David. Et le cœur de ce garçon qui travaillait le bois, débordait d'amour pour cette jeune fille. Cet homme juste et droit, qui connaissait l'Écriture, murmurait à sa fiancée : "Tu es belle, ma bien-aimée, toute pure et sans tache ", il lui chantait le cantique des cantiques. Ainsi avait commencé cette histoire d'amour. Ils étaient aussi beaux et jeunes l'un et l'autre, Marie et Joseph. Joseph de la descendance de David, Joseph, véritable israélite, va revivre en sa personne tout ce qui est arrivé depuis l'histoire du salut aux justes qui l'ont précédé et qui sont de son peuple, mais de façon quelque peu nouvelle car le message dont ses ancêtres étaient porteurs va devenir réalité.
A Abraham, Dieu avait promis un fils, il avait engendré ce fils malgré son grand âge. Or, voici que ce fils unique qui devait être le père d'un peuple aussi nombreux que les étoiles du ciel, il fallait qu'il le donne, qu'il le rende à Dieu en le sacrifiant, il devait le perdre, lui qui l'avait si longtemps attendu. Joseph aurait désiré probablement, comme tout jeune père de famille, avoir de nombreux fils, mais il n'en aura aucun, et il devra simplement accepter celui qui vient d'un autre et que porte déjà sa jeune fiancée. Du patriarche Noé, il est dit dans l'épître aux Hébreux "qu'il fut averti divinement de ce qui n'était pas encore visible et que dans une crainte religieuse, il construisit l'Arche pour sauver sa famille", pour sauver son peuple, et redonner à l'humanité une espérance nouvelle. Voici que Joseph est divinement averti d'un événement qui n'est pas encore visible, dont il n'a pas eu encore connaissance, ni avec son esprit, ni avec son cœur. L'ange lui demande de construire une maison, une arche, de bâtir une famille humaine pour Celui qui va venir sauver sa propre famille, son propre peuple et les nations païennes toutes entières. Joseph prolonge aussi en lui cette expérience de Moïse, voici qu'il est introduit devant ce buisson ardent, cette vierge qui porte en son sein la lumière née de la lumière, Celui qui est, Celui qui est avant qu'Abraham fût, Celui qui est, qui était et qui vient, le Dieu de toute éternité, le Dieu de toute lumière qui illumine et brûle sans rien consumer, sans rien détruire de la nature humaine. Sa fiancée Marie, il va l'approcher comme un buisson ardent, avec cette crainte religieuse devant les grandes choses que Dieu fait si mystérieusement et si profondément. Lui aussi, il va être obligé de se déchausser, d'abandonner son projet, ce qui lui permettrait, dans la joie, d'avancer sur la route qu'il avait lui-même choisie en se mariant avec Marie, il va entendre en s'approchant d'elle, ce que Moïse a entendu : "Je suis, Je suis Dieu, Emmanuel, Dieu avec toi et Dieu qui vient sauver ton peuple", ce même Dieu qui s'était manifesté à Moïse pour sauver son peuple de l'oppression des égyptiens et qui lui avait dit : "Je serai toujours avec toi". Joseph est fils de David, il manifeste jusque dans son allure cette grandeur propre aux rois, mais aux rois qui savent que leur noblesse vient d'abord et uniquement du don de Dieu. Comme David, il avait cette grandeur des pauvres, car si son ancêtre n'était qu'un humble berger, lui-même n'est pas plus qu'un pauvre artisan de village, mais en définitive pour Dieu, peu importe le métier ou les dons, il ne regarde pas l'extérieur, mais le cœur, et le cœur de Joseph était rempli de cette royauté des humbles qui fait si fortement impression sur les rois du monde et de la terre.
Mais ce peuple dont il fait partie est un peuple usé, un peuple stérile et vieilli dans son péché, un peuple lié à tant d'autres peuples, établissant des alliances de commerce, des alliances de prestige, un peuple qui a connu par l'exil la destruction dans ce qu'il avait de plus cher, son identité de peuple et le présence de Dieu dans cette arche que les rois lui avaient construite au milieu de la ville sainte, le Temple de Jérusalem. Il s'agit maintenant pour Joseph, de reconstruire un peuple, de bâtir une arche, de sauver la maison, pour que Dieu, une fois encore, mais de façon nouvelle, vienne habiter avec son peuple, "Dieu avec nous, il sera mon peuple et je serai son Dieu". Cette royauté dont Joseph est un descendant lointain est une royauté cachée, elle arrive à son terme, il y a longtemps, quatre ou cinq siècles qu'il n'y a plus de roi en Israël. L'attente du Messie se fait si longue que le peuple désespère, et il n'y aura, en définitive, qu'un tout petit nombre de pauvres, de justes, d'humbles à être vraiment prêts à recevoir dans son cœur cette royauté nouvelle qui ne sera plus une royauté temporelle.
Voilà la figure humaine et spirituelle de Joseph : un amoureux, mais cet amoureux va connaître une tragédie. Car voilà que tout son être, toute sa qualité humaine, toute sa richesse spirituelle vont connaître un bouleversement inouï. L'ange vient lui dire : "Fais ce que tu veux pas faire, accomplis ce qui te répugne. Tu soupçonnes chez ta fiancée comme une faute, reçois-là chez toi, et découvre la splendeur du mystère qu'elle porte, et dont tu vas devenir participant, ce mystère dont tu vas être le garant, le protecteur, l'allié. Tu vas recevoir dans ta maison Celui qu'elle porte dans son sein. C'est toi le nouveau roi qui va construire pour ton Dieu cette maison dans laquelle Il va venir habiter chez les hommes. Le Verbe se fait chair et Il vient habiter parmi nous".
A Joseph a été révélée la véritable gloire de David. A Joseph a été révélée l'arche définitive qu'avait construite, en figure, le patriarche Noé. A Joseph a été révélé le pasteur qui allait sauver son peuple, dont Moïse fut une éminente figure, mais plus que Moïse, un pasteur qui sauvera et son peuple et tous les peuples païens. Son nom est Jésus. Jésus sauve Israël, ce nom dont saint Paul nous dit qu'Il devra être honoré par toutes les nations de la terre.
Voilà, frères et sœurs, comment l'amour de Dieu est venu s'incarner dans un amour humain pour que cet amour humain soit le signe visible de l'amour de Dieu au milieu des hommes. Marie et Joseph ne se sont pas moins aimés humainement, avec toute la force de leur cœur, de leur esprit, mais cet amour humain a été totalement imprégné, et orienté par l'Esprit de Dieu qui est venu poser son ombre sur la vierge Marie et qui a tourné le cœur et l'esprit de Joseph vers le mystère dont elle était habitée. "Ne crains pas, Joseph, de prendre chez toi, Marie, car elle devient la Mère de ton Dieu. Celui que tu n'auras pas comme fils, tu vas le recevoir comme Seigneur et comme ton Dieu. Celui qui ne naîtra pas de toi-même, tu vas le recevoir dans ta maison pour qu'il naisse de la vierge Marie, dans une famille humaine, et que toute la famille humaine puisse le recevoir en son cœur, pour que toute la famille humaine devienne comme toi, fils de David, un peuple royal, car parce que tu as accepté de ne pas avoir d'enfant selon la chair, en recevant dans ta maison l'Enfant de l'Esprit et de la chair de ton épouse, voici que la royauté de David entre de façon nouvelle, de façon merveilleuse dans la chair de l'humanité, pour que cette humanité devienne le Royaume de Dieu ce Royaume dans lequel le Fils de David régnera sans fin".
Par Joseph, Dieu a enraciné dans la souche messianique de David la royauté éternelle de son Fils pour que tout homme du peuple d'Abraham et de l'humanité tout entière devienne fils du Royaume. Cela a pu s'accomplir par le "oui" de Joseph, comme toutes choses se font, dans l'histoire du salut, par le "oui" d'un homme ou d'une femme contre leurs projets et cela depuis Abraham jusqu'à Marie, jusqu'à Joseph, jusqu'à nous.
Frères et sœurs, vous ne pourriez retenir de cet évangile que cela, il nous est demandé à chacun d'entre nous, aujourd'hui d'épouser quelqu'un, comme Joseph pour Joseph, toute sa vie et son avenir, c'était Marie, tout son amour et tout ce qu'elle avait de beau et de magnifique, il ne cessait de chanter. Alors qu'il avait fait le projet de la répudier pour infidélité, Dieu lui a demandé de l'épouser. Dieu vous demande aujourd'hui d'épouser votre vie. Au début de cet Avent, je vous avais invités à accueillir l'aujourd'hui incessant de Dieu qui assurait votre propre avenir d'homme. En ce dernier dimanche de l'Avent, je vous invite à épouser votre vie. Alors nous pourrons vraiment entrer, à la suite de Joseph, dans cette venue imminente du Royaume de Dieu. Si nous épousons notre vie avec tout ce qu'elle a de plus beau, et de moins beau, et de pire, ce n'est qu'à ce moment-là que le Royaume de Dieu pourra se faire chair en nous, que l'Esprit pourra travailler et nous faire grandir dans cette descendance d'Abraham, dans cette descendance de la foi qui nous fait vivre dans la véritable justice, celle de Joseph qui savait bien qu'en appliquant toute son énergie à appliquer le loi de Dieu, il laissait Dieu lui-même appliquer son amour sur son cœur et marquer toute sa vie du sceau de sa tendresse pour lui et pour tous les hommes. Car le "oui" qu'un homme dit à Dieu permet à Dieu d'appeler et de sauver beaucoup d'hommes. Le "oui" de l'homme, c'est le refrain de l'histoire du salut dont Dieu lui-même écrit les couplets.
Frères et sœurs, nous allons célébrer la venue du Fils de l'homme, du Fils de David, de l'unique descendant d'Abraham dans la chair de notre humanité, et, comme Marie, image de l'Église, comme Joseph, image de chacun de nous qui avons à convertir nos cœurs au projet et au désir de Dieu, nous allons recevoir la chair du Fils dans notre humanité, mais pour cela il faut épouser notre humanité, et nous épouserons ainsi le don que Dieu veut nous faire. Et ce don d'amour ne rendra pas notre amour moins humain, mais en le divinisant, il fera en sorte que nous puissions être sauvé dès aujourd'hui.
AMEN