LA VISITATION

Ct 2, 8-14 ; Lc 1, 39-45

Samedi de la troisième semaine d'Avent – A

(20 décembre 1986)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Q

u'est-ce que la sainteté d'un homme ou d'une femme sinon cette dimension qui s'efface pour s'ouvrir à autre chose derrière, à une autre pré­sence ? Qu'est-ce que la sainteté sinon cette transpa­rence d'une humanité transfigurée qui laisse apparaî­tre le Christ ?

Entre ces deux femmes qui se rencontrent et que les peintres ont souvent représentées penchées l'une sur l'autre, sur leur ventre et sur leur sein, com­muniant au mystère auquel elles sont conviées, auquel elles participent, n'est-ce pas deux autres hommes, le Seigneur Lui-même dans son incarnation, l'enfant tissé dans le sein de Marie, et Jean-Baptiste aux portes mêmes du Royaume qui reconnaît, déjà, dans l'impa­tience, le Messie, "Celui qui doit venir !" Derrière ces deux femmes, derrière ces deux saintes, derrière ces deux humanités transfigurées de fécondité, c'est Dieu Lui-même qui se révèle dans sa plénitude, pourtant dans les limites mêmes de la nature, mais totalement Dieu. Et Jean-Baptiste le reconnaît déjà, tressaillant d'allégresse et de joie à la vue de l'Époux qui doit venir sauver Israël.

Aimer, si c'est cela la sainteté, aimer c'est re­joindre Dieu dans l'autre. C'est rejoindre cette action, ce travail profond qui s'opère en chacun de nous et qui, dans un premier temps, semble effacer notre hu­manité, mais c'est pour mieux la transfigurer, c'est pour mieux la transformer, c'est pour mieux la méta­morphoser en divinité. Aimer l'autre, dans l'amitié, dans l'amour conjugal, c'est avant tout voir Dieu dans l'autre, réaliser cette possibilité de présence insoup­çonnée, immense, qui dans sa fécondité même opère un travail de transformation, un travail de transfigura­tion, une nouvelle lumière.

Lorsque nous aimons trop humainement, c'est que nous voulons posséder pour nous-même cette femme ou cet homme, cet être humain, en oubliant finalement qu'il est appelé dans sa capacité propre et dans son essence propre à être ce réceptacle d'amour, cette présence de Dieu. Et c'est comme si nous pou­vions rejoindre Dieu à travers lui. Et rejaillissant de nouveau sur lui, il s'en trouverait transfiguré, trans­formé. La sainteté, c'est justement ce qui s'efface de­vant cette présence. Dans leur rencontre, ces deux femmes nous témoignent d'une autre présence inesti­mable et immense qui est derrière et qui tressaille déjà d'impatience avant d'éclairer le monde entier. La sainteté c'est cet oubli, cette transparence, ce regard innocent qui nous emmène, comme une invitation au voyage, à cette autre présence derrière, mais qui nous ramènera aussi sur Marie, ou sur l'homme ou sur la femme que nous aimons.

Ainsi, nous n'avons pas à choisir la perfection pour devenir meilleurs, mais nous avons à choisir la sainteté c'est-à-dire cet effacement, cette humilité, afin que Dieu soit visible en nous ainsi qu'Il est visi­ble en Marie et ainsi que Jean-Baptiste le reconnaît, même dans le sein de sa mère, dans le sein de Marie. Choisir la sainteté, c'est choisir cette innocence, cette transparence, afin que nous devenions nous-mêmes visibilité de Dieu dans ce monde. Ainsi, dans ce que nous pouvons être aimés, c'est Dieu travaillant en nous, c'est Dieu opérant en nous, malgré ces obsta­cles, malgré ces couleurs nombreuses qui ne permet­tent pas à la lumière divine d'éclater totalement et de se laisser voir par les autres. Mais c'est là notre véri­table destinée que de se laisser éclairer de l'intérieur par ce que Dieu fait, par ce que Dieu fait en nous. Et c'est là que Marie est vraiment la sainte et la première des saintes, en ce sens qu'elle est totalement transpa­rence, totalement témoignage de cette présence qui est en elle.

Dans ces moments de préparation de fête, comme nous les avons connus nous-mêmes, à la veille de chaque Noël lorsque nous étions enfants et que nous entendions nos parents aller et venir comme furtivement, préparant ces cadeaux, et bien, dans cette même hâte, nous avons vu Marie rejoindre Elisabeth et témoigner l'une à l'autre de cette présence d'une nouveauté extraordinaire : Dieu sera avec nous, Em­manuel.

 

AMEN