NOUS CONVERTIR A LA MISÉRICORDE DE DIEU
Is 35, 1-6a.10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
Troisième dimanche de l'avent – Année A (13 décembre 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Faut-il dire que ce passage de l'évangile nous présente une crise de la foi, une nuit de la foi dans le cœur de Jean-Baptiste ? est-ce que tout à coup, sa confiance en Jésus Messie défaille ? a-t-il perdu foi en Celui qu'il a manifesté aux foules comme le sauveur attendu ?
Jésus nous rassure par les paroles qui suivent: "Qu'êtes-vous allé voir au désert ? un prophète ? oui, et je vous le dis, plus qu'un prophète, vous êtes allé voir le messager envoyé par le Père en avant de Moi. Et il n'y en a pas de plus grand parmi les enfants des femmes". Jésus ne veut pas nous laisser douter de la foi de Jean-Baptiste et c'est pourquoi Il fait ainsi son éloge. Ce n'est donc pas que Jean-Baptiste aurait défailli dans sa foi, il ne s'agit pas d'un problème spirituel ou psychologique et si nous voulions interpréter ainsi ses paroles, sans doute ferions-nous un anachronisme et transposerions-nous nos problèmes personnels sur Jean-Baptiste.
En réalité, il s'agit d'un problème théologique, celui du passage de l'Ancienne à la Nouvelle Alliance. Jésus nous le dit d'ailleurs dans l'ultime phrase de cette page d'évangile : si Jean est le plus grand des enfants des femmes, pourtant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui. L'interrogation de Jean-Baptiste, sa surprise devant l'attitude de Jésus Messie manifeste le renversement d'optique entre l'Ancien Testament et le Nouveau. C'est ce mystère qui nous est présenté aujourd'hui.
Jean-Baptiste fait partie de l'Ancienne Alliance, il est un prophète, il est le plus grand des prophètes, il est celui en qui se concentre et se résume toute l'attente d'Israël, toute la vigueur, tout l'élan qui ont soutenu le peuple d'Israël à travers les générations et les générations qui ont préparé la venue du Messie. Mais précisément la réponse de Dieu est incommensurable à cette attente. Il n'y a pas de commune mesure entre ce qui a été attendu par les hommes de l'Ancien Testament, ce qui a été annoncé par les prophètes, ce que Jean-Baptiste voyait venir à l'horizon et puis la réalité du Nouveau Testament, la réalité de l'évangile. Ce que Dieu nous donne en Jésus-Christ est sans comparaison avec ce que les hommes attendaient, cela nous dépasse de toutes parts. Cela dépasse non seulement ce que nous pouvions désirer et même imaginer.
Qu'est-ce que les hommes attentaient ? ils attendaient un juge, un Dieu de justice, un Messie chargé d'apporter le jugement, c'est-à-dire un Dieu qui délivrerait les justes, qui récompenserait les bons, qui sauverait son peuple, le peuple d'Israël et qui, par là même, écraserait ses oppresseurs, détruirait ceux qui le persécutent, un Dieu qui serait tout à la fois le Sauveur des bons et aussi Celui qui condamne les méchants. Et je vous fais remarquer que dans le texte pourtant si exultant et si beau d'Isaïe que nous avons lu au début de cette eucharistie et qui annonce déjà les paroles même de Jésus, puisqu'il écrit : "Alors s'ouvriront les yeux des aveugles, alors les oreilles des sourds s'ouvriront", dans ce texte d'Isaïe il nous est dit aussi : "Soyez forts, ne craignez pas, n'ayez pas peur, voici Dieu qui vient : c'est la vengeance qui vient, c'est la rétribution divine, Dieu vient nous sauver" (Isaïe 35,4), et Il vient nous sauver en écrasant ceux qui nous ont opprimés. Jean-Baptiste était dans le droit fil de cette prédication prophétique de l'Ancien Testament. Souvenez-vous ce que nous entendions dimanche dernier dans sa prédication aux bords du Jourdain : "Engeance de vipères, qui vous a suggéré d'échapper à la colère qui approche ? Voici que vient derrière moi Celui qui est plus grand que moi, Il tient dans sa main la pelle à vanner et Il va nettoyer son aire. Il recueillera son blé (entendez : les justes) dans son grenier (entendez : le paradis). Quant aux bales (ce sont les méchants) Il les consumera au feu qui ne s'éteint pas" (Matthieu 3,7 et 11-12). Ce que Jean-Baptiste attendait, comme les prophètes, c'était un juge qui rétablirait la justice, qui sauverait les justes, qui délivrerait les bons, qui libérerait les opprimés, mais qui écraserait les oppresseurs et punirait les méchants.
Et Jésus n'est pas ce juge. Comment Jésus apparaît-Il ? Certes Il ouvre les yeux des aveugles, certes Il permet aux sourds d'entendre, Il donne la vie aux morts. Mais ce ne sont pas seulement ceux dont les oreilles du corps sont bouchées, ceux dont les yeux corporels ne voient pas. Ces yeux qu'Il ouvre ce sont les yeux du cœur. Ces aveugles, ce sont les pécheurs, ce sont les méchants. Ce ne sont pas les justes que Jésus est venu sauver, mais les injustes. Il est venu sauver ce qui était perdu. Il est le médecin venu non pour les bien portants, mais pour les malades.
L'évangile va infiniment au-delà de ce que nous attendions. Nous attendions que l'équilibre soit rétabli. Et au fond, frères et sœurs, dans notre cœur, nous sommes encore bien souvent des hommes de l'Ancien Testament, ce que nous attendons, c'est que justice soit faite et cela est tout à fait normal, c'est la réaction humaine normale et légitime. Notre désir c'est qu'on punisse les coupables, c'est que, dans l'affaire du sang contaminé, ceux qui ont été coupables soient punis et passés en justice. C'est le désir fondamental de justice qui est au cœur de l'homme.
Mais l'évangile va plus loin. Le Christ ne vient pas pour punir les méchants et sauver les bons, mais pour sauver les méchants. Ce sont les oppresseurs que Jésus vient convertir, ce sont les pécheurs que Jésus vient sauver, ce sont ceux qui sont enfermés dans le mal que Jésus vient délivrer. Il s'agit donc de bien autre chose que ce que nous imaginions. Et vous comprenez que Jésus pourra inviter ses disciples non pas à se réjouir de leur libération, non pas à se réjouir que justice soit faite et que les méchants soient punis, mais à aimer leurs ennemis. Quand, dans l'évangile, Jésus nous demande d'aimer nos ennemis, c'est qu'Il veut nous faire entrer dans une Alliance Nouvelle qui n'est pas simplement l'Alliance de la justice, mais l'Alliance de la miséricorde.
Et si Jésus est venu pour sauver les méchants, pour sauver les pécheurs, pour sauver ceux qui font du mal, Il nous invite nous aussi à être comme Lui, capables d'aimer même ceux qui font le mal, même ceux qui nous oppriment, et si j'ose dire, d'abord ceux qui nous font du mal. C'est cela l'exigence de l'évangile, non plus se contenter de rétablir l'équilibre et de sauver ceux qui le méritent, mais apporter la lumière, apporter le salut à ceux qui ne le méritent pas. La miséricorde de Dieu est sans limites et elle va chercher la brebis perdue c'est-à-dire précisément celui que nous n'aimons pas, c'est-à-dire précisément celui qui nous fait du mal, c'est-à-dire précisément notre ennemi, c'est celui-là la brebis perdue, celle que Jésus est venue chercher. Et c'est pour cela que Jésus nous demande de dépasser ce qui est le mouvement spontané de notre cœur, de dépasser cet amour de nos amis et cette haine de nos ennemis, pour accéder à l'amour vrai, l'amour qui est celui de son propre cœur sauveur, de son propre cœur de Messie.
Alors vous comprenez que Jean-Baptiste en quelque sorte est comme perdu, dérouté devant une telle révélation, Jean-Baptiste, comme nous, est surpris, choqué, à la limite il se dit : "mais ce n'est plus le Dieu que j'attendais, où est la justice ? où est le rétablissement de l'équilibre ? où est le salut des persécutés ? si c'est les persécuteurs qu'on vient sauver. Alors est-ce vraiment le Messie que j'attendais ?" Jean-Baptiste n'est pas quelqu'un qui perd la confiance dans la mission qui lui est donnée, Jean-Baptiste est quelqu'un qui est invité à transformer sa vision des choses. Jean-Baptiste, comme nous, comme tous les hommes, comme tout l'Ancien Testament est invité à une reconsidération complète de la situation. Il ne s'agit plus seulement de justice, il s'agit d'entrer dans le mystère de la miséricorde du cœur de Dieu.
Plus encore, l'évangile va nous inviter à aller encore un petit peu plus loin, l'évangile nous invitera à comprendre que ces méchants, ces persécuteurs, ces gens enfoncés dans le mal, ce ne sont pas les autres qui nous persécuteraient, qui nous feraient du mal, qui nous opprimeraient. Nous ne sommes pas les justes que ceux du dehors oppriment, nous sommes, nous aussi, ces pécheurs, ces gens qui sont dans le mal, ces gens qui sans bien s'en rendre compte peut-être, sont injustes envers les autres et font du mal aux autres. Nous sommes invités par l'évangile à comprendre qu'il n'y a pas d'un côté le peuple de Dieu : Israël ou l'Israël nouveau, les bons chrétiens, les bien-pensants, les gens qui s'efforcent de trouver la justice, et puis d'un autre côté les pécheurs, les oppresseurs, les méchants. L'évangile nous invite à comprendre que la ligne de partage entre le mal et le bien, passe au milieu de notre cœur et que nous sommes nous aussi des injustes, même si nous sommes peut-être un petit peu aussi des justes. Tout cela se mélange en nous. Et c'est pourquoi Jésus, devant les pharisiens qui ont la même réaction que Jean-Baptiste, leur dira : "Si vous étiez aveugles, si vous reconnaissiez que vous n'y voyez pas, Je pourrais guérir vos yeux, Je pourrais vous rendre la vue, mais vous dites : nous voyons, alors votre péché demeure" (Jean 9,41).
Frères et sœurs, c'est cela l'interrogation que Jésus nous adresse en réponse à l'interrogation que Jean-Baptiste, en notre nom, Lui adressait. Jésus nous dit : "Est-ce que vous voyez que les aveugles, c'est vous ? est-ce que vous savez que les boiteux, c'est vous ? est-ce que vous savez que les pécheurs, c'est vous ? est-ce que vous savez qu'il n'y a pas des injustes au-dehors qui vous menacent et vous persécutent, mais que vous êtes, vous, participants de cette injustice, partie prenante de ce péché ? est-ce que vous savez regarder assez dans votre cœur pour y découvrir votre complicité, votre connaturalité avec le péché ? Oh ! peut-être que vous ne faites pas de grands crimes, mais combien de complicité avec le mal, combien d'indifférence, combien de dureté de cœur, d'égoïsme, de repliement sur soi, combien d'intérêt passionné pour ce qui est à nous et de désintérêt pour ce qui est aux autres, combien de pauvres que nous laissons mourir à notre porte, de nos frères qui ne nous intéressent pas, dont nous sommes jaloux ou bien que nous haïssons carrément, qui nous sont antipathiques, que nous ne fréquentons pas, dont nous ne nous occupons pas. Combien il y a dans notre cœur de complicité avec ce mal et combien nous devons reconnaître que, seule, la miséricorde peut nous sauver". Ce n'est pas une question de justice, il ne s'agit pas de nous rétablir dans nos droits, il s'agit de nous délivrer de notre mal, de notre péché, nous comme les autres. Nous sommes tous pareils, à des degrés différents et selon des modalités variables, nous sommes tous dans le péché. Et nous avons tous besoin de reconnaître ce péché.
Alors si vous voulez, en ce temps de l'Avent, avec Jean-Baptiste, laissons-nous convertir à la bonne nouvelle de l'évangile. Cette bonne nouvelle commence par la reconnaissance de notre péché et elle se continue par l'annonce merveilleuse de l'infinie miséricorde de Dieu qui nous sauve en même temps qu'Il sauve nos frères et qui nous sauve dans la mesure où nous voulons nous aussi désirer infiniment ce salut de nos frères que quelquefois nous méprisons, que quelquefois nous considérons d'un regard négatif et que nous rejetons. C'est le salut de cette humanité misérable, tout entière marquée par le péché et dont nous faisons partie qui nous est annoncé comme cette bonne nouvelle de l'évangile. Jean-Baptiste du fond de sa prison, a converti son cœur aux paroles de Jésus jusqu'à donner sa vie pour Lui et nous invite, nous aussi, à nous ouvrir à cette bonne nouvelle de la miséricorde universelle de Dieu.
AMEN