QUI ES-TU POUR QUE NOUS CROYIONS ?
So 3, 14-18a ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18
Troisième dimanche de l’Avent – année C (15 décembre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Les foules venaient se faire baptiser par Jean […] et lui demandaient : « Que nous faut-il faire ? »
Frères et sœurs, le fait que dans ce temps de l’Avent nous soyons invités à méditer sur la figure de Jean-Baptiste, n’est pas simplement parce que c’est un personnage important à la charnière entre l’Ancien et le Nouveau Testament. C’est parce qu’il y a là un réel problème sur lequel j’aimerais méditer avec vous. Au fond, qui est Jean-Baptiste ? Il ne fait pas partie de la liste des douze apôtres, n’est pas vénéré à l’égal de la Vierge Marie, et s’il est vénéré dans cette triple dimension de Jésus au centre, la Vierge Marie et Jean-Baptiste de l’autre côté, Jean-Baptiste et Marie ne représentent pas exactement la même chose. En fait, Jean-Baptiste n’est pas du tout un homme du Nouveau Testament. C’est Jésus Lui-même qui l’a dit : « Parmi les enfants des hommes – Lui est enfant de la Vierge Marie, Fils du Père – il n’y a pas plus grand que Jean-Baptiste. » Jean-Baptiste a parlé à des foules rassemblées autour de lui, qui veulent essayer de comprendre quelque chose à ce qui se passe.
Que se passe-t-il ? D’abord, c’est une foule extrêmement composite puisque des questions viennent aussi bien des pharisiens que de soldats ou d’inconnus. Au fond, c’est la foule la plus bigarrée que l’on puisse imaginer. Curieusement, Jean leur répond. Quand Jésus parle aux foules, ce sont elles qui Le suivent. Parfois, Il parle à des païens quand Il va dans la région de Tyr et de Sidon, mais là, ce n’est pas la même chose. Autrement dit, si on comprend bien le Nouveau Testament, on a voulu, avant de nous présenter la prédication de Jésus comme prédication de l’annonce de la venue du Royaume, dire qu’auparavant il y avait eu une prédication tous azimuts, tous publics. D’ailleurs ça se passe dans un endroit désert, ni dans une ville, ni dans un village, ni au Temple, c’est simplement un endroit où des gens ont envie de venir, un lieu sauvage. Ceux qui y vont savent qu’ils vont dans un lieu qui n’est pas déterminé religieusement. C’est ce qu’il faut entendre par "religion populaire".
En effet, que prêche Jean-Baptiste ? Il encourage les soldats à moins de violence, incite au partage avec ceux qui sont dans le besoin, demande de faire attention à son voisin. C’est une religion tout à fait minimale, qu’on ne pratique même plus aujourd’hui ! C’est là que se trouve le petit pouce d’éveil religieux. Jean-Baptiste joue donc le rôle de précurseur en s’adressant à toute conscience humaine qui s’interroge un peu : « Que devons-nous faire ? » Et non : « Que devons-nous croire ? » Il s’agit de choses pratiques, ce qui réduit le christianisme à une simple religion populaire : fais tes pâques, allume un cierge et récite le chapelet. C’est ce qu’on nous dit aujourd’hui quand on parle de religion.
En fait, Jean-Baptiste parle à tous les hommes quelle que soit leur conscience religieuse. Ça veut dire que tout le monde y va, même Jésus qui, comme disait l’autre, a la vraie religion. Étonnamment, dans les quatre évangiles, on parle d’abord de celui qui a été envoyé mais non pas pour remplacer Jean-Baptiste ou pour instaurer une nouvelle religion, non : « Il faut qu’Il croisse et que je diminue. » Jean-Baptiste sait très bien que ce rassemblement religieux tous azimuts ne durera pas. D’ailleurs, quand les premiers chrétiens allèrent enseigner et annoncer l’évangile en Grèce par exemple, ils trouvèrent des disciples de Jean qui parlaient du baptême d’eau. Dès le début, les chrétiens ont tenu à préciser la différence entre le baptême d’eau, avec cet élément naturel qui signifiait qu’il fallait se garder de tomber dans l’impureté ambiante, et le baptême chrétien à proprement parler. Voilà ce que nous indiquent ces passages de l’évangile sur la religion populaire. Cette religion ne remplace pas la foi, au mieux elle met en garde. C’est la religion qui ressurgit chaque fois qu’une catastrophe arrive : si l’on avait été plus gentil avec Dieu, Il aurait envoyé moins de malheurs…
Frères et sœurs, ça nous donne à réfléchir sur le fait que la plupart du temps on a considéré que la religion populaire était le moyen le plus simple et le plus économique de tarabuster les gens avec un peu d’inquiétude. Dès le plus jeune âge, on dit aux enfants que le bon Dieu va les punir de leurs bêtises. S’il nous arrive un malheur, c’est qu’on a fait quelque chose de mal. C’est la religion punitive, la religion de la crainte, de la protection, de toutes les formules qui visent à nous éviter le malheur. Religion veut dire "relier", à ce qui (souvent plus que celui !) peut nous empêcher de tomber dans le malheur. Or ici précisément, Jean-Baptiste accueille tous ces gens-là en leur disant qu’ils n’ont certes pas de grandes convictions religieuses, si bien qu’il leur transmet des petits conseils de conduite pour aller mieux.
Frères et sœurs, il est vrai que la religion dans ce sens-là n’est quand même pas quelque chose qui porte à réfléchir. La plupart du temps, la religion au sens banal du terme ne demande pas beaucoup d’efforts pour penser et réfléchir, si bien qu’on a encouragé l’obéissance en laissant les experts s’occuper de tout. C’est le pendant de la religion populaire. C’est l’occasion pour nous, un peu fortuite, de nous interroger sur la manière dont nous sommes croyants. On peut l’être à deux niveaux : celui qui n’engage pas à grand-chose, en essayant de savoir comment se débrouiller le mieux dans la vie avec un minimum de justice et de vénération de Dieu qu’on ne connaît pas tellement puisque d’ailleurs Il ne se serait pas révélé, comme dans une religion naturelle ; et puis un autre niveau où si l’on veut faire quelque chose pour rencontrer Dieu, il faut reconnaître déjà qu’on a un certain nombre d’interrogations et de difficultés dans notre itinéraire personnel, qu’un certain nombre d’énigmes se sont posées dans notre vie, et puis savoir qu’il y a une grande différence entre le fait d’aller simplement au bord du Jourdain pour essayer de savoir ce qu’il faut faire et reconnaître la présence du Christ, découvrir cette relation nouvelle que le Christ veut établir avec son Père et avec nous pour faire que nous soyons le Royaume de Dieu.