UNE PAGE SI TÉNUE …

Ml 3, 1-4+23-24 ; Lc 1, 5-25

Samedi de la troisième semaine de l'Avent – A

(18 décembre 2004)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

N

ous pensons très souvent qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et quand nous commentons l'actualité entre nous, nous le disons souvent avec un air très docte : bien sûr, c'était prévisible, que tous ces événements sociaux, politiques, internationaux, arrivent, parce que de toute manière, cela a toujours été comme cela, et ce n'est pas maintenant que cela va changer !

De même nous pourrions relire dans la Bible toute une série de naissances, la naissance d'Isaac, la naissance de Samuel, la naissance de Samson, la naissance de Jean-Baptiste, et même pourquoi pas, la naissance du Christ en disant : à chaque fois (je mets à part la naissance du Christ), c'est un couple stérile qui ne peut pas avoir d'enfant, qui est désespéré, et un ange arrive et annonce aux futurs parents qu'ils vont enfanter un fils. Et pourtant, entre ces récits de l'Ancien Testament et celui que nous avons entendu, il n'y a pas grand-chose, il y a l'épaisseur d'une feuille, l'épaisseur de cette feuille c'est ce que nous avons entendu tout à l'heure juste avant le psaume, qui est la fin de Malachie, le dernier prophète qui clôture la lecture du livre des prophètes et dans l'ordre catholique, c'est la fin de l'Ancien Testament, quand vous tournez la feuille, vous tombez sur le premier chapitre de l'évangile de saint Matthieu. Une toute petite feuille qui peut paraître si ridicule, si petite, si ténue, et en même temps qui est là comme une barrière, nous le savons trop bien, entre chrétiens et juifs, et en mêmement temps comme un barrière entre cette première série de récits de naissances auxquelles je faisais allusion tout à l'heure, la naissance de Jean-Baptiste et celle de Jésus.

J'aurais voulu revenir avec vous quelques minutes sur cette phrase du prophète Malachie, et qui est reprise dans l'évangile de Luc : "ramener le cœur des pères vers leurs enfants ", dit Luc, "ramener le cœur des pères vers le cœur des fils,"  pourrions-nous redire. Je crois que c'est intéressant de voir que le drame judéo-chrétien, c'est comme un conflit de génération. Qu'est-ce qu'un père pour l'Ancien Testament ? Un père, c'est celui qui donne naissance, et c'est celui qui a la charge de toujours faire souvenir à ses enfants, à ses fils, tous les hauts faits de Dieu. Rappeler surtout au moment de Pâque toute la grandeur que Dieu a donné à son peuple et comment Dieu a sauvé ce peuple. On est dans l'ordre du souvenir, du passé, on est dans l'ordre de l'émerveillement. Le fils, c'est quelqu'un qui est beaucoup moins dans le passé, qui est davantage tourné vers la toute puissance, le potentiel, dans la force de la jeunesse, tourné vers le futur plutôt que vers le passé. C'est pour cela qu'il est important que le fils puisse demander le jour de Pâque à son père : raconte-moi ce qui s'est passé pendant cette nuit-là ? Il faut que le père puisse toujours raconter à ses enfants ce qui s'est passé en cette nuit de la Pâque.

Effectivement, le conflit de génération se manifeste quand le père n'accepte pas d'avoir un fils. C'est amusant de constater aussi qu'on peut relire les premiers chapitres de Luc, en éclairage avec la geste des patriarches, Abraham et Isaac par exemple, la difficulté pour Abraham d'avoir un fils, et après de lâcher ce fils pour qu'il devienne lui-même. D'une certaine manière, c'est un peu le même problème entre Zacharie et l'annonce de ce futur fils. C'est un peu pareil aussi entre les juifs et les chrétiens.

Pour finir, j'aurais voulu reprendre la réflexion d'un exégète jésuite, Paul Beauchamp, qui me semble-il résume très bien les deux textes que nous avons entendu. Il dit que si on met les juifs du côté des pères et les chrétiens du côté des fils, la grande difficulté des juifs est d'accepter d'enfanter des fils qui vont les quitter, qui vont prendre eux-mêmes leur envol. Je crois que lorsqu'on devient père, la première chose qu'on doit éprouver, c'est une grande fragilité face à cet enfant. Et de l'autre côté, la problématique des chrétiens, qui est peut-être aussi la problématique de tout enfant, c'est d'accepter de continuer de croire qu'ils sont toujours redevables à leurs parents, et qu'ils n'arrivent pas comme cela, ex-nihilo. Je crois que c'est cela l'antisémite, c'est celui qui croit que Dieu s'est révélé à lui sans aucune médiation, alors que Dieu s'est révélé et continue à se révéler auprès du peuple juif. De même la grande difficulté des juifs est d'accepter que justement cette annonce de Dieu ne soit pas réservée uniquement pour eux, mais que justement, comme un père, ils ont en charge de faire passer cette annonce à tous les hommes. Effectivement, la Parole de Dieu est ce lieu de conflit à la fois un conflit qui peut se terminer dans la stérilité, dans la souffrance et la mort, dans la haine et la guerre, mais aussi ce conflit peut aboutir au contraire à quelque chose de vivifiant et de beau. C'est cela en fait l'image de Jean-Baptiste. Il est effectivement ce lieu dans lequel ont été confrontés à la fois, l'Ancien Testament (le père), et puis le Nouveau Testament (le fils), cette nouveauté de l'annonce du Fils de Dieu, de Jésus-Christ.

Frères et sœurs, dans ce temps qui nous prépare à Noël, nous vivions aussi parfois des moments difficiles, nous sommes en conflit les uns avec les autres, conflit de famille, conflits de manière plus large de paternité ou de filiation, que nous puissions trouve à la fois à travers la naissance de Jean-Baptiste, et surtout la naissance du Christ, un apaisement, découvrir qu'il est possible dans tout conflit de trouver exactement notre place dans nos familles, dans nos communautés.

 

AMEN