LA DÉCHIRURE DES CIEUX

Is 63, 15-64, 3 ; Lc 1, 57-79

Samedi de la troisième semaine de l'Avent – A

(23 décembre 1995)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, nous le savons bien le Bene­dictus est ce cantique de la liturgie, un des deux piliers de la liturgie de l'Église avec le Magnificat que l'on chante chaque soir, comme disait l'autre jour la lecture patristique "parce que le soir, nous nous recueillons". Nous recueillons notre âme dans l'unité. Le Magnificat symbolise le recueillement de notre être dans l'unité. Le Benedictus, au contraire, je dirai, est l'ouverture non pas dans la dispersion mais l'ouverture d'un chemin. C'est d'ailleurs ce qui nous est signifié.

Vous savez que le Benedictus comprend deux strophes. La première c'est Zacharie qui ouvre la bou­che pour la première fois depuis de longs mois puis­qu'il avait perdu la parole pour n'avoir pas cru à l'an­nonce de l'ange. Donc Zacharie traite tout le mystère du salut en deux strophes. La première strophe c'est : "Béni soit le Seigneur, Dieu d'Israël" et qui raconte la promesse, l'alliance, la libération. Pourquoi ? Pour que nous servions Dieu en sa présence tout au long de nos jours. Et la deuxième strophe c'est le moyen concret que Dieu a pris pour y arriver : "Et toi, petit enfant tu marcheras devant la face du Très-Haut" pour que le soleil levant, la miséricordieuse tendresse de Dieu nous ouvrent le salut. C'est précisément tout le sens de ce Benedictus que nous chantons chaque matin. Qu'est-ce que nous chantons ? Nous chantons la bénédiction de Dieu pour son œuvre de salut. Il a un plan, une histoire, un projet, un dessein sur nous. Or ce dessein c'est quoi ? C'est de nous donner la li­berté pour nous tenir dans le sanctuaire. C'est cela que veut dire : "Pour que nous le servions en sa présence tout au long de nos jours" et Zacharie était évidem­ment un prêtre. Il pense au Temple de Jérusalem. Il pense au peuple rassemblé dans le sanctuaire. Le sanctuaire est le lieu de la liberté devant Dieu. C'est exactement cela pour ces hommes de 1'ancien temps. Le temple, le sanctuaire c'est le lieu de la parfaite et véritable liberté des enfants de Dieu. Et c'est pour cela que l'on est libéré de la main des ennemis. On est délivré de l'oppression des oppresseurs parce que dans le sanctuaire, on célèbre la liberté que Dieu nous a donné.

Vous avez remarqué, c'était déjà la même chose, dans l'oracle du prophète Isaïe que nous lisions précisément dans la première lecture. Le prophète Isaïe déplore l'état du sanctuaire. Il dit que le sanc­tuaire a été saccagé par les ennemis. Et ensuite, le constat de ce délabrement du sanctuaire lui fait dire : "Ah ! si Tu déchirais les cieux". C'est-à-dire il ne peut y avoir restauration du sanctuaire et, entendez ici, le sens véritable du sanctuaire : l'assemblée ecclésiale célébrant, publiquement, dans la liberté, l'honneur qui est dû à Dieu. Il ne peut y avoir restauration du sanc­tuaire que par l'ouverture des cieux. Et précisément dans le Benedictus c'est la même chose. Au moment où Zacharie rappelle la promesse de Dieu : "Tu as promis que nous nous tiendrons en toute liberté dans ton sanctuaire" que le sanctuaire serait le lieu même de la liberté des enfants de Dieu. Comment vas-Tu faire ? Et bien, Tu vas déchirer les cieux. C'est le so­leil levant. Cette lumière qui éclaire le ciel à l'aurore. Et simplement cette déchirure des cieux est donnée, annoncée dans la venue du petit enfant qui vient de naître de Zacharie et d'Elisabeth. Autrement dit c'est toute la structure même de la vie chrétienne qui est ainsi marquée par le Benedictus. Et vous comprenez pourquoi ? C'est non seulement parce qu'il y a l'allu­sion au soleil levant qu'on le chante le matin aux lau­des mais c'est parce que, alors que le Magnificat est le recueillement dans l'unité de tout ce qui s'est accompli dans la journée, le Benedictus est l'ouverture et l'envoi de l'humanité selon le dessein de Dieu : "Béni soit le Seigneur qui visite et rachète son peuple et qui a fait une alliance avec lui". Et cet envoi est pour nous en­voyer sur le chemin de la paix. Et c'est ainsi que toute la vie chrétienne est comme scandée entre l'espace du sanctuaire, lieu de la découverte de la liberté des en­fants de Dieu et la déchirure des cieux. Et que la vie chrétienne est simplement le chemin qui va du sanc­tuaire à la plénitude du royaume à travers l'ouverture des cieux.

Et vous comprenez pourquoi, frères et sœurs, dans toute la tradition biblique, la compréhension fondamentale du sanctuaire, du lieu du rassemble­ment, ce n'est pas un lieu clos, c'est le lieu "ouvert" qui ouvre littéralement à l'entrée dans le royaume, à l'entrée par "la déchirure des cieux". C'est ainsi que le monde entier à travers la parole de Jean-Baptiste de­vient ce lieu du sanctuaire où toutes les nations, celles qui sont assises à l'ombre de la mort, y compris les païens. Car c'est ça les païens, c'est ceux qui sont assis dans le sanctuaire à l'ombre de la mort car on célé­brait toujours le culte debout. On ne célébrait pas le culte assis sur des chaises dans l'antiquité. Cela n'existait pas n'est-ce pas ? C'est la Réforme qui nous a introduit des chaises dans le culte. Précisément, on ne célébrait pas le culte, assis dans l'ombre de la mort, mais debout en marche vers le Royaume. Et c'est ainsi que le sanctuaire était 1'ouverture, 1'anti-chambre des cieux ouverts et c'est ça que signifie aujourd'hui en­core la venue de Noël. Quand le Messie vient : "Il déchire les cieux" et Il fait, à ce moment-là, de sa chair le sanctuaire. Il fait de sa chair l'espace de la liberté pour l'homme.

Alors, frères et sœurs, que ce Noël que nous allons célébrer soit véritablement la marche à la suite du "petit enfant" qui naît, d'abord celui qui naît à Aïn Karim, le Baptiste. Et que nous mettions résolument nos pas dans ceux du Seigneur pour marcher sur le chemin qui mène au salut, sur le chemin de la paix, sur le chemin qui est le Christ lui-même, le véritable sanctuaire qui nous conduit à la plénitude de l'adop­tion filiale.

 

 

AMEN