LE TEMPS DE LA VIE
Gn 49, 1-2+8-10 ; Mt 1, 1-17
Samedi de la troisième semaine de l’Avent – B
(17 décembre 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e texte est comme une berceuse, il a le même rythme qu’une berceuse, le rythme que les bras d’une mère qui tiennent son enfant, ou les bras d’un père qui tient son enfant pour l’endormir. C’est effectivement ce qu’il faut avoir dans le cœur et dans l’esprit, pour entendre un peu de l’évangile que nous venons d’accueillir dans la parole de saint Matthieu.
Que dit cet évangile ? Il nous raconte simplement la succession des générations qui, depuis Abraham jusqu’au Christ, ont acheminé, ont accompagné, ont rythmé comme un chant, comme une berceuse, l’histoire du salut. Donc, je crois que lorsqu’on tient un enfant entre ses bras, la plupart du temps, on n’y pense pas, mais cependant, c’est cela qui se passe, c’est une génération qui porte une autre génération. C’est pour cela que la naissance d’un enfant c’est une fête, accompagner un enfant dans l’éveil à la vie, c’est une fête. Dans ce geste de tenir et de porter l’enfant, une génération se sent porteuse de l’avenir à travers l’enfant à qui elle a donné la vie.
Les anciens, plus que nous, d’une certaine manière, avaient ce sens-là. Ils l’avaient si fort, si profondément que c’est comme ça qu’ils comprenaient le temps. En effet, nous croyons nous, et aujourd’hui plus que jamais, nous croyons que le temps est une affaire de chronométrie. C’est le temps des astres relayé par les mécanismes d’horlogerie et les cristaux de quartz, qui fait que nous pouvons déterminer la position d’un objet en mouvement au milliardième de seconde près. C’est un aspect du temps. Mais, vous le reconnaîtrez, ce n’est pas le temps qui nous est familier, sinon celui qui est imposé par l’agenda, les rendez-vous, les retards, les embouteillages, et le pointage à l’entrée du travail. Evidemment, c’est un temps objectif, c’est un temps sur lequel tout le monde s’accorde, puisque c’est basé sur la révolution du soleil. C’est un temps qui, d’une certaine manière, n’a ni couleur, ni saveur, ni odeur, c’est simplement l’alternance du jour et de la nuit.
Mais, précisément, le temps humain, c’est autre chose. Pour le saisir, les anciens ont compris que le temps c’était la génération. Ce n’est pas un temps astral, sidéral, mécanique, c’est un temps biologique, le temps de la vie. Et Dieu est entré dans le temps biologique et dans le tissu des générations. Dieu n’est pas né avec une montre bracelet autour du poignet, Dieu est entré dans le monde à travers le cycle de la génération. Il a accepté d’être engendré, d’être porté neuf mois dans le sein de sa mère, il a accepté ensuite d’entrer dans la vie humaine à travers le jeu biologique, avec le jeu de la croissance et de la vie. Il a accepté surtout que sa propre existence, son propre héritage de vie vienne de ces quatorze, plus quatorze, plus quatorze, soit quarante-deux générations qui caractérisent son ascendance.
Je pense que dans l’Avent, c’est à cela d’abord qu’il faut penser. Il faut penser que le temps n’est pas simplement le temps de la révolution astrale, le temps de la mécanique céleste ou de la mécanique humaine, c’est d’abord le temps du rythme de la vie, c’est un temps charnel. C’est un temps qui est lié à notre cœur, à notre corps, à notre vie, à notre capacité de transmettre par notre génération ce mystère de la vie. Et le Christ a voulu être bénéficiaire de ce temps biologique, pour entrer dans l’histoire du monde. Il y est entré comme un enfant d’homme. Chacun d’entre nous entre dans le monde à travers la chronologie d’un amour, à travers la chronologie d’une histoire familiale, à travers la chronologie d’ancêtres. On ne s’en souvient plus, aujourd’hui nous sommes tellement tournés vers le présent et l’avenir, nous vivons dans le court terme, mais le récit de la génération, la table des origines de Jésus telle que nous la décrit saint Matthieu, est bien la preuve que les civilisations anciennes vivaient sur le long terme.
En réalité, c’est vrai que si l’on veut entrer en phase avec le mystère de Dieu, il faut vivre sur le long terme, il faut vivre dans cette perspective profonde qui consiste à voir comment l’humanité dans son ensemble a été le lieu de surgissement de la présence de Dieu. C’est cela que nous célébrons aujourd’hui à travers cet évangile. C’est cela que nous évoquons à travers ce portrait un peu énigmatique des ancêtres du Christ dans la première lecture, à travers les fils de Jacob. Mais c’est surtout cela que nous célébrons à travers le visage de notre Église, une Église qui continue à vivre le mystère des générations, le mystère du baptême, le mystère par lequel, sans cesse, à travers le temps et l’histoire, nous sommes engendrés à une vie nouvelle, parce que nous sommes enracinés dans notre vie de chair et dans le tissu des générations qui nous ont permis d’être là aujourd’hui.
AMEN