LE VERBE LIE PAR SA CHAIR A NOTRE CHAIR

Mi 5, 1-4a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l’Avent – année C (19 décembre 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Le Christ commence par dire : « Tu n’as pas voulu accepter les sacrifices et les offrandes, les holocaustes et les expiations ». Puis Il déclare : « Tu m’as façonné un corps et voici Je viens pour accomplir ta volonté ».

Frères et sœurs, juste avant Noël, l’Église prend soin de nous montrer exactement ce que nous allons fêter. C’est sûr qu’aujourd’hui, dans la société occidentale, Noël a pris une coloration extrêmement sécularisée, sympathique d’ailleurs, les arbres de Noël, les illuminations des rues et même des façades d’églises, tout cela est très joyeux, très heureux, un peu euphorisant. Chacun essaye de réaliser de la façon la plus délicate et la plus attentive possible, les uns envers les autres, cette joie qui remplit le cœur, on espère, de beaucoup d’hommes au moment de Noël. C’est la grande fête de la communion affective, "embrassons-nous, Folleville", à la fois religieusement et civilement, c’est la trêve des confiseurs et tout va bien : la fin de l’année est toujours un peu euphorique.

Mais l’Église n’en reste pas là parce que la foi des chrétiens n’est pas simplement que "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil" parce qu’on s’offre des cadeaux à Noël. C’est pour cela qu’on a lu ce petit passage de l’épître aux Hébreux, qui, peut-être à vos oreilles a sonné comme de l’hébreu, ce qui n’est pas impossible parce que c’est vrai que c’est difficile à saisir, à voir toute la profondeur de ce texte et pourtant, cela a des conséquences extrêmement précises. L’auteur de l’épître aux Hébreux parle précisément à des juifs et pour eux, qu’est-ce que la religion ? C’est faire tout ce qui est prescrit dans la Loi : les sacrifices, les holocaustes, tout ce qui est prescrit dans les commandements, dans la liturgie, il y a encore le Temple sans doute au moment où l’auteur de l’épître aux Hébreux écrit cette affaire, donc c’est une obéissance à des gestes, des rites, des commandements, des codes, donc c’est vraiment le fond du fond de la conscience religieuse juive.

Qu’est-ce que ça signifie ? Si simplement la religion est une affaire de codes, même si c’est cautionné par le fait que Dieu a donné la Loi, ce qui est authentique, on ne peut pas dire que ce soit le fin du fin de la conscience religieuse. Désolé de le dire un peu brutalement, mais c’est vraiment le problème : le fin du fin de la conscience religieuse, ce n’est pas d’accomplir les rites, les gestes etc., et excusez moi de vous le dire un peu brutalement, ce n’est pas non plus d’aller à la messe. Il faut que je vous dise la vérité : le fin du fin, ce ne sont pas les commandements de la Loi, ce ne sont pas les prescriptions. Pourquoi ?

L’auteur de l’épître aux Hébreux a beau jeu de se servir de ce qu’il a sous la main, c'est-à-dire les sacrifices. Aujourd’hui, on ne se rend plus compte, le Temple de Jérusalem était une boucherie industrielle dans laquelle, l’après midi avant Pâques, on tuait environ huit à dix mille agneaux. Un auteur contemporain disait qu’il y avait un quasi fleuve de sang qui coulait le long de la vallée du Cédron pour aller se perdre dans le désert, et il y avait des paysans qui avaient compris que le sang était un bon fertilisant et ils détournaient le fleuve de sang des agneaux pour faire pousser les fruits et légumes pour nourrir Jérusalem. C’est quand même une vision des choses extrêmement radicale, et que dit l’auteur de l’épître aux Hébreux ? Il se demande pourquoi cela ne suffit pas. On a beau dire et beau faire, cela touche une réalité profonde de notre vie et de notre cœur, quand on a fait un geste religieux, on sait que ce geste est insuffisant. Je prends le cas classique de la grand-mère malade, on va allumer un cierge. C’est magnifique, mais l’auteur de l’épître aux Hébreux dit qu’il ne faut pas se tromper car le fait de mettre un cierge est purement symbolique, par le porte-monnaie, par la flamme qui brûle, par la petite prière la plus courte possible qui accompagne mon geste. Il ne dit pas que cela ne vaut rien, il dit que c’est incomplet, qu’en faisant ce geste-là, on a fait un sacrifice mais c’est tout. Et il ajoute que ce qui est offert en sacrifice, c’est le sang des boucs et des taureaux. Ceux qui paient vraiment le prix du sacrifice, ce sont les animaux qu’on offre. Il dit donc que lorsque nous offrons, c’est le sang d’un autre, celui du taureau !

Ainsi, la conscience antique, surtout chez les juifs, était très vive que tous les actes religieux, le sommet des actes religieux comme était le sacrifice des animaux, étaient un sacrifice symbolique. On sacrifiait, on faisait un geste en l’honneur de Dieu, mais de façon symbolique, de même qu’en général, nous aussi quand nous faisons des cadeaux, c’est le dernier avatar de la liturgie sacrificielle dans nos fêtes de Noël, mais c’est symbolique, c'est-à-dire que je ne me suis pas nécessairement investi totalement, je ne le peux même pas. Et donc, c’est précisément cette critique de la dimension religieuse telle qu’on l’admettait qui est mise en cause dans ce texte : « Tu n’as voulu ni sacrifices ni holocaustes », c’est Dieu qui dit : « Vos offrandes symboliques, ça ne marche pas, J’en ai assez, Je n’en veux plus ». D’ailleurs, des psaumes font même dire à Dieu : « Tu es en train de m’offrir des animaux en sacrifice mais Je n’en veux plus, cela m’écœure, la fumée des béliers Me fatigue », ils étaient très critiques là-dessus.

Alors, par quoi a-t-on remplacé cela ? Par l’idéologie ! Que veut-on aujourd’hui ? Par la pensée uniquement, le logos, les idées, on veut remplacer, approfondir la communion entre nous. On veut avoir les mêmes idées, et c’est le sacrifice idéologique. Il y a eu quelques expériences au XXe siècle, on ne peut pas dire que cela ait été tellement profitable, tous ceux qui ont fait le Goulag pensent que sacrifier sa vie pour le bonheur du prolétariat c‘est très beau sur le papier quand Lénine ou Staline l’écrivent, mais c’est horrible quand ça se termine au Goulag. Le sacrifice comme pure offrande de ses idées, de ce qu’on peut imaginer de meilleur pour l’avenir du peuple, d’accord, on a fait le tour de la question, et c’est pour cela qu’aujourd’hui nous sommes dans une époque qui a vu ce que cela donnait. Donc, sacrifice par la pensée, par les idées, par la communion des idées, c’est très gentil mais cela ne marche pas.

Que reste-t-il ? Il reste l’épître aux Hébreux : « Tu n’as voulu ni sacrifices ni holocaustes », j’ajouterai : « Tu n’as pas voulu non plus de grands meetings idéologiques pour célébrer la grandeur de la nation, du peuple, du prolétariat », que Te reste-t-il ? Ton corps. Et c’est ce que Dieu a fait. Dieu a dit : « Il faut que je leur trouve un moyen d’unité, d’union, qui les touche, qui les prenne à bras le corps », et c’est cela Noël. Et comment pouvait-Il nous prendre à bras le corps ? En se faisant corps Lui-même. C’est d’ailleurs merveilleux parce qu’on traduit de façon un peu édulcorée : « Tu m’as façonné un corps », mais le vrai mot c’est : « Tu m’as articulé un corps ». Que veut dire « articuler un corps » ? Cela veut dire que « Je suis Dieu, Je suis dans la plénitude de l’amour de mon Père mais Je veux être articulé aux hommes, et être source d’articulation des hommes les uns avec les autres ». Ce ne sont pas les exercices symboliques religieux du cierge ou des sacrifices, ce n’est pas la symbolique des idées communes que l’on partage en hurlant dans les rues avec des calicots, c’est le corps : « Tu m’as façonné un corps », c'est-à-dire « dans ta propre chair, dit Jésus à Dieu, dans ma propre chair, Tu as fait que Je sois articulé à l’humanité ».

Vous comprenez pourquoi les auteurs du Nouveau Testament ont tellement insisté sur le côté : « Il s’est fait chair, Il a habité parmi nous ». Tout l’Évangile est une louange du Christ qui s’est fait chair, et c’est pour cela que tout ce qu’on souligne du Christ est toujours lié à son existence corporelle, à son existence charnelle. Il a voulu être l’un d’entre nous, lié par sa chair à notre chair.

Frères et sœurs je n’en dis pas plus, parce que c’est cela qui nous prépare véritablement à Noël. Si nous croyons simplement que nous nous préparons à Noël en cultivant de belles idées ou de beaux sacrifices ou de beaux cadeaux, nous sommes toujours dans la manifestation extérieure de ce nous voudrions dire à Dieu. Lui, Dieu a dit : « Je veux me manifester à eux à partir de ma plus grande intériorité », « le Verbe s’est fait chair », et contrairement à ce qu’on pense, le corps n’est pas l’extériorité, c’est une manière très photographique de voir les choses qui n’est pas si vraie que cela. Le corps est ce qui touche le plus intime de moi-même, on le sent bien quand on a mal aux dents, on en est complètement malade, on prend une potion pour essayer d’apaiser la douleur. En réalité, le Christ n’a pas anesthésié le corps, Il n’a pas pris de potion, Il s’est exposé dans son corps au plus intime de Lui-même pour partager tout ce que nous sommes. La signification qu’Il n’a pas vraiment pris cela de l’extérieur, qu’Il l’a pris de l’intérieur, c’est que « le Verbe s’est fait chair et Il a habité parmi nous ». Il n’y a que cela de vrai.