L'I.V.G. REMBOURSÉE : " JOYEUX NOEL ! "

Mi 5, 1-4 a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l'avent – Année C (19 décembre 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Aïn-Karem : Magnificat hébreu

"Elisabeth poussa un grand cri et dit : "Tu es bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de tes entrailles, le fruit de ta chair est béni". Frères et sœurs, aujourd'hui c'est la fête des mères, aujourd'hui c'est la fête de la femme. Aujourd'hui, en effet, nous est donnée dans la liturgie de l'Église la contemplation de ce mystère éblouissant de deux femmes qui portent chacune un enfant dans leur sein, de deux femmes qui ont reconnu dans cet enfant qu'elles portent un signe de la présence de Dieu qui les a visitées, qui les a fécondées. L'une a été fécondée dans sa vieillesse, choisie dans sa stérilité pour devenir la mère de celui qui est la voix, elle est enceinte et elle va enfanter le Précurseur, celui qui va montrer à Israël la présence du Messie, de Dieu parmi les hommes. Et l'autre est toute jeune, c'est Dieu Lui-même qui l'a visitée dans sa chair. Elle a été fécondée par l'Esprit même de Dieu, elle est vierge et mère de Dieu, elle est comblée de la maternité divine, elle porte en elle, dans sa chair, le Fils même de Dieu. Et c'est parce qu'elle est remplie de cette présence de Dieu qu'elle se précipite à travers les collines et les montagnes de la Judée pour porter au monde, et d'abord à sa cousine et au Précurseur, la bonne nouvelle que le salut est enfin accompli, car Dieu est avec nous, Emmanuel, Noël, Alleluia.

C'est donc la fête de ceux deux mères qui se rencontrent et qui s'embrassent parce qu'elles reconnaissent que leur chair a été visitée par Dieu. C'est la fête de ces deux mères qui bénissent le Seigneur, l'une disant : "Tu es bénie entre toutes les femmes, car tu es la Mère de Dieu", et l'autre chantant le Magnificat, cette hymne admirable qui énumère toutes les splendeurs de Dieu, et il n'y a pas de plus grande splendeur de Dieu que celle où s'inaugure notre salut. Dieu dans le sein d'une femme vient nous visiter ! Comme l'ont dit les Pères, Marie est à ce moment-là, dans sa chair devenue féconde, la chambre nuptiale de Dieu et de l'humanité, c'est le moment où dans cette intimité secrète du sein de Marie, Dieu vient renouer définitivement l'Alliance nouvelle et éternelle pour nous rencontrer chacun d'entre nous, dans la maternité divine de la vierge Marie. Il n'y a pas de plus grand jour car c'est le commencement de la Pâque. Et lorsque le Christ sera ressuscité, en sortant du tombeau Il ne fera pas autre chose que sortir définitivement de la chambre nuptiale pour faire resplendir sur tous les hommes la grâce qu'Il avait déjà fait resplendir dans l'intimité de la chair de Marie.

Ainsi donc, nous chrétiens, nous croyons qu'une chair humaine, la chair d'une femme, a été fécondée par Dieu pour que Dieu devienne chair et reçoive l'héritage de toute l'humanité qui avait préparé sa venue à travers cette femme. Nous croyons que la femme est pour nous, chrétiens, ce lieu dans lequel se manifeste la fécondité du salut, la grandeur de l'amour de Dieu. Et le visage de la femme tel qu'il doit être imprimé dans le cœur de tout chrétien, ce n'est pas un visage sentimental et quelque peu attendrissant propre à compenser nos insatisfactions affectives, mais c'est beaucoup plus profondément, le visage de la maternité, de la fécondité. Dieu a visité le sein de cette fille d'Israël et l'a rendu porteur de la promesse d'un avenir infini. C'est le début du Royaume de Dieu, c'est le paradis qui commence dans le sein de Marie, car le paradis ce n'est rien d'autre que la rencontre de la divinité de Dieu avec l'humanité des hommes. C'est pourquoi la femme représente aussi pour nous toute cette possibilité d'avenir, toute cette richesse de salut que Dieu veut déployer à travers l'humilité de sa servante. Tout visage de femme, pour nous, représente cette vie que Dieu veut faire surgir et qui va ensuite s'épanouir dans le don que la femme fait de sa propre chair et sa propre vie à son enfant. Le visage de la femme, le visage de la mère, c'est l'inauguration de l'avenir de l'homme : tout ce qui avait pu être faussé par le péché de nos premiers parents est actuellement restauré d'une manière plus admirable encore que dans le premier plan créateur de Dieu. C'est pourquoi il n'y a pas de plus beau jour pour fêter la fête les mères et fêter la fête de la femme.

Il y a un certain nombre de conséquences à cela. La première et la plus évidente c'est que la femme n'a pas à rougir d'être femme, elle n'a pas à rougir de son corps ni de sa chair, car c'est un don de Dieu. Et même si pendant plusieurs siècles d'un puritanisme dévoyé, on a appris aux jeunes filles à broder sur leur chemise de nuit : "Dieu le veut", il est bien certain que Dieu le veut, mais pas exactement comme elles le voulaient. En réalité, le sens profond de la femme, c'est au cœur même du foyer, cette présence de grâce dans son cœur et son esprit, mais aussi dans sa chair. Et que le sens profond de la sexualité humaine surtout depuis qu'elle a été restaurée par le Christ quand il a pris chair de la vierge Marie n'est pas dans une pudibonderie affectée et fausse, mais d'abord dans cette oblation, dans ce don que la femme fait de son propre corps à son époux, dans cette manifestation de la grâce et de la bonté de Dieu à travers la fragilité même de sa chair. Elle est réellement, dans sa vie de mère et d'épouse, le resplendissement de la grâce de Dieu, elle est le symbole de toute la création qui s'ouvre à l'avenir que Dieu a gravé en elle au moment où il la créait et la faisait sortir, pure et belle, de ses mains comme une fiancée parée pour son époux.

Mais il y a aussi une conséquence infiniment plus grave et plus dramatique. Nous allons fêter dans quelques jours Noël 1982. Ce sera un Noël comme les autres, peut-être un tout petit peu plus morose parce que la situation est plus difficile et qu'il y a toujours de sombres images à l'horizon. Mais en attendant, déjà les dindes et les marrons sont en train de rissoler sinon dans le four de la ménagère, au moins dans son esprit pour la préparation du menu. Et puis, Noël, ce sera comme d'habitude, la gentille fête des enfants, on se fera plaisir, on se fera des petits cadeaux, tout le monde sera beau, tout le monde sera gentil ; et il y aura cette bonne atmosphère familiale dans laquelle on se retourne au chaud, pendant un moment on établira une sorte de parenthèse, il n'y aura ni drame, ni vague et même les politiciens, qui habituellement ne sont pas tendres les uns avec les autres, essaieront de faire des efforts pour donner l'illusion qu'ils sont des témoins de la paix. Et pourtant, ce Noël aura quelque chose d'étrange, et nous ne pouvons pas nous empêcher d'y penser. Ce sera la première trois qu'en France on fêtera le Noël de cinquante millions d'avorteurs, la première fois qu'en France chacun d'entre nous glissera dans l'obole du Père Noël de la sécurité sociale quelque menue offrande en faveur de l'avortement. Cela aussi c'est la vérité, cela aussi c'est la réalité de notre plaisir. Ce n'est pas le lieu de rechercher les causes, il y en a de multiples. Mais pouvons-nous fêter Noël comme si rien n'était ? Pouvons-nous adhérer dans notre cœur à une loi qui oriente la solidarité des français les uns vis-à-vis des autres dans le sens d'un refus de la vie, en vue de tuer la vie et de déshonorer la femme dans sa maternité et dans sa fécondité ? Mais prenons garde, après avoir ainsi déchu de notre liberté, d'être nous-mêmes avilis, de n'être plus que des "avortons".

En effet, frères et sœurs, il s'agit d'une chose extrêmement grave. Si tout ce que j'ai dit au début est vrai, nous ne pouvons pas, comme chrétiens, collaborer, d'une manière ou d'une autre, à un acte qui est suppression de la vie. Aucune force, aucune loi ne peut nous y contraindre quand cela va contre notre conscience la plus intime et la plus profonde. Toutes les institutions sociales de solidarité que nous nous donnons sont bonnes dans la mesure où elles favorisent une véritable solidarité sociale en vue de nous aider les uns les autres à vivre un peu mieux mais nous ne pouvons pas établir des liens de solidarité sociale pour nous rendre complices, les uns et les autres de la mort d'innocents. Et qu'on ne nous parle pas d'une fausse égalité qui consisterait à élever les pauvres au niveau des riches simplement en ce que ceux-ci ont de plus égoïste, cette affreuse possibilité qu'ils ont, grâce à leur argent, de se faciliter la vie à n'importe quel prix, et la supprimer si ça les arrange. Par un système de la sorte, on avilit les pauvres, on ne les rend pas égaux, on les rabaisse. Il faut donc que tous les chrétiens, nous manifestions ensemble avec courage que nous ne pouvons pas admettre que la vie soit ainsi traitée. Si un état arrive publiquement à nous faire supprimer la vie que ne sera-t-il pas capable de faire dans le secret ? Il y a eu dans l'histoire récente, des États qui ont supprimé la vie en cachette, n'osant pas le montrer, et quand on s'en est aperçu, cela a été quelque chose de terrible, un traumatisme pour le monde entier et l'on a reproché, à ce moment-là, aux autorités religieuses de n'être pas intervenues dans la mesure où elles le savaient. Or, ici, nous le savons tous.

Frères et sœurs, il ne s'agit pas, contrairement à ce que vous pourriez penser de faire de la politique, car ceux qui voudraient s'emparer de ce genre de thème à des fins purement politiques sont aussi coupables que ceux qui l'utilisent maintenant à d'autres fins politiques. Car c'est la politique qui est au service de la vie et non pas la vie au service de la politique. Mais il s'agit de témoigner courageusement que nous sommes des chrétiens. Comment voulez-vous que les femmes restent des femmes si les hommes ne sont plus des hommes, si l'être humain n'est plus digne de sa nature humaine. Il s'agit que nous soyons véritablement des témoins de la vie, que nous voulions vraiment que la femme soit respectée dans son être le plus profond qui se déploie et se manifeste dans sa nature de mère. Il s'agit que la femme reste au cœur de nos sociétés le symbole même d'un avenir, non pas d'un avenir politique, de la construction d'une société, construction qui n'aboutira jamais à cause de notre péché, mais le symbole de cet avenir que Dieu construit, lui qui peut s'emparer du sein d'une fille d'Israël pour en faire naître le salut. Il faut affirmer que désormais toute maternité, quelles que soient les conditions dans lesquelles elle a eu lieu, est référée à ce mystère que nous fêtons aujourd'hui. Tout enfant qui commence à vivre dans le sein de sa mère est frère et sœur du Christ dans le sein de la vierge Marie. Et parce qu'il est enfant de Dieu, déjà marqué par la présence de Dieu, nous n'avons absolument aucun droit sur lui.

Frères et sœurs, que ce Noël, par la grâce de l'Incarnation, c'est-à-dire de Dieu qui vient dans notre chair, nous rende des hommes et des femmes dignes de Dieu. Durant la nuit de Noël, on lit ce texte admirable : "O homme, reconnais ta dignité" ! Sommes-nous encore capables de reconnaître notre dignité humaine ? Qui plus est, la dignité que le Fils de Dieu vient nous apporter en ce Noël ?

 

AMEN