LA NAISSANCE VIRGINALE DE JÉSUS
2 S 7, 1-5+8b-12+14a+16 ; Rm 16, 25-27 ; Lc 1, 26-38
Quatrième dimanche de l'avent – Année B (24 décembre 1978)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Nazareth : Basilique de l'Annonciation
L'Église nous fait lire cette page, tellement connue, si souvent relue, de l'Annonciation à Marie, de l'Incarnation, en son sein, du Messie, de Jésus Fils de Dieu. Et je crois que, en ce jour où déjà pointe l'aurore de la Nativité de ce Jésus, le récit de l'annonciation à Marie ne tourne pas spécialement notre attention vers l'attitude de la Vierge, vers son acceptation, son obéissance, son humilité, mais d'une manière plus radicale et plus profonde sur le mystère qui s'opère en elle, sur ce mystère de la naissance virginale du Christ Jésus, ce mystère qui est l'un de ces points de notre foi, essentiels, centraux, qui, comme la Résurrection ou comme la présence réelle du Corps et du Sang de Jésus dans l'eucharistie, semblent irriter non pas notre sensibilité mais notre logique, notre besoin de tout analyser rationnellement. Et c'est probablement l'occasion pour nous de nous affronter directement à ce mystère d'une naissance virginale d'un fils d'homme qui est en même temps le Fils de Dieu. Cela fait partie essentielle de notre foi d'affirmer que Jésus est né de la vierge Marie, de Marie sa mère qui l'a enfanté sans avoir connu d'homme.
Naissance virginale de Jésus, événement déroutant qui bouleverse toutes nos catégories, qui est positivement pour nous un des signes de l'irruption du mystère car notre foi n'est pas un regard plus approfondi, qui finalement serait rationnellement satisfaisant sur le monde, notre foi est la reconnaissance, l'acceptation, dans l'adoration, de l'irruption, dans notre monde, de ce mystère qui ne le contredit pas, mais qui le dépasse infiniment et qui nous conduit au-delà de nos habitudes de pensée, au-delà des apparences qui nous sont familières, jusqu'à ce contact, à la fois étonnant, comblant et aussi qui nous fait, en quelque sorte frémir, avec la profondeur même de Dieu.
Naissance virginale du Christ, irruption du mystère de Dieu, non pas simplement parce que ce mystère déroute, parce que le miracle s'impose à nous comme dérangeant nos catégories, mais irruption du mystère de Dieu parce que, à travers cet évènement de la naissance virginale de Jésus, quelque chose nous est obscurément manifesté, révélé, signifié de ce mystère de Dieu. Vous le savez, dans l'évangile, spécialement le quatrième évangile, les miracles de Jésus sont constamment appelés des "signes", c'est-à-dire des actions signifiantes, porteuses de sens. Cela ne veut pas dire que ces miracles, et en particulier la naissance virginale de Jésus ne sont que des signes, que des symboles. C'est une caricature familière à beaucoup de penseurs chrétiens contemporains que de réduire ces évènements miraculeux, comme aussi bien d'ailleurs la présence réelle du Christ dans l'eucharistie, à de purs signes, de purs symboles, à des manières de parler, de s'exprimer. Certes, ces actions, ces mystères sont signifiants, mais ils ne sont pas moins réels pour être des signes. Et je dirais même que c'est parce qu'ils sont réels qu'ils accomplissent pleinement leur vocation de manifestation de la réalité de Dieu.
Un signe, ce n'est pas quelque chose d'illusoire qui nous ferait plus ou moins rêver au-delà des réalités concrètes bien solides, un signe c'est une réalité plénière de notre monde, c'est un évènement bien réel qui, dans la profondeur de lui-même se dépasse pour ouvrir une porte sur l'infini de Dieu. Événement signifiant donc, mais signifiant dans sa densité, dans son intégralité.
La naissance virginale de Jésus, comme l'ensemble des miracles par lesquels ce mystère de Dieu fait irruption dans notre monde, cet évènement est signifiant parce qu'il est participation du mystère de Dieu. Je veux dire parce qu'il n'y a pas seulement entre la naissance virginale de Jésus dans le sein de Marie et le mystère de Dieu une relation de ressemblance, de similitude. Ce n'est pas simplement quelque chose qui nous fait un petit peu mieux comprendre ce qui peut se passer dans le cœur de Dieu il y a une relation concrète qui est vraiment quelque chose de la réalité de Dieu qui est engagée dans cet événement, qui est présent dans cet événement, qui est réellement là.
Naissance virginale de Jésus dans le sein de Marie. N'essayons pas d'atténuer le mystère, avec je ne sais quel concordisme avec des connaissances scientifiques d'ailleurs mal possédées. On tentera de dire que cette naissance virginale est un phénomène de parthénogenèse qui se rencontre aussi dans certaines espèces animales où il arrive qu'un individu du sexe féminin puisse mettre au monde un enfant sans l'intervention d'un homme. Ceci ne tient pas une seconde car la génétique nous montre à l'évidence que dans la parthénogenèse, à supposer qu'elle soit possible, ce qui n'a encore jamais été vérifié, il ne pourrait être donné naissance qu'à un être du sexe féminin lui aussi.
Nous sommes donc bien dans le mystère et il n'y a pas à essayer d'y échapper. Par je ne sais quelle manière de le faire concorder plus ou moins avec nos connaissances scientifiques. Jésus est né de Marie sans que Joseph soit son père, au sens humain du terme. En soi, ce rôle du père humain, ce rôle d'ordre génétique est incommensurable à la paternité de Dieu sur son fils Jésus. Et rien n'aurait empêché que le Fils de Dieu s'incarne avec la participation d'un individu mâle, rien ne l'aurait empêché. Mais rien ne manifeste mieux cette vérité fondamentale de notre foi que Dieu est Père, et le seul Père, de Jésus, qui est son Fils réel, son Fils Unique tout en étant le fils des hommes, le fils de la race de David, le fils d'Abraham, comme nous le redirons ce soir, en chantant la généalogie de Jésus, le fils de Marie. Rien ne montre mieux que Jésus est le Fils de Dieu le Père que cette naissance virginale, dans laquelle aucun père humain n'intervient C'est là l'émergence évidente de ce mystère dans ce fait qui, encore une fois, n'est pas un simple signe, un mur symbole qui est une réalité, Marie a mis au monde Jésus sans l'intervention d'un homme.
Plus profondément encore, cette naissance virginale de Jésus, à partir de la Vierge Marie, nous manifeste, à travers le mystère de Marie, quelque chose du mystère de Dieu. Marie, tout à la fois, mère et vierge. Mère, c'est-à-dire donatrice de vie, féconde. Et la fécondité de Marie comme la fécondité de toutes les mères, est à la fois le signe et une participation de cette fécondité infinie de Dieu. Car toute vie vient directement, à tout instant de Dieu. C'est de Dieu que sourd profondément le jaillissement de la vie. Et chacun de nous, à travers des générations humaines qui l'ont enfanté, se reçoit profondément, réellement, à tout instant de Dieu. A plus forte raison, quand il s'agit de la naissance de Celui qui est le Fils par excellence, cette maternité de Marie est comme le reflet, comme la projection dans nos réalités tangibles de l'infinie fécondité du Père.
Mais, en même temps qu'elle est mère, Marie est, et demeure, éternellement vierge. Et la virginité de Marie est aussi un reflet, est aussi participation, est aussi projection, dans notre monde sensible et humain, du mystère de Dieu. Car nous pouvons dire que Dieu, dans sa paternité est, Lui aussi, fondamentalement, radicalement, vierge, au sens où le mystère de la virginité est le mystère d'une totalité non entamée, d'une intégrité d'une totalité primordiale. Il y a, dans la vierge, non pas l'absence de fécondité, mais une sorte de totalité première de toutes les fécondités possibles qui ne se sont pas encore concrétisées, mais qui ne se sont pas, non plus, limitées. La virginité, telle qu'elle se réalise dans toutes les vierges consacrées que l'Église offre à Dieu dans le mystère de leur virginité, telle qu'elle se réalise, au maximum, dans la virginité de Marie, la virginité est ce mystère de plénitude originelle. Et ce mystère de plénitude, c'est celui de Dieu, car Dieu n'est pas seulement fécond, Il est plénitude de fécondité, il est plénitude originelle source de toute vie.
Et, vous le voyez, cela nous conduit à pressentir que, en Dieu, la fécondité, la donation de la vie ne s'accomplit pas, comme chez les hommes par l'union de deux personnes dont la complémentarité, celle de l'homme et de la femme, révèle et n'a de sens que parce que chacune d'entre elles est limitée. C'est parce que l'homme n'est qu'une partie de la potentialité de l'être humain et la femme une autre partie, que chacun a besoin de l'autre pour que leur union puisse transmettre la plénitude d'une nature humaine. En Dieu, il n'y a pas de limitation.. Il est Lui-même cette plénitude. Et c'est pourquoi la plénitude qui existe en Dieu, entre les personnes divines, entre le Père, le Fils et le Saint Esprit, n'est pas une communion de complémentarité. Le Père n'apporte pas au Fils ce qui lui manquerait, pas plus que l'Esprit Saint n'apporte au Père et au Fils ce qui leur manquerait, car le Père est tout, et le Fils est tout, et l'Esprit Saint est tout, en plénitude. Leur communion n'est pas une communion d'échange. Elle ne manifeste pas un besoin, lequel besoin est le signe d'un manque, il n'y a pas en Dieu, de manque. Et si le Père, comme le Fils, comme l'Esprit, se donne en plénitude, c'est de la surabondance totale de ce qu'ils sont plénièrement en eux-mêmes.
C'est de cela qu'est le signe la virginité de Marie, mettant au monde Jésus, d'une manière inouïe, d'une manière qui dépasse les conditions humaines, mais qui est véritablement, réellement, concrètement la représentation, la manifestation, l'empreinte dans l'histoire des hommes, de cette virginité, de cette plénitude virginale de Dieu. En Dieu, la communion ne se fait pas par échange de besoins, la communion se fait de plénitude à plénitude. Le Père et l'Esprit, en venant féconder, de leur présence, en recouvrant de leur ombre la Vierge Marie, ne viennent pas compléter quelque chose ou demander à Marie un complément. C'est la plénitude même de Dieu qui vient s'exprimer dans le sein de Marie. C'est pour cette raison que cette plénitude de Dieu n'entame pas l'intégrité de la vierge Marie.
Frères et sœurs, il est très court, il est très insuffisant, comme on le dit quelquefois, de penser que la naissance virginale de Jésus est seulement une manière de parler, est seulement un signe que Jésus est le Fils de Dieu. Certes, c'est un signe que Jésus est le Fils de Dieu, mais ce signe va très loin, il est très profond et il implique véritablement la réalité de ce mystère miraculeux de la naissance virginale de Jésus dans le sein de Marie. Tout cela dépasse nos connaissances humaines et notre compréhension. Nous ne pouvons que balbutier quelques reflets, quelques approches bien modestes, bien limitées de ce mystère et j'ai bien conscience que les mots que je viens de dire ne sont qu'une approche lointaine et encore très obscure de ce mystère. Mais je voudrais surtout, en ce matin de veille de Noël, vous inviter à une adoration confiante du mystère de Dieu. Ne soyons pas tentés de ramener ce mystère de la foi à des catégories qui nous sont familières. Ne faisons pas de la foi simplement une manière de philosophie qui serait plus satisfaisante que les autres.
La foi, en quelque sorte, établit dans notre pensée, une rupture, une faille qui nous fait basculer dans ce mystère de Dieu qui nous dépasse. Et nous devons accepter totalement, radicalement ce dépassement. Non pas un dépassement par l'absurde, non pas un dépassement par quelque chose qui n'aurait ni queue ni tête, mais un dépassement dans une profondeur insoupçonnée. Ne mesurons pas le mystère de Dieu à l'aune étroite et très limitée de notre esprit humain. Car si notre intelligence est un des dons les plus merveilleux que Dieu nous a faits, qui nous permet de creuser tous les mystères du monde, et même d'essayer de creuser le mystère du ciel, il reste que notre intelligence est une intelligence humaine, une intelligence créée, une intelligence limitée, et ce serait la méconnaître, cette intelligence, que de vouloir la transformer en une explication exhaustive de tout l'univers. Il y a infiniment plus de choses dans le monde que ne peut en concevoir notre esprit et nous devons toujours, au terme de cet effort de lucidité, de cet effort de compréhension du mystère de Dieu, nous devons toujours, en fin de compte, nous mettre à genoux, pour adorer ce qui, radicalement, nous dépasse et nous emporte au-delà de nous-mêmes, et rendre grâces à Dieu pour la plénitude de son mystère, précisément parce que cette plénitude nous dépasse et par le fait même, peut seule, nous combler.
AMEN