VOICI, JE VIENS !
He 10, 5-10
(23 décembre 1978)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
T |
u n'as voulu ni holocaustes ni victimes ni sacrifice pour l'expiation des péchés mais Tu m'as façonné un corps, alors je t'ai dit : "Voici, je viens" car c'est pour Moi qu'il est écrit que je dois faire ta Volonté." Pour comprendre cette parole la veille de Noël, je voudrais prendre un exemple tiré de l'expérience la plus quotidienne de ces jours-ci : un aspect qui nous réjouit beaucoup le cœur au moment de Noël, c'est le fait que nous nous offrons les uns aux autres des cadeaux et ces cadeaux nous réjouissent le cœur. Ils manifestent de la part de celui qui les offre une gratuité qui rompt de manière radicale avec le système d'échange et de calcul dans lequel nous vivons pendant 51 semaines sur 52. Et pourtant cette générosité et cette gratuité exubérantes qui se traduisent par des cadeaux restent toujours voilées par une certaine ambiguïté, grevées par une sorte d'insuffisance car, au moment même où l'on essaie de donner les plus belles choses, les plus beaux cadeaux, après plusieurs mois d'attente, on sent qu'au moment même de donner ce cadeau, il y a quelque chose qui, tout à coup, disparaît. Ce qui s'efface, c'est cette joie profonde que nous avions au moment où l'on se préparait à offrir, au moment où tout était caché dans le secret et le silence des préparatifs. Au moment même d'offrir, tout est réduit à une dimension qui est encore très belle et pleine de joie, mais quelque chose a mystérieusement disparu. Or c'est dans ce secret qui n'arrive pas à s'exprimer que nous pouvons deviner le sens de ces paroles : "Tu n'as voulu ni holocauste ni victime."
Dieu n'a pas désiré d'abord que nous fassions une offrande, que nous donnions une victime pour l'expiation de nos péchés. Le cœur de notre relation avec Dieu c'est ce mystère profond : "Voici, je viens!". Et lorsque nous offrons un cadeau, ce qui compte d'abord c'est ce moment secret de préparation du cœur dans lequel nous pouvons nous dire : "Voici, je viens". Et au moment où nous sommes là pour le donner, nous sentons confusément qu'à travers ce don nous voudrions nous donner nous-mêmes. Mais parce que nous sommes hommes, avec nos limites dans la communication avec autrui, nous n'y parvenons pas aussi absolument que nous le voudrions. Lorsque nous offrons quelque chose à quelqu'un, nous voudrions pouvoir lui dire, avec une plénitude absolue et un don total de nous-mêmes : "Ne fais pas attention à ce que je te donne, car voici, je viens !"
Ce que nous pressentons obscurément à travers le geste humain du cadeau qui traduit la gratuité de notre cœur et qui normalement, pour nous, ne peut se réaliser dans notre condition humaine, un homme pourtant l'a accompli. Et cet homme, le Fils éternel de Dieu, au jour où Il a pris chair dans le sein de la vierge Marie, a pu dire à son Père : "Tu m'as façonné un corps, alors, voici, je viens, car c'est au rouleau du livre dans la Loi qu'il est écrit que je dois faire ta Volonté.'' Voilà notre espérance, notre seul point de référence. Aux jours de sa chair, dès le début de sa conception, Jésus, le Fils éternel de Dieu, recevant chair dans le sein de sa mère, a pu dire à son Père : "Me voici ! Je viens !" Car dans la chair du Christ s'accomplit déjà ce qui était de toute éternité un rapport de personne à personne, un don de tout Lui-même. Jésus n'a pas "fait cadeau" de sa vie au Père. Il n'a pas donné quelque chose à son Père, Il s'est donné Lui-même. "Me voici, je viens pour faire Ta volonté !"
Pendant l'Avent, nous vous avons proposé de réfléchir sur le mystère de la prière et c'est maintenant que nous touchons la réalité la plus mystérieuse de la prière. En effet, la prière exige d'abord d'avoir dans le cœur la certitude que Dieu nous attend, puis elle exige de nous ce désir brûlant d'accueillir Dieu dans tout ce que nous sommes. La prière est plus encore cette exultation de joie, cette folie du cœur parce que Dieu est là. Mais la prière est ultimement cette simple parole : "Me voici, devant Toi, car la seule chose que j'aie à être, la seule volonté que j'aie à accomplir, ce n'est plus le sacrifice pour l'expiation des péchés, mais c'est "me voici", c'est tout moi-même." Notre plus grande erreur sur le mystère de la prière consiste à croire qu'il s'agit d'un acte, d'une parole prononcée, d'un morceau de temps que l'on donne à Dieu, un "cadeau" qu'on lui fait et que l'on voudrait arranger avec de beaux rubans, une prière qui soit sans distractions, avec une grande concentration intérieure, un état au-delà de l'humain, fruit d'une longue patience et d'une technique soigneusement élaborée. Alors, au moment où tout cela serait bien au point, nous pourrions nous présenter devant Dieu en disant : "Tu vois comme ma prière est belle !" Et bien ce n'est pas cela. Il n'y a rien dans la prière qui soit d'abord technique. On ne trouve pas dans l'évangile des techniques de la prière, comme dans d'autres religions.
Le Christ a demandé simplement de trouver la paix, la solitude du cœur, le silence et à ce moment-là, tels que nous sommes, avec nos misères, avec nos faiblesses, mais c'est d'autant plus grand de le reconnaître, il s'agit d'éprouver dans notre chair (car Lui aussi nous a façonné un corps) d'éprouver ce simple mouvement de l'Esprit qui nous fait dire : "Me voici, je viens !" Il a fallu des siècles pour que les hommes, façonnés par la foi au Christ, comprennent que le fond même de notre expérience de la prière n'est pas de nous, mais qu'il repose uniquement sur la présence de Dieu en nous, de cœur à cœur, de personne à personne. Puisque nous sommes riches de toute cette tradition chrétienne, de cette expérience de l'Église qui laisse au Seigneur le soin d'affiner dans nos cœurs ce désir de le rencontrer et de l'aimer, laissons jaillir au plus profond de nous-mêmes ces paroles : "Me voici, je viens !"
La meilleure manière d'illustrer cette réalité de la prière c'est de reprendre l'évangile que nous venons d'entendre : "Et d'où me vient ce bonheur que la mère de mon Seigneur (et cela veut dire : de mon Seigneur qui est dans le sein de sa mère) vienne à moi?" Voilà le cri d'étonnement de la prière : "D'où me vient ce bonheur que Dieu ne me donne pas quelque chose mais vienne à moi en personne ?" Marie n'a pas envoyé un télégramme de félicitations à sa cousine Elisabeth en disant : "Je suis très heureuse de savoir que tu attends un enfant." Elle s'est laissé entraîner par son Seigneur qui est venu Lui-même choisir et appeler son prophète Jean-Baptiste et répandre sur lui l'Esprit Saint. Alors l'enfant a tressailli de joie dans le sein d'Elisabeth et sa mère, à son tour, a été remplie de l'Esprit Saint. Ils avaient compris ce que le Seigneur leur disait : "Me voici, je viens !" et ce fut la première prière de la Nouvelle Alliance qui s'est confondue mystérieusement avec la dernière prière de l'ancienne Alliance : "Me voici, je viens !" ce tressaillement d'allégresse du Précurseur dans le sein de sa mère. A la suite de la vierge Marie, Jean exultait de cette joie profonde et indicible de se trouver face à face devant son Seigneur dans la chair.
C'est ce qui va nous arriver maintenant. Nous allons nous avancer devant le Seigneur pour recevoir son corps et son sang. Lorsqu'Il dit :"Ceci est mon corps, ceci est mon sang", c'est sa manière à Lui de nous dire : "Me voici, je viens !" Je viens en personne, voici mon corps façonné par mon Père dans le sein de la vierge Marie et que je donne à l'Église, mon Épouse. Sachons répondre cet "Amen" qui veut dire notre foi et notre certitude : "Seigneur, si pauvre que je sois, me voici, je viens pour faire ta volonté !"
AMEN