FECONDS DE LA GRACE DE DIEU

Mi 5, 1-4a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l’Avent – année C– (23 décembre 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, permettez-moi de faire aujourd’hui l’éloge de la femme enceinte. Si vous ne me le permettez pas, je suis quand même obligé de le faire et de vous l’imposer parce que c’est l’évangile de saint Luc qui nous l’impose. Il s’agit de parler des femmes enceintes. Avouez que ce n’est pas très commodepour les curés, même si nous avons quand même quelques dons d’observation et des réflexions qui nous permettent de comprendre les enjeux de cette période que l’on appelle du terme peu gracieux de "grossesse", comme si la principale caractéristique de la femme enceinte n’était que sa description extérieure. En fait, ce qu’il nous faut comprendre, à la lumière de cet évangile de saint Luc, ce sont les enjeuxmêmes de la vie de la femme enceinte.

Tous les maris ici l’auront remarqué, il y a un changement très profond dans la vie, dans le cœur, dans l’ethos, dans la manière d’être de leur épouse quand elle est enceinte. Je passe les détails sur les maux de cœur et de ventre qui sont généralement le lot des trois premiers mois, mais il y a une sorte de transformation de l’êtremême de la femme au moment où elle est enceinte. Tout son corps est pour ainsi dire immédiatement mobilisé par la mise en œuvre de cet enfant que le couple a conçu. Et c’est assez normal. Pourquoi ?

D’une part comme nous l’enseignent maintenant la gynécologie etl’observation clinique de ce processus de gestation, parce que la femme enceinte est pour ainsi dire polarisée par une réalité totalement invisible, à savoir l’embryon qu’elle porte. Assez vite, elle sent au plus intime d’elle-même une sorte de conviction spirituelle qu’elle n’est plus seulement responsable de sa vie, ce qui est le lot commun de tout le monde, mais aussi de celle de l’enfant qu’elle porte. A partir de ce moment-là, naissent de multiples réflexes en elle : traverser la rue en faisant attention pour deux, ne pas boire d’alcool etc. Nombreuses sont les contraintes que la femme enceinte accepte très volontiers.

Un deuxième aspect, que je trouve beaucoup plus intéressant, est l’extraordinaire élégance et l’espèce de fierté d’une femme quand elle est enceinte. Elle est royale. Elle porte en elle un être qui est né d’elle et de son mari, mais c’est elle qui le porte. Certains trouvent que c’est trop long. Une femme m’a même dit un jour qu’il était heureux que les hommes ne soient pas "enceints" car ils ne supporteraient jamais les neuf mois ! C’est une chose qui se dit. Les femmes, elles, supportent bien les neuf mois. On sent même pour la plupart d’entre elles qu’elles sont dans une sorte de bonheur et d’épanouissement, qui à la fois vient d’elle, et à la fois ne vient pas que d’elle, comme s’il y avait déjà – et c’est là où c’est extraordinaire – une connivence entre l’enfant tout petit, à peine observable à l’échographie, et elle.

C’est une chose que nous les messieurs ne pouvons pas comprendre : elles vivent une relation avec quelqu’un qui d’une certaine manière leur est inconnu, et cependant il y a un lien absolument incroyable entre elle et cet enfant. C’est un lien de responsabilité, d’espérance, d’attente, et de bonheur. Certes, tous les enfants ne s’appellent pas Désiré, mais quand les enfants sont attendus, il y a un bonheur extraordinaire à se trouver dans ce lien nouveau que l’enfant apporte à la mère et que la mère est en train de tisser avec sa chair et son sang – comme dit la Bible « Tu m’as tissé dans le sein de ma mère ».Il y a là une relation interpersonnelle qui est d’un tout autre ordre que les relations que nous imaginons dans la vie conjugale, dans la vie familiale avec les enfants qui sont déjà nés et qui sont déjà en vis-à-vis avec nous. Il s’agit d’une relation interpersonnelle sans vis-à-vis. Le vis-à-vis de la femme enceinte, c’est elle-même, au plus intime d’elle-même, dans le secret même de son sein maternel.

Evidemment, c’est quelque chose d’incroyable : la plupart du temps, nous avons des relations interpersonnelles avec des gens que nous connaissons. Là, impossible, et pourtant, c’est plus réel que réel car à partir du moment où ce lien se crée, la mère est dans le processus de collaboration à l’épanouissement de ce lien, pas simplement physiologiquement, mais par son humeur, par son bonheur, par sa manière d’être vigilante sur cet enfant. En même temps, elle sent que l’enfant lui-même lui apporte ce qu’elle ne s’est pas donné elle-même. S’établit alors une relation de complicité intense entre la mère et l’enfant – il paraît qu’il y a même des pères qui sont un peu jaloux. Cet échange extrêmement profondrepose non seulement sur la relation d’échange –« je donne, tu donnes »–, mais aussisur le lien –« en donnant, je te constitue,et toi-même en grandissant, tu me fais plus mère, plus femme tous les jours ».

Je n’ai jamais rencontré de référence de roman écrit par une femme où une femme explique cela. Le cœur du problème est de savoir comment une relation peut naître alors qu’elle est à l’intérieur de soi-même. C’est très mystérieux. C’est le lot commun de l’humanité et Jésus n’a pas voulu échapper à cela. Il aurait pu naître tout vêtu, casqué, armé comme Athéna de la cuisse de Jupiter, mais non, il a voulu passer par ce lien d’intimité qui est absolument unique et décisif.

C’est ce qui explique le récit de la rencontre des deux femmes, Elisabeth enceinte de plus de six mois et Marie à peine enceinte de son enfant, quelques semaines peut-être. Elles sont en présence l’une de l’autre et on dirait que c’est le mystère même de la relation avec l’enfant qu’elles vivent chacune qui est tout à coup transfiguré et transformé l’un par l’autre. De son côté, Elisabeth dit que l’enfant tressaille dans son sein, ce qui est considéré comme un signe de vitalité, de bonheur et d’exultation, et ce qui est très classique à partir du sixième ou septième mois où l’enfant gigote. De l’autre côté, Marie va parler pour dire quelque chose qu’elle n’aurait pas pu inventer : elle va devenir une parole vivante de proclamation de l’œuvre du salut. Et là, saint Luc essaie de nous faire comprendre le Magnificat : « Mon âme exalte leSeigneur, exulte mon Esprit car le Puissant a fait pour nous de grandes choses ». La première grande chose est qu’elle soit devenue la mère du Christ. On se trouve là dans un processus extraordinaire : non seulement les deux mères communiquent avec les deux enfants, mais les deux enfants communiquent entre eux. Si bien qu’on a là une quadrature du cercle : Jean-Baptiste est bouleversé par la venue de celui qu’il appelle à être le prophète du Très-Haut. Jésus inspire sa mère, et Jean-Baptiste inspire à la sienne les paroles : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et ton enfant, le fruit de ton sein est béni ».

Frères et sœurs, ceci est réservé à une seule moitié de l’humanité, mais sur le fond, cela doit nous faire mieux comprendre ce qu’est le mystère de la maternité de la Vierge Marie. Trop souvent, on tombe dans une sorte de niaiserie pieuse sans consistance et un peu lassante. En fait, le problème est qu’ici, celui avec lequel se noue sa relation, c’est le Fils même de Dieu. De toutes les femmes enceintes de la création, cela n’est jamais arrivé qu’à elle. Au moment même où elle est enceinte de Jésus, la communication s’établit avec son enfant, celui qui a pris chair et sang en elle, c’est-à-dire le Christ. N’essayons pas de savoir comment ça s’est passé, ce que ça lui faisait. Nous n’en saurons jamais rien, elle est partie avec son secret.

Mais c’est là qu’il y a la première fois d’une façon étonnante et tout à fait incroyable une communication entre un être créé, humain, comme nous, la Vierge Marie et le Fils de Dieu. C’est hors norme, hors mesure humaine. Elle est vraiment Mère de Dieu, c’est ce que nous chantons durant tout ce dimanche. C’est la réalité même de la maternité divine de la Vierge Marie. Ce qui se passe durant le fait qu’elle porte en elle le Christ, c’est qu’à travers la chair même qu’elle a conçue, il se noue avec elle puis avec nous le secret des secrets, c’est-à-dire le désir que le Christ a de se lier à chacun d’entre nous.

Voilà le fondement de la vraie piété mariale. Il ne s’agit pas de s’extasier parce qu’elle est belle, mignonne et qu’elle a été sculptée par Michel-Ange. C’est d’abord parce qu’il s’est accompli entre elle et le Fils de Dieu personnellement un lien que nous ne pouvons pas imaginer. Cela ne veut pas dire que tous les problèmes de la vie concrète d’une jeune femme enceinte ont été annihilés,surtout à cette époque-làquand elle n’est pas mariée. Mais ça veut dire que la plénitudemême du lien était déjà formellement,profondément, réellement établie.

Par ailleurs, reprenons à la base ce mystère de la fécondité. Je suis étonné de voir dans la société moderne la façon dont nous nous laissons "bouffer" par une logique de la production, assez typiquement masculine. Ce sont plutôt les hommes qui ont inventé la taille du silex et la hache pour tuer les bisons. Notre civilisation, de ce point de vue-là, devient terriblement masculine, et ce n’est pas toujours ce que nous faisons de mieux. Nous sommes dans une culture de la production, du calcul, de la rentabilité économique, sociale, de l’agencement technique de toute chose. Or, ce que nous apprend la fécondité, c’est qu’elle donne infiniment plus, mais sans calcul. La fécondité féminine est le signe par excellence de la générosité de la vie. C’est pour celaque lorsqu’une femme est enceinte, elle vit dans son temps, mais elle vit en même temps le temps de son bébé. Une femme enceinte vit deux temps. Le temps où elle est jeune femme épanouie, aimée, et le temps où son bébé est en train d’aborder le mystère du temps. C’est une des choses les plus étonnantes, la femme enceinte transcende le temps, elle fait vivre en même temps deux temps : celui d’elle-même et celui de son bébé qui est en train de se former et de s’ouvrir au temps, par elle et avec elle.

Frères et sœurs, c’est exactement ce que nous devons essayer de réaliser pour nous préparer à Noël. Cette maternité de la Vierge Marieest le fait que nous sommes nousaussi d’une certaine manière, hommes ou femmes, "enceints" de la grâce de Dieu. Dieu nous fait vivre dès maintenant une sorte de double temporalité : la temporalité de notre vie quotidienne la plus ordinaire, la plus banale et la plus simple, mais aussi une temporalité qui s’ouvre sur l’éternité et qui fait de nous les témoins du salut. Je pense que si Noël a une telle importance pour nous et si les enfants ont une telle place dans notre imaginaire de Noël, c’est parce que nous découvrons que le temps n’est pas complètement réglé par les processus de production, de mécanisation, de vitesse, de rapport économique, mais que nous vivons un temps, nous les adultes, nous les enfants, chacun à son rythme, ensemble, réunis et orientés vers le mystère du salut de Dieu.

C’est ce que je nous souhaite à tous à Noël : que nous soyons vraiment "engrossés" de la présence de Dieu et que nous sachions la découvrir dans tout ce qu’elle a de fécond plutôt que de productif.