L'ENRACINEMENT DANS L'HISTOIRE

Gn 49, 1-2 + 8-10 ; Mt 1, 1-17

Samedi de la troisième semaine de l'Avent – B

(17 décembre 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Arbre de Jessé (Reuilly)

F

rères et sœurs, dans nos sociétés démocratiques contemporaines les principes de l'identité de chacun d'entre nous sont tellement centrées sur la personnalité de chacun que les soucis de généalogie ne remontent en général par au-delà des parents inscrits sur la carte d'identité ou du passeport. Pour nous aujourd'hui, l'identité de quelqu'un c'est : "fils de et de" et c'est dans le meilleur des cas, puisque maintenant avec les méthodes de fécondation artificielle c'est tout simplement "fils de …". Pour nous aujourd'hui, l'idée qu'une personne s'enracine dans une généalogie nous paraît un peu du folklore de chevalerie médiévale.

Mais il faut bien comprendre que dans le monde ancien, l'enracinement généalogique est la carte d'identité. Si on peut aligner un grand nombre d'ancêtres, c'est une garantie de valeur personnelle. D'où le souci dynastique dans les grandes familles parce que si l'on peut enraciner sa propre personnalité dans un lignage qui a duré à travers l'histoire, la simple durée à travers cette histoire est précisément la marque de fabrique de la famille et de la valeur de cette famille et donc de la valeur de l'enracinement, et de la valeur de l'individu qui est maintenant l'héritier de cette famille. Nous ne raisonnons plus du tout comme cela ; qui a tort, qui a raison, c'est un autre problème. C'est cette idée qui a guidé l'évangéliste Matthieu pour donner au début de son évangile l'identité de Jésus de Nazareth. Jésus est l'héritier de ces quarante-deux générations, dont je vous laisse apprécier l'exactitude historique, car ces quarante-deux générations couvrent toute l'histoire biblique.

Si on voulait dire que le Christ est en train de récapituler dans sa personne, dans son identité humaine, d'abord, toute l'histoire de l'humanité, on ne s'y serait pas pris autrement. Ce récit de la généalogie n'est pas simplement une sorte de preuve de la judaïté de Jésus, c'est d'abord la manifestation de son enracinement dans l'histoire, non pas comme quelqu'un qui résulte de l'histoire, mais comme quelqu'un qui rassemble en lui les richesses de l'histoire dont il est l'héritier. Ce passage de la généalogie c'est une véritable théologie du Fils de Dieu.

Comment est-il Fils de Dieu ? Il ne l'est pas simplement parce qu'il surgit dans l'humanité à travers le récit de l'annonce faite à Marie. Il est d'abord Fils de Dieu parce qu'il porte déjà en lui de toute éternité, toute la filiation dont on fait état dans le récit de Matthieu. Il est à la fois celui qui vient maintenant, dans son identité personnelle, Jésus Fils de Dieu, mais pour être Fils de Dieu, il récapitule en lui toutes les filiations que nous venons d'énumérer. Et ces filiations ne sont pas toujours nécessairement toujours très honorables. David et Bethsabée ne sont pas un morceau de bravoure de vertu conjugale ! Peu importe, c'est le rassemblement de l'histoire de cette humanité à travers le rythme des générations, et non pas à travers les cycles solaires mais à travers les générations humaines qui sont ainsi récapitulées dans la naissance du Christ.

Je crois que cela devrait nous donner un peu plus de recul à notre regard sur la manière aujourd'hui de nous considérer tellement comme personne humaine, et on ne le fera jamais assez, mais qui que nous soyons, dans la situation d'aujourd'hui, nous sommes aussi déjà du point de vue humain, héritiers de tout ce qui a constitué l'histoire dans laquelle nous arrivons, mais également spirituellement. Spirituellement, nous sommes les fils et les filles de tous les croyants qui à travers vingt siècles de foi nous ont engendrés à la vie de Dieu par le baptême. C'est ce double regard, sans rien négliger de la transposition spirituelle des droits de l'homme, mais en essayant aussi de deviner, de comprendre que cet enracinement, cette valeur personnelle n'a de sens que parce qu'elle est portée par une histoire, par l'histoire de l'Église, par l'histoire des témoins, par l'histoire de tout ce qui a fait qu'aujourd'hui nous sommes ce que nous sommes.

C'est une très belle pédagogie de la part de la liturgie qui, en même temps nous ramène au mystère du Christ récapitulant en lui l'histoire, et nous montre que nous-même nous sommes à notre tour quelques siècles plus tard, les héritiers de cette histoire. Nous aurions tort de considérer qu'aujourd'hui, le christianisme n'est plus avec nous parce que nous existons aujourd'hui. En réalité, le christianisme existe en nous parce que nous n'existons que par lui. C'est cette leçon d'humilité et de grandeur que nous sommes appelés à recevoir aujourd'hui pour nous préparer à Noël. Noël est une fête marquée par une note spéciale qui est la réceptivité : réceptivité du salut de Dieu, réceptivité de ce salut transmis par l'Église et par les générations innombrables de croyants qui nous l'ont eux-mêmes transmis.

Frères et sœurs, que dans cette dernière semaine précédant Noël, nous retrouvions notre véritable dimension à la fois personnelle, mais aussi en même temps la dimension d'enracinement, et pas simplement une dimension paresseuse de citer ses titres et de se vanter par ses ancêtres, mais reconnaître que ce que nous sommes aujourd'hui, nous le sommes par eux.

 

AMEN