COMMENT CELA SE FERA-T-IL, PUISQUE JE NE CONNAIS POINT D'HOMME?
2 S 7, 1-16 ; Rm 16, 25-27 ; Lc 1, 26-38
Quatrième dimanche de l’Avent – année B (20 décembre 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d’homme ? »
Frères et sœurs, je vous préviens, ça va être un sermon assez subversif et qui concerne tout le monde ! Il faut d’abord partir d’un constat – il y en a qui s’en réjouissent, d’autres qui s’en désolent –, c’est que pendant des millénaires, la primauté de l’homme sur la femme a été absolument incontestée et incontestable. Il a quand même fallu attendre assez longtemps pour que quelques esprits féminins indépendants puissent commencer à dire que ça ne marche pas comme ça… Elles l’ont payé très cher parce que ce n’est pas évident de toucher à un ordre social et humain fondamental aussi radical que celui-là.
Pour toutes les civilisations, même celles que l’on appelle « matriarcales », le premier article du Credo, c’est « je crois en l’homme » et ensuite seulement, en la femme, en la mère etc… mais c’est d’abord l’homme, vir, viril. C’est la même chose dans la Bible : quand des annonces sont faites pour la naissance miraculeuse d’un enfant, c’est normalement à l’homme que l’on s’adresse (il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints !). Donc, dans la tradition biblique, les choses se passent comme dans le récit qui précède immédiatement l’Annonciation, où Dieu apparaît à Zacharie et lui dit : « Tu vas être père ». Zacharie n’y croit pas, il a commencé par avoir des doutes car il était vieux mais l’ange lui dit que ça se fera quand même, et finalement ça se fait.
Cela signifie que si l’initiative de l’existence ne vient pas du père, tous les doutes sont permis et c’est généralement assez embêtant. Luc écrit donc ce que lui-même, tous les premiers chrétiens et beaucoup de monde parmi les auditeurs de son évangile, proclament : Jésus est né alors que sa mère ne connaissait pas d’homme. Alors on dira que c’est simplement pour faire « mousser la crème », on voit bien que ce n’est pas un homme comme tout le monde alors que précisément, c’est l’intention inverse. En effet, si ça n’avait pas dû être un homme comme tout le monde, on aurait dit que la sainte Vierge est allée à la clinique de Nazareth, elle a rencontré les cigognes qui lui ont remis un petit tout prêt, tout fait, qu’elle n’avait plus qu’à nourrir et à élever.
Précisément, on n’a pas voulu passer par le récit imagé, symbolique, mythique, d’une naissance miraculeuse, comme Athéna qui naît de la cuisse de Jupiter (encore un père !). C’est donc une remise en cause radicale et – chose curieuse – la Vierge Marie elle-même partage ce préjugé : elle pense que si elle veut avoir un enfant, il faut qu’elle connaisse un homme, sachant que dans la tradition biblique, connaître un homme, c’est s’unir à lui.
D’où sa question : « Comment cela peut-il se faire puisque je ne connais point d’homme ? » Et l’ange va non pas expliquer, mais affirmer que même si elle ne connaît pas d’homme, elle va être mère, et le récit insiste bien sur le fait que la jeune fille est vierge et ne connaît pas d’homme. Il faut à mon avis prendre ce récit pour argent comptant.
Cela veut dire que Jésus est vraiment né de la Vierge Marie. On a jugé ça tellement important qu’on l’a mis dans le Credo alors que ça aurait pu ne pas être le cas. C’est une affirmation nette et sans bavure. Et si on affirme cela, c’est parce que le lien charnel qui donne la naissance à un enfant, fille ou garçon, constitue d’une certaine manière le « contrat social » par excellence. Je suis humain parce que je suis né de l’union d’un homme et d’une femme. On peut tourner le problème dans tous les sens, ce qui nous donne notre identité et qui est prouvé par toutes les théories biologiques, c’est que nous sommes nés du lien physique, biologique, affectif, psychologique entre un homme et une femme. C’est ce qui fait la société humaine. Certes, il y en a qui voudraient essayer de contourner la question, on ne va pas les empêcher de rêver mais il faut voir aussi ce à quoi on peut alors aboutir. Nous sommes issus de ce contrat social humain qui nous fait homme ou femme, issu d’un homme et d’une femme. On peut mettre entre les deux le frigo ou la pipette et les labos mais mon identité fondamentale sera toujours la rencontre des gamètes de l’homme et de la femme.
Alors pourquoi Dieu a-t-Il voulu entrer dans l’humanité de cette manière ? Il aurait très bien pu arriver comme Zorro, tout fait, tout prêt, adulte. Il y a des chrétiens qui ont essayé de défendre cette thèse mais ils ont été immédiatement remis au placard, et à juste titre, car l’on considérait que ce n’était pas véritablement l’incarnation. Si l’incarnation du Verbe de Dieu, c’est-à-dire le lien de solidarité qu’Il va nouer entre nous et Lui, si ce lien d’incarnation n’est pas biologique, alors ce n’est pas une véritable incarnation. Quand Dieu veut entrer dans le monde, Il veut le faire à travers le jeu de la communication de la vie et, s’Il n’était pas ressuscité, on pourrait faire un biogramme pour rechercher les gamètes et les génomes. Jésus-Christ a un génome, juif (s’il en existe), en tout cas, Il a toutes les caractéristiques d’un être humain y compris le fait qu’il soit un homme. Tout ceci est absolument irréfutable.
Si nous ne croyons pas que Dieu est semblable à nous en tous points à l’exception du péché (qui je le précise n’est pas inscrit dans les gènes car le péché n’est pas génétique), nous avons tort car Il a indiscutablement une chaîne génomique qu’il a constituée en tant qu’homme.
Alors pourquoi a-t-Il voulu entrer dans l’humanité autrement que par l’union d’un homme et d’une femme ? Rien ne l’y contraignait. La conception virginale du Christ n’était pas une obligation pour Lui pour entrer dans la vie humaine. Il y a des théologiens qui n’acceptent pas cela mais je peux vous citer les meilleurs, ceux que j’ai lus (et saint Thomas d’Aquin pensait exactement la même chose) et qui ont dit que Dieu aurait très bien pu s’incarner à travers l’amour d’un homme et d’une femme. Il a choisi ce moyen-là pour nous guider et nous orienter dans notre propre foi mais ce n’était nullement une obligation.
Alors quelle était l’obligation ? La réponse est assez simple : qu’est-ce qu’un être humain ? C’est le lien fondamental d’une liberté dans un corps. La liberté nous constitue comme membre de l’humanité dans un corps et ce, quels que soient les problèmes psychiques que nous pouvons avoir. En effet, quand on devient fou, on ne perd pas sa liberté, on perd seulement l’usage de sa liberté. Nuance. Donc, il y a liberté et corporéité.
Cette corporéité contient une partie de la possibilité de donner la vie, une partie chez l’homme, une partie chez la femme. Donc, quand Dieu s’est incarné, Il a choisi de le faire uniquement par le « oui » d’une femme qui a exercé sa liberté. Elle l’a tellement bien exercée qu’elle a posé la question de savoir comment cela allait pouvoir se faire, elle n’hésite pas à contester la parole de l’ange car elle ne connaît pas d’homme. La tradition normale pour donner naissance à un enfant exigerait de passer aux actes avec Joseph puisque c’est cela qui constitue notre humanité. Or, Dieu a voulu que le fait d’entrer dans le monde ne dépende que d’une personne, une seule, la Vierge Marie. La scène que nous avons entendue – et que nous avons généralement beaucoup de mal à comprendre – nous dit qu’une très jeune femme a été sollicitée par une parole divine (je vous laisse deviner s’il avait des ailes ou non) pour que, par sa liberté, son « oui » et par son corps, sa fécondité, elle devienne partenaire de Dieu. Partenaire à un niveau si fondamental que c’est l’équivalent même pour une femme d’être aimée par un homme. Cet acte de confiance absolue et de mise en disponibilité d’elle-même jusqu’au plus intime de son corps, son caractère biologique féminin, a été fécond et c’est ce que Dieu a voulu.
Je vous disais que c’était subversif car la plupart du temps, la possibilité même d’exercer notre liberté dépend de deux autres êtres humains, nos parents. Ça répartit la charge même si ce n’est pas toujours de manière égale. Chacun d’entre nous est situé dans le duo de deux libertés fécondes, celle de l’homme et celle de la femme. Ici pour la première fois, Marie est le moyen, le lieu de surgissement d’un être humain, certes le plus extraordinaire, mais du point de vue humain, elle est la seule dans cette perspective. Quand elle dit « oui » et qu’elle accepte que tout son être soit au service du plan de Dieu, elle est la seule à pouvoir être ainsi fécondée et devenir mère. C’est une fête des mères sans fête des pères, n’en déplaise à certains qui veulent absolument magnifier saint Joseph (ce n’est pas du même ordre, ce n’est pas l’équivalent). C’est la réalité même de toute l’humanité féminine de la Vierge Marie, dans sa liberté, dans sa corporéité, dans sa fécondité, qui est le lieu d’accueil et de surgissement de la présence de Dieu. C’est une fête de la promotion de la liberté personnelle qu’on ne pouvait pas attendre. Le plus souvent, on est sous tutelle de ceci ou cela et c’était particulièrement fréquent dans le modèle homme-femme mais là précisément, ce n’est pas du tout un modèle de tutelle. Une fois enceinte, Marie n’est pas plus protégée de l’action de l’esprit qu’elle ne l’était avant, elle voit simplement les exigences de sa liberté, de sa corporéité et de sa fécondité, majorées au maximum. Marie a été féconde pour Dieu et par la puissance de Dieu.
S’il fallait citer un texte pour la promotion de la femme, c’est bien celui-là qu’il faudrait choisir, car même si cela ne correspond à personne, c’est quand même la réalité la plus essentielle de la Vierge Marie. Marie est la totalité d’un être femme depuis le sommet même de sa liberté, de sa générosité jusqu’au plus intime de son corps, totalement vouée à l’accueil de Dieu. C’est pourquoi elle est souvent considérée comme le modèle des croyants, ce n’est pas simplement parce qu’elle filait la laine dans son petit logement à Nazareth mais c’est d’abord parce que c’était l’identité même de son être qui, sans l’aide humaine, était totalement vouée à Dieu. C’est la raison pour laquelle l’ange la salue « pleine de grâce ». « Pleine de grâce » ne veut pas dire nier le corps, elle est tellement pleine de grâce que la grâce qui est en elle va lui permettre d’être mère de Dieu. C’est pour ça qu’à la fin, elle termine en disant : « Je suis la servante du Seigneur », c’est-à-dire : « Toute ma liberté est désormais consacrée à la reconnaissance de l’action de Dieu et du dessein de Dieu ».
Frères et sœurs, tout cela est assez subtil. Ce récit n’a aucun équivalent dans toute la littérature du monde, on n’a jamais inventé un récit comme ça. Dans ce récit, c’est le rôle d’une femme qui devient le pivot de l’entrée de Dieu dans l’histoire du monde. Jusque-là, la féminité était uniquement envisagée sous la question de la tutelle et maintenant elle l’est sous l’angle de la plénitude de la personnalité et de la liberté individuelle. Chacun d’entre nous dans sa propre vie est appelé dans sa relation avec Dieu à reconnaître la totalité et la plénitude de l’amour de Dieu.
Nous devons vivre la vie de couple dans la reconnaissance de la liberté de chacun mais – et c’est là un des changements de la théologie du mariage – alors qu’il fallait que la fille change de tutelle par rapport à son père et qu’elle aille sous la tutelle d’un mari (in conubium ducere), là elle ne change pas de tutelle. Nous, nous continuons le système de transmission de la vie telle qu’il est mais Dieu, Lui, a voulu – sans pour autant renier ce système – que la transmission de la vie puisse se faire exceptionnellement par un seul membre de l’humanité.
Alors Messieurs, joyeux Noël !