LES UNS AU SERVICE DES AUTRES

Mi 5, 1-4a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l’Avent – année C (22 décembre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
LE VERBE LIE PAR SA CHAIR A NOTRE CHAIR

« Tu es bénie entre toutes les femmes. Bienheureuse, celle qui a cru en l'accomplissement de la Parole du Seigneur. »

Frères et sœurs, je voudrais aujourd'hui vous parler d'un sujet tout à fait d'actualité. Je commence par deux citations : la première, c’est Jacques Le Goff, un historien du Moyen Âge qui a marqué très profondément toute la recherche sur cette époque, notamment la recherche sociale et théologique. Un jour, il est interviewé par une dame qui s'appelle Véronique Sales qui lui dit ceci : « L'idée que le christianisme est profondément misogyne, ça vous paraît... » Elle est immédiatement interrompue par Jacques Le Goff, fondamentalement démentie par le dogme et par l’histoire malgré certaines tendances misogynes de l'Église.

Il poursuit un peu plus loin dans le même article : « Je crois qu'il y a eu une véritable promotion de la femme mise en avant au moins doctrinalement par le christianisme, [pas sur le plan des sentiments ni du ressenti] et que cela a été perçu comme tel, au-delà de toutes les pesanteurs familiales et sociales qui tendaient à la maintenir dans une certaine infériorité ».

C’est clair, on ne peut pas dire qu’il ne connaisse pas le sujet. Au Moyen Âge, que l’on considère comme la période de l’obscurantisme le plus redoutable de l’histoire de l’Occident, en réalité pour Jacques Le Goff, cette période-là est une période de l’affirmation du statut de la femme et on va voir comment.

Il y a une autre petite citation, beaucoup plus humoristique parce que ce n’est pas un historien contemporain, c’est un théologien du XIIe siècle qui écrit ceci : « Pourquoi Dieu a-t-Il créé la femme à partir de la côte d'Adam ? » Un sujet très intéressant qui n’intéresse plus les paléontologues. « Si Dieu avait fait sortir la femme de la tête d'Adam [donc de son "chef"], elle aurait été alors le chef de l'homme, et elle lui aurait été supérieure. » C’est un théologien qui dit cela, c’est Pierre Lombard – le grand – celui qui a fait le plus grand manuel de théologie du Moyen Âge. « S'il l'avait fait sortir de ses pieds, elle lui aurait été inférieure. Il l'a fait sortir de sa côte qui abrite son cœur parce qu’elle lui est égale. » Ici avec Pierre Lombard, patronné d'une certaine façon par une autorité moderne, Jacques Le Goff, la femme est vraiment l'égale de l'homme dans la pensée médiévale. Quelques décennies plus tard, quand est revenu Aristote dans le monde médiéval, lui que l’on prenait pour l'autorité suprême et indiscutable à ce moment-là, même un homme comme saint Thomas, lui qui est pourtant un grand génie théologique, a succombé au fait qu’Aristote affirme que la femme est inférieure à l'homme. Aristote disait en effet que la féminité était la première forme de monstruosité. Bon, on était en Grèce, à Athènes ! Dans cette époque considérée comme retardataire, on affirmait l’égalité entre l’homme et la femme.

Alors comment se fait-il qu'on ait oublié cela et qu’aujourd’hui resurgisse ce problème dans notre société actuelle d'une façon aussi violente et à certains moments de façon aussi déroutante ? Je crois que ça tient à une chose très simple, qu'on ne dit pas encore beaucoup : la réalité du statut de la femme tient tout simplement au fait que dans l'Antiquité tout le monde était conçu comme hiérarchique, tout le monde devait avoir un pouvoir sur un autre, qui sur un autre etc. Donc, la relation entre les personnes était toujours pratiquement considérée comme hiérarchique. Ne restait qu’un petit îlot très simple, celui de la démocratie athénienne qui n'était d’ailleurs pas un modèle d'égalitarisme mais qui laissait entendre qu’il y avait un endroit avec une certaine égalité. Tout le reste devait être soumis à des liens hiérarchiques. Le premier modèle en était la vie familiale où le paterfamilias était l'autorité ayant le pouvoir hiérarchique sur sa femme et ses enfants. Cette conception n'était d’ailleurs pas uniquement dans la pensée grecque même s’il y a eu quelques exceptions (comme la reine de Palmyre…). En réalité, on considérait partout le modèle de la relation homme-femme sur le mode hiérarchique.

Or, ce que le christianisme a apporté dans cette société et qui n'a été ni accueilli ni compris d'emblée, c'est que tout le monde, homme et femme, est serviteur. Autrement dit, la découverte de la présence du message du Christ au milieu de l'humanité, c'était pour dire qu'on était serviteur ou servante. Aussi quand Marie dit : « Je suis la servante du Seigneur », ne dit-elle pas : « Je suis la servante du charpentier Joseph que je vais épouser. » Elle dit : « Je suis la servante de Dieu » et par conséquent tous, à commencer par elle, nous pouvons dire la parole de la Vierge Marie. Et il faut bien la comprendre parce que quand la Vierge Marie a dit « Fiat (que cela se fasse selon ta volonté) », il faut voir aussi quelle est cette volonté. Au vrai sens du terme, la volonté c’est qu’elle soit servante mais servante de Dieu.

 Par conséquent ici, l'annonce de l’évangile, la foi chrétienne a introduit une donnée fondamentalement nouvelle que nous n’avons pas encore assimilée. À partir du moment où on compare chaque créature, chaque personne humaine par rapport à Dieu, nous sommes tous serviteurs. C'est même tellement radical que le Christ a voulu, en se faisant Lui-même le serviteur, que nous aussi, dans notre manière d'exister les uns avec les autres, nous soyons serviteurs non pas simplement selon un modèle hiérarchique (moi, je suis un homme et toi tu es une femme, donc tu m’obéis) mais selon un modèle beaucoup plus radical : notre manière d’être les uns vis-à-vis des autres est de servir le Seigneur en étant le serviteur des uns vis-à-vis des autres ou des unes vis-à-vis des autres.

Aussi, d'une certaine façon, on comprend que dans la communauté primitive de Corinthe où la place de la femme n’était pas tout à fait honorable et où il y avait plusieurs institutions de prostituées sacrées, Paul écrive – il s'en est un peu mordu les doigts d'ailleurs après, mais en réalité il avait raison : « Il n'y a plus ni homme, ni femme ». C'est la première grande proclamation dans le monde païen de l'égalité des hommes et des femmes, non pas pour faire n'importe quoi mais parce que nous sommes tous des serviteurs et servantes de Dieu qui nous demande que nous soyons serviteurs et servantes les uns des autres.

Ce modèle a été tellement révolutionnaire que sur le moment, on s'est dit qu’il y avait une certaine égalité mais très vite, et c'est ce fameux cléricalisme que critique tellement le pape François, on s’est dit qu’il y avait quand même une exception : pour dire la messe et pour baptiser, il faut que ce soient des hommes. C’est possible, ce n’est pas dogmatique au sens où si nous sommes tous serviteurs les uns des autres, la relation homme et femme, c'est d'être au service l'un de l'autre et ce n'est pas dire : « Parce que je suis un homme, je suis le seul à pouvoir faire ceci ou faire cela ». Autrement dit, il existe quand même une sorte de convenance et de complicité entre un certain cléricalisme qui veut privilégier uniquement l’attitude masculine et d’autre part le fait que la supériorité de l'homme se traduise précisément par le fait qu'il est le seul à pouvoir être ministre.

On ne sait pas ce que ça deviendra mais je crois quand même qu’avant toute chose, il faut d'abord essayer de comprendre ce que veut dire être serviteur. L'histoire concrète dans la plupart des sociétés a consisté à dire très largement que de toute façon, il y avait une hiérarchie indiscutable qui est celle qui soumet la femme à l'homme. Ce n’est peut-être pas vrai. En tout cas, l'exemple de la Vierge Marie (c'est quand même ce qu'on dit dans toutes nos grandes affirmations sur la spécificité de la mission de la Vierge Marie), c'est qu’elle est quand même celle qui est le modèle de tout croyant. C’est le fameux « fiatqu'il me soit fait selon ta parole » et c’est un modèle aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Il y a donc là quelque chose qu'il faudrait petit à petit mettre à jour et éclaircir.

 Qu'est-ce qu'on veut dire en parlant de la société humaine ? Lorsqu’on pense à quel point l’Église s’est battue pour que le mariage soit un consentement, on pense aujourd’hui que c’est évident parce que Portalis l’a inscrit dans le Code civil, mais ce ne l'était pas pendant toute l'Antiquité. L’évidence, c'était que les pères du garçon et de la jeune fille soient d’accord pour les marier. Par conséquent, il n'y avait même pas de consentement à proprement parler.

Or, dans le sacrement du mariage, qui est un des éléments les plus révélateurs de la révélation et de la révolution chrétienne, le consentement mutuel, c'est nous qui sommes tous les deux au service l'un de l'autre. Ce n’est pas un service qui nous rabaisse ni un service qui est une défection par rapport à la hiérarchie, mais simplement à cause de la liberté de la rencontre de l'homme et de la femme.

Quand Marie dit qu’elle est la servante du Seigneur et que l’on dit qu’elle est bénie entre toutes les femmes, on veut dire qu’il lui est donné une plénitude de liberté pour consentir à ce que Dieu lui propose, qui n'a aucun équivalent jusqu'à maintenant dans le monde.

 Frères et sœurs, quand on nous demande au dernier dimanche de l'Avent de tourner notre regard vers la Vierge Marie, c'est bien cela qui est en cause. On nous demande de regarder Dieu qui est le maître et notre créateur mais aussi, que si nous sommes tous les serviteurs de Dieu, nous sommes tous aussi les serviteurs les uns des autres.  C'est d'ailleurs pour ça, à cause de cette réciprocité de l'attitude de service l'un vis-à-vis de l'autre, que l'Église a reconnu que Marie était la mère de l'Église. On ne dit pas que le Christ est le père de l’Église mais qu’Il est unique entre tous. Pour ce qui est de la Vierge Marie, on dit que c'est parce qu’elle sait ce qu'est la relation de liberté vis-à-vis de Dieu qu'elle est capable de créer une relation de liberté entre nous, y compris et à commencer par la vie dans le foyer.

Donc, on est dans une vision de l’histoire de l’humanité et de l’histoire du couple un tout petit peu plus approfondie que celle de « me too » qui veut dire « moi aussi, je veux être comme toi et avoir du pouvoir ». C’est, d'une façon ou d'une autre, rester toujours dans le modèle hiérarchique, mais le modèle n'est pas celui-là.  Le modèle, c’est que chaque individu, homme ou femme, entre par sa liberté dans la véritable relation d'égalité et de reconnaissance l'un de l'autre et l'un par l'autre, et qui fait que nous pouvons accueillir Dieu.