DE L'ANCIENNE CRÉATION A LA CRÉATION NOUVELLE

2 S 7, 1-16 ; Rm 16, 25-27 ; Lc 1, 26-38
Quatrième dimanche de l’Avent – dimanche 24 décembre 2023
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. »

Frères et sœurs, je voudrais simplement évoquer ce qui est en jeu dans cette parole de l’ange et qui sera peut-être la meilleure façon de nous préparer à célébrer la fête de Noël.

L’Esprit Saint viendra sur toi et te couvrira de son ombre. Ça vous rappelle sans doute quelque chose : au commencement étaient le ciel et la terre, la terre était informe et vide comme un chaos et l’Esprit de Dieu planait sur les eaux. Ici, nous avons exactement la reprise du récit de la Création pour désigner le moment de la conception et de l’entrée dans l’humanité de Jésus, fils de David, Fils de Dieu. C’est le même problème mais il y a une différence entre les deux.

Qu’est-ce que la création ? La création, c’était ce qu’on appelait dans le terme technique de la Bible, le tohu-bohu ce qui veut dire quelque chose qui n’a ni saveur, ni couleur, ni forme, ni odeur, rien du tout. C’est l’espèce de chaos primordial, dans toutes les mythologies, autant dire rien du tout. Ce n’était pratiquement rien et ça s’agitait, c’est tout. Et l’Esprit vient et transfigure totalement ce tohu-bohu, ce chaos pour en faire la Création, et Dieu vit que cela était bon, en six jours, selon le récit de la Bible, ce qui n’est pas à prendre comme certaines sectes américaines dans un sens littéral : Dieu donne forme et vie à tout ce qui était informe et pratiquement sans vie, à peine un peu de mouvement. A ce moment-là, qui est le créateur ? C’est Dieu par son Esprit et à partir de quoi crée-t-Il ? C’est ce que la tradition juive dira par la suite : Il a tout créé à partir de rien. C’est la première création.

Or, il est très intéressant que pour désigner la naissance et la conception de Jésus, on utilise les mêmes points de référence, mais avec quelques différences. Le point de référence, c’est le fait que l’Esprit repose sur la Vierge Marie. C’est la ressemblance. Autrement dit Dieu, d’une certaine façon, va procéder pour la naissance et la conception de Jésus de la même façon que pour la Création. Il va envoyer sa puissance divine, sa force divine, son intelligence divine, sa générosité divine pour faire naître une nouvelle Création. Et à ce moment-là, si l’Esprit plane sur la Vierge Marie, ça veut dire que c’est la même puissance créatrice qui avait agi au début, au commencement du monde, à l’origine. C’est la même puissance créatrice qui va agir sur toi, et c’est là toute la différence. C’est que là où auparavant il n’y avait rien dans la première Création, ici il y aura un tout petit chaînon qui ne sera pas manquant. Ce tout petit chaînon, c’est la personne de la Vierge Marie.

Elle est de cette Création, elle est femme comme toutes les femmes, mais bénie entre toutes les femmes. Elle est vraiment un élément de la Création ; un élément de la Création qui a certes été préparé, c’est pour cela que l’on a une fête un peu spéciale dans la tradition occidentale, l’Immaculée Conception, mais elle est vraiment de cette Création. Et ça ne sert à rien, et même ça dévoie, de vouloir faire de Marie quelqu’un qui ne serait pas de la Création.

C’est bien le fait, d’une certaine façon, que l’on risque de mécomprendre le mystère de la nouvelle Création, car la nouvelle Création est tout entière liée à cette réalité humaine d’une femme qui est véritablement une femme créée, même si elle jouit de conditions un peu spéciales, mais c’est une femme créée qui dans sa fécondité va devenir le chaînon qui fait le lien entre l’ancienne Création, la première, et la nouvelle Création.

Dans l’Annonciation, c’est ce que l’ange veut expliquer à Marie. En fait, le texte que nous avons est sans doute un texte qui a été richement approfondi, développé, pour nous faire comprendre les choses, même si l’on ne les a pas toujours bien comprises. Il veut dire simplement ce qu’est la nouvelle Création. Alors que Dieu pourrait refaire une création complètement à part, qui n’aurait rien à voir avec la précédente – à ce moment-là, ce serait une création neuve ou une création bis, ce que la plupart du temps on imagine – la grâce n’est pas une création bis, le don du Salut n’est pas une création bis et la conception de Jésus n’est pas une création bis : elle part de la réalité même la plus extraordinaire qui est dans l’histoire de l’humanité, le fait de donner la vie à un enfant. Et donc, au lieu que l’Esprit plane sur rien, sur le tohu-bohu, Il plane sur la Vierge Marie et Il prend ce petit élément tout simple de la Création, mais de la vraie première Création, la fécondité d’une femme. A partir de là c’est la nouvelle Création de telle sorte que la première Création est nécessaire pour qu’il y ait la seconde, la nouvelle Création.

C’est peut-être ce qu’il faut aujourd’hui absolument redécouvrir. Trop de chrétiens imaginent que parce qu’ils sont chrétiens ils sont dans un autre monde, un monde plus spirituel, plus éthéré, qui n’a rien à voir avec ce monde matérialiste, grossier et individualiste. Eh bien, c’est tout faux. Précisément, quand Dieu veut venir parmi nous, entrer dans sa Création, Il prend une réalité, une toute petite réalité : une femme, une jeune fille et Il lui donne d’être la mère du Christ. Ça ne veut pas dire que Marie est hors circuit. Au contraire, c’est elle qui nous signale, nous marque comme un signal : voici le signe, la Vierge enfantera. Voilà ce que ça veut dire. Ce ne sont pas d’abord des questions de gynécologie, c’est celle qui est jeune fille, c’est-à-dire nubile et fécondable, mais là précisément Dieu prend cette réalité de la Vierge Marie pour accrocher le monde nouveau sur la base du monde ancien. Non que le monde nouveau soit dépendant de l’ancien, mais le monde nouveau ne peut pas être coupé de l’ancien.

Quand on fête Noël, ce que l’on va faire ce soir, que fête-t-on ? On fête simplement le fait qu’il y ait un lien fondamental entre l’ancienne Création dont nous sommes tous créés par l’ordre même de l’Esprit qui plane sur les eaux, et une nouvelle Création, non pas une neuve – nous avons la chance en français d’avoir la distinction entre les deux mots : "nouvelle" se définit par rapport à ce qu’il y avait auparavant tandis que "neuve" ne se définit pas par rapport à ce qu’il y avait avant. C’est tout le problème et c’est ça la fête de Noël.

Pourquoi fêtons-nous ce moment même de la naissance ? C’est parce que dans l’acte même de la naissance du Fils de Dieu, il y a la plénitude de la création qui est appelée, dans ce qu’elle a de meilleur, de plus beau, de plus profond, la capacité de transmettre la vie, à être le lieu même que Dieu a choisi, l’outil que Dieu a choisi pour donner la vie de la Création nouvelle.

Frères et sœurs, ne vivons pas dans l’illusion d’une nouveauté qui serait simplement la coupure avec l’ancienneté du monde, mais vivons le fait que nous sommes de la première Création et que nous sommes enfantés pour découvrir la vraie nouveauté que le Christ a voulu épouser, a voulu se fabriquer à travers la fécondité de sa mère pour que nous comprenions qu’être chrétien ce n’est pas refuser le monde ancien, c’est au contraire découvrir en nous que ce monde ancien, dans son désir de vivre, de donner, de découvrir, de penser, de chercher Dieu, était déjà là et que le Christ l’a pris pour le transfigurer par la puissance de son Esprit. C’est ce que signifie pour nous le mystère de la Vierge Marie, non pas une chose ou une réalité totalement hétérogène à l’ordre de la Création, mais l’Esprit Saint vient, et la puissance du Saint-Esprit nous couvrira de son ombre.

C’est d’ailleurs pour ça que quand il y a la Pentecôte, il y a l’Esprit Saint qui vient achever l’œuvre de nouvelle Création qui avait commencé au jour de l’Annonciation et de la naissance de Jésus pour le déployer complètement dans la nouveauté même de la naissance de l’Église. C’est de cela que nous sommes les porteurs, les héritiers. Amen.