LA DERNIÈRE PAROLE
Is 63, 15-64, 3 ; Lc 1, 57-66
Samedi de la troisième semaine de l'Avent – A
(22 décembre 2001)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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es lèvres de l'homme quand elles n'ont plus rien à dire gardent la forme de la dernière parole prononcée". C'est un extrait d'un poète russe dans lequel on découvre l'importance de l'écriture et du souvenir. Quelle est donc cette dernière parole prononcée ? J'aurais envie de poser cette question devant Zacharie. Cette parole est-elle une plainte ? Est-elle le sentiment de désespoir qui peut habiter certaines personnes, face à un drame, une souffrance : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Est-ce le désir d'être aimé, le désir d'être reconnu ? Est-ce le souvenir d'avoir été sauvé par quelqu'un ? Le souvenir du regard d'une personne sur soi, le souvenir du passage de Dieu dans notre vie ? Est-ce une parole d'admiration, ces paroles d'admiration qui jaillissent avec bonheur à la naissance d'un enfant, quand on regarde un petit nouveau-né, tout petit si fragile, un peu rouge, si beau, si unique. Non, la dernière parole qui restait prisonnière de la bouche de Zacharie, c'était un nom que l'ange lui avait dit, un prénom, c'était Jean.
J'ai envie de dire que c'est un petit peu comme ce travail du livre, de l'écriture, de ce travail de la lecture, Zacharie ne pouvait pas parler, il était bloqué, il ne savait que dire, et comme par miracle, au moment où il prend cette tablette et où il écrit ce mot, ce nom, tout s'ouvre. Tout ce qui était en lui, prisonnier, tout ce qu'il ne pouvait pas dire, exprimer, tout à coup peut jaillir. Je crois que c'est l'expérience libératrice de l'écriture, et aussi de la lecture de l'écriture. Comment en lisant des mots qui ne sont pas les nôtres, nous pouvons nous les approprier pour nous-mêmes, en découvrir un sens, et émerveillés, pouvoir se dire : c'est moi aussi, c'est de moi dont il est question dans cet épisode, dans cet homme, cette femme. Cette expérience libératrice, elle a un nom, c'est Jean, Dieu se souvient. L'écriture peut aussi être un lieu de refuge, où l'on se remémore les faits passés. On en avait l'exemple dans la première lecture, avec la prière du peuple juif qui dit à son Dieu : Abraham peut m'oublier, mes pères peuvent m'oublier, mais Toi ne nous oublie pas. Reviens nous visiter. Le miracle de Zacharie en tant que père, à travers cette expérience libératrice, c'est de passer du souvenir à la grâce. Oh, de garder les deux liés : le souvenir et la grâce. Mais de savoir que le souvenir ce n'est pas uniquement de se remémorer des choses, des évènements, mais d'y découvrir l'activité incessante de Dieu, l'activité de la grâce de Dieu. L'Eucharistie est-elle uniquement un moment où nous nous souvenons de ce que Dieu a fait grâce à ses disciples, il y a bien longtemps en partageant un morceau de pain avec un peu de vin ? Est-ce que Noël est un simple souvenir d'un petit bébé qui est né, il y a bien longtemps et que nous garderions chez nous dans une crèche pour nous souvenir avec émotion de ce moment-là ? Ou alors, est-ce que nous relisons, nous réécrivons notre propre histoire avec cette découverte que dans ce souvenir de cet Enfant il y a un autre souvenir dans notre vie, il y a Dieu qui nous fait grâce.
Dans cette attente de Noël, j'aurais envie de reprendre cette phrase du poète : "Les lèvres de l'homme quand elles n'ont plus rien à dire gardent la forme de la dernière parole prononcée". Cette parole que nous prononçons depuis le début de l'Avent et qui s'intensifie ces derniers jours, dans cette semaine qui précède Noël, c'est en fait une seule parole, c'est celle qui termine le livre de la Bible : "Viens Seigneur Jésus".
AMEN