LE CADEAU DE LA PRÉSENCE

Mi 5, 1-4 a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l'avent – Année C (21 décembre 2003)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Reims : cathédrale Notre-Dame
La Visitation
Pour clore cette série de dimanches de l'Avent, j'aurais voulu réfléchir avec vous sur un passage de l'épître aux Hébreux, passage qui je l'espère, nous permettra de mieux comprendre la signification de cette effervescence dans notre monde des cadeaux, mais aussi, de mieux comprendre le sens de l'évangile de la Visitation. Le passage de l'épître aux Hébreux est le suivant : "Tu n'as pas accepté les holocaustes ni les expiations pour les péchés. Alors, je t'ai dit, voici mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté". Je crois qu'on est tous d'accord pour dire que le cadeau est une marque d'affection, une marque d'amitié, une manifestation d'amour pour quelqu'un que l'on aime, et qu'à partir de cela on peut décliner de différentes manières la signification d'un cadeau.

Un cadeau, c'est déjà quelque chose que l'on donne en gage de présence et d'absence : je m'en vais loin d'ici, je laisse un signe, je laisse un objet à la personne ou aux personnes que j'aime pour que par cet objet, ils se souviennent de moi. Le cadeau, c'est aussi quand on s'est disputé, un moyen de demander pardon, d'essayer de renouer les liens qui ont été brisés dans un couple, dans une famille, entre des amis. Le cadeau, c'est aussi pour se remémorer une communion d'amour, une alliance qui a été scellée à des moments clés d'une rencontre, à des naissances, à des anniversaires de mariage. Une dernière manière d'envisager le cadeau, peut aussi être la manifestation de l'attention que j'ai vis-à-vis de l'autre. L'autre ne m'a absolument rien demandé comme cadeau, et pourtant je lui offre exactement ce qu'il attendait. C'est une marque d'attention, la capacité que j'ai de pouvoir faire attention à celui ou celle que j'aime, presque d'aller au-devant de ses désirs et de savoir ce dont il a besoin.

C'est beau de s'offrir des cadeaux, on y met beaucoup d'argent, on y met beaucoup de temps, beaucoup de patience. Mais en même temps, au moment même où nous offrons ces cadeaux, nous avons une sorte d'impression d'inachèvement. On y a passé du temps, et le cadeau ne dit pas tout. Il reste comme à la surface des choses, comme à la surface de mon amour, il reste quelque chose de mon amitié, de mon amour, et il le dit imparfaitement. C'est vrai qu'à ce moment-là, l'importance du cadeau n'est pas tant l'objet en lui-même que de savoir le temps qui a été passé pour ce cadeau. Nous savons tous que le plus important pour les enfants, ce n'est pas nécessairement le cadeau qu'ils ont acheté avec l'argent de leurs parents, mais ce peut-être souvent ce beau dessin qui a été réalisé une après-midi à l'école et qui marque justement tout ce temps et tout cet amour que l'enfant y a mis. Celui-là est généralement le plus beau des cadeaux.

Mais le plus beau cadeau, c'est le cadeau de la présence. On n'y fait pas toujours attention d'ailleurs à la présence de celui ou de celle qu'on aime. On y est comme habitué, dans le train-train quotidien, et il suffit parfois d'une absence prolongée pour telle ou telle raison, pour redécouvrir en fait, combien la présence de l'autre est certainement le plus beau et le plus grand des cadeaux.

A partir de cela, je voudrais reprendre le véritable sens du mot "Avent". Avent, vous le savez tous, parce qu'on est dans une paroisse de gens intelligents, ne signifie pas "avant quelque chose", mais Avent, c'est-à-dire la venue. C'est la première signification, la venue de quelqu'un. Dans l'historique de ce mot, il y a une signification qui est plus importante et beaucoup plus riche théologiquement de sens, c'est justement l'Avent comme présence. En fait, le véritable sens du mot Avent, c'est la présence. Effectivement, quand les chrétiens ont utilisé ce mot, c'était dans un sens particulier, c'était dans un sens de la venue de l'empereur. Ce n'était pas uniquement la venue d'une grande personnalité politique, comme la ville d'Aix pourrait accueillir elle aussi un jour, un grand personnage politique, c'est beaucoup plus que cela la venue de l'empereur dans une cité. La venue de l'empereur c'est la venue de celui par lequel la cité existe, la venue de celui par lequel nous existons en tant que citoyens. L'empereur est une sorte de créateur. Celui qui vient, c'est notre créateur. D'une certaine manière, la venue de cet homme nous rappelle ce que nous lui devons, nous existons par lui, mais en même temps, nous projette dans un avenir. Il est celui par lequel nous existons et en même temps, grâce à lui, nous entrons dans un projet, dans un futur. Notre existence prend sens, elle va quelque part.

C'est là que je voudrais vous amener à l'évangile de la Visitation. Le Visitation, on pourrait justement utiliser le mot "Adventus", de la venue et de la présence. Une présence encore mystérieuse et encore cachée du Dieu créateur et du Dieu sauveur puisque ce Dieu créateur est encore dans le ventre de sa mère. Ce n'est pas encore Noël, il n'est pas encore né, il n'est pas encore venu dans la plénitude du temps. Cette fête de la Visitation à quelques jours de Noël pourrait peut-être nous permettre de réfléchir sur plusieurs choses. D'abord, en tant que chrétiens (c'est un sujet qui me tient à cœur), il y a cette grande difficulté d'articulation de notre vie chrétienne entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Qu'est-ce que c'est que cette scène de la Visitation ? Je trouve qu'elle pose pas mal de problèmes dans la logique des thèmes et dans la chronologie. C'est assez bizarre que dans cette visitation, nous ayons d'abord devant nous une femme, Élisabeth, heureuse d'attendre un enfant comme elle le dit quelques instants auparavant, et en même temps, elle se cache. Pourquoi se cache-t-elle ? Pourquoi avoir honte et aller se cacher à Aïn-Karem alors que quelques lignes auparavant dans le texte, elle disait : "Le Seigneur m'a enlevé la honte de ne pouvoir enfanter". Première difficulté.

Et puis, la Vierge Marie aussi, même si nous au bout de deux mille ans, nous avons l'habitude de parler de la Vierge qui enfante, mais ne serait-ce que l'épisode entre l'ange et Joseph, nous rappelle quand même le côté insensé, anormal, insolite d'une vierge enceinte. Aïn-Karem se retrouve être le lieu de rencontre de deux femmes à qui il arrive quelque chose, mais elle n'arrivent pas encore vraiment à se rendre compte de ce qui se passe. Pourtant, elles savaient tout. Quand on a eu la visite d'un ange, on sait. Nous on se dit quelquefois, quand on ne sait pas trop où l'on va, si Dieu venait directement nous le dire, ce serait bien plus simple. On a la preuve par neuf, que cela ne marche pas toujours et que ce n'est pas la venue d'un ange qui nous permet de savoir où nous allons. Cela m'amène aussi dans cette série de questions et de réflexions sur ce texte, à me demander pourquoi ce grand cantique théologique, dans lequel Marie se montre théologienne, le Magnificat, pourquoi ce texte apparaît à ce moment-là ? J'ai envie de dire : à un moment extraordinaire, la venue de l'ange à l'Annonciation, réponse extraordinaire de la Vierge, et chant de grâces, théologie, etc … tout ce que vous voulez, "copier-coller", avec des cantiques de l'Ancien Testament repris dans la bouche de la Vierge Marie. Et il faut attendre un long moment, il faut que la Vierge rencontre une autre femme, dans ce qu'il y a de plus banal et ordinaire, la rencontre de deux femmes enceintes, pour que ce cantique apparaisse.

Comme je le disais tout à l'heure, la présence du Sauveur est celui qui est capable de faire articuler la mémoire avec le futur, la mémoire avec la Promesse. C'est ce qui se passe dans la rencontre de ces deux femmes. D'un côté, on a Élisabeth, figure de la femme stérile, cette stérilité qui et comme ce fil rouge qui court à travers tout l'Ancien Testament, le désir d'enfanter et de ne pas pouvoir y arriver, et cette série innombrable de toutes ces femmes qui désirent enfanter et qui ne le peuvent pas, avec un ange, un messager qui vient leur annoncer qu'elles vont réaliser leur désir. Abraham et Sara, la mère de Samson, Anne et Samuel, et bien d'autres encore. Elisabeth qui est du côté de l'Ancien Testament, on aurait envie de dire du côté du passé, et en même temps, qui est capable se de projeter dans le futur, dans la Promesse. Là aussi, c'est encore extraordinaire, la Vierge Marie ne lui a rien dit du tout sur l'Annonciation, elle n'a fait que la saluer, que déjà, Élisabeth la reconnaît comme la mère de son Seigneur.

Dans le sens opposé, la Vierge Marie qui est du côté de la jeunesse, de la fraîcheur, de la nouveauté, de la Promesse, et dont la tentation serait de se projeter dans un futur, en oubliant ses racines, de ne pas savoir d'où elle vient. Et c'est là qu'elle lance son cri d'action de grâces, le cantique du Magnificat qui est comme tout un résumé, tout un tissu tissé patiemment au cours des siècles par tout un peuple, et qui est repris et retravaillé par la Vierge Marie.

Je crois que cette fête de la Visitation devrait nous faire découvrir la nouveauté de la présence de Dieu parmi les hommes. C'est un peu, comme je le disais tout à l'heure, par rapport au cadeau. L'Ancien Testament, c'est ce temps où une cour royale accueille toute une série de cadeaux d'un autre roi lointain qui n'est pas encore arrivé. D'une certaine manière, tous ces cadeaux disent déjà quelque chose de ce roi qui n'est pas arrivé. C'est le Messie, c'est le Salut, c'est le Pardon, c'est la Promesse. Tout est déjà dans les cadeaux, mais en même temps, il manque le principal qui est cette présence. Et le Nouveau Testament, la naissance du Christ, c'est l'arrivée, l'irruption du donateur, c'est cela la nouveauté du Nouveau Testament. C'est Dieu qui, cette fois, ne se dit plus uniquement par des manifestations, des cadeaux, par des dons, mais Il vient lui-même comme donateur.

Frères et sœurs, en ce temps de fête de Noël, de fête de fin d'année, je crois qu'il important de retrouver le sens de ces fêtes. Ce n'est pas une attaque contre les cadeaux, c'est important de s'offrir des cadeaux, mais j'ai envie de prier afin que ce temps de Noël soit vraiment un temps de présence entre nous, un temps de rencontre entre familles, entre amis, que les cadeaux sachent à la fois amorcer nos manifestations d'amour et d'amitié, mais qu'ils soient aussi comme les prémices d'une véritable rencontre en famille afin que nous découvrions à la fois ce travail de mémoire : qui sommes-nous, quelles sont nos racines? Essayons de redécouvrir et de reprendre dans l'espérance le projet que Dieu a sur nous.

 

AMEN