L'INCOGNITO DE DIEU

Is 61,1-11 ; 1 Th 5, 16-24 ; Jn 1, 6-8 + 19-28
Troisième dimanche de l'Avent – année B (17 décembre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, le texte que nous venons d'entendre est, dans son apparente simplicité, assez déroutant. Je ne sais pas si vous avez vous-même essayé de trouver une interprétation à un dialogue aussi mystérieux et aussi étrange. Cela vaut donc la peine de s'y arrêter.

Pour le comprendre, il faut savoir que dans la tradition juive, à l'époque de Jésus, il y avait deux hypothèses sur la venue du Messie, deux théories. La première, la plus familière, affirmait simplement que le Messie devait venir en grande gloire. À ce moment-là, c'était la fin de toute chose, l'embrasement universel, le Jugement dernier, bref toutes les représentations les plus terribles que l'on puisse imaginer concernant la venue du Messie. Inutile alors de se poser de problème, il suffisait de bien se préparer. C'était sans doute d'ailleurs la théorie de Jean-Baptiste. Il pensait que le moment où le jour du Seigneur allait arriver serait si terrible et si dangereux que ça n'était pas la peine de se poser de questions. Il fallait simplement se convertir, demander pardon de ses péchés et, comme il le dit parfois dans d'autres évangiles, échapper à la colère qui vient. Le Messie était parfaitement identifiable par rapport au bruit qu'il allait faire dans le bouleversement de la création. C'est la première théorie.          

Il y en avait une deuxième à mon avis plus intéressante, à laquelle on ne pense pas habituellement. C'était que le Messie devait venir incognito. C'est évidemment plus embêtant parce que la surprise est peut-être sympathique mais en attendant, on ne sait pas qui va vous surprendre. C'est plus compliqué que de préparer les anniversaires anonymement. C'est donc une question très difficile car s'il est incognito, où est-il ? Cela devait préoccuper un petit cercle de croyants juifs – assez restreint car la plupart du temps on pensait à la venue du Messie de façon glorieuse et écrasante – qui devait se poser la question : « S'il vient incognito, comment viendra-t-il ? » Mais aussi du point de vue des autorités de Jérusalem – c'est là qu'on arrive à comprendre pourquoi il y a cet interrogatoire – si le Messie vient incognito, il faudrait quand même avoir un service de sécurité et de police assez musclé, assez solide pour pouvoir savoir quand il arrive et éventuellement lui préparer tous les honneurs auxquels il aurait droit. Par conséquent nous sommes en quelque sorte dans une enquête pour essayer d'identifier s'il y a un Messie. C'est d'autant plus intéressant que les services de police se trompent, cela arrive de temps en temps d'ailleurs ! Comme ils entendent parler d'un baptiste – il faudrait presque dire un baptiseur parce que Baptiste est aujourd'hui un prénom – qui pratiquait un rite nouveau car jusque-là ça n'avait pas eu lieu. Est-ce que ça ne serait pas lui ? Et c'est pour cela qu'il y a un interrogatoire des envoyés par les autorités de Jérusalem. Ce n'est pas nécessairement de la mauvaise volonté, de l'inquiétude ou du soupçon. Il y a quand même un peu de soupçon parce que s'il est baptiseur, il a donc une mission. S'il a une mission, ça peut effectivement être la mission de Messie.

Ce qui est d'autant plus troublant – petit détail important – c'est que Jean-Baptiste, parce qu'il était fils de prêtre – à cette époque-là, les prêtres se mariaient ! – et qu'il était fils unique, il fallait absolument qu'il soit prêtre. En réalité, Jean-Baptiste est un curé raté ou plus exactement un curé de mauvaise volonté qui n'a pas voulu faire le métier. Qu'est-il donc allé faire ? Il est allé dans le désert, peut-être en lien avec certaines communautés genre Qumrân et il a commencé à prêcher : il était donc éminemment suspect. Et si c'était ce curé raté qui se permettait dans son ministère de se prétendre Messie ? « Que dis-tu de toi-même ? » Voilà le problème. Toute cette scène est une accumulation de détails historiques absolument convergents. C'est vraiment dans une atmosphère où l'on se dit qu'Israël est tellement malheureux, tellement tombé dans le trente-sixième dessous que ça ne peut se résoudre que par la venue du Messie. Mais si le Messie est un inconnu, s'il vient incognito, comment va-t-on faire pour le repérer ? Que va-t-il nous demander ? C'est pour cela que les autorités juives de Jérusalem vont jusque sur les bords du Jourdain, alors absolument inabordables. Je vous signale que jusqu'au XIIe siècle on allait chasser le lion sur les bords du Jourdain. C'est vous dire qu'au premier siècle on chassait aussi beaucoup d'autres animaux et que c'était un endroit extrêmement dangereux. Jean-Baptiste l'avait choisi, peut-être pour dérouter les autorités.

Frères et sœurs, c'est à la fois des éléments très imaginaires au sens de tout le subconscient juif de la séparation du monde sauvage et du monde urbanisé et en même temps c’est l'inaccessible. Si Jean-Baptiste est inaccessible, est-ce sa manière à lui de préserver son incognito ? On est là devant un passage extrêmement suspens de la tradition primitive. D'autant plus suspens que par la suite on s'apercevra que Jean-Baptiste n'est pas le Messie. Mais sur le moment, Jésus n'a pas encore ouvert la bouche, Il ne s'est pas encore présenté. On le voit donc, c'est la suprême habileté de l'évangile de saint Jean. Il ne nous présente pas la crèche et les bergers, il dit : « Je vais intéresser le lecteur à l'incognito de la venue du Fils de Dieu. » Incognito dans une crèche ou dans la famille à Nazareth puis incognito avant la première rencontre avec Jean-Baptiste, vous avouerez que Dieu s'est drôlement caché pour se révéler. Ce qui pose la question : « Comment Dieu fonctionne-t-Il pour se révéler à nous puisqu'Il tient absolument à maintenir une sorte d'incognito incroyable ? » C'est du suspens. Aujourd'hui, nous parlons de la vie de Jésus avant la vie publique, mais il y a eu plus de vie incognito que de vie publique. On devrait y réfléchir. Quand Dieu se révèle, Il ne dit pas qu’Il est Dieu, Il ne roule pas les mécaniques devant la population de Nazareth parce qu'elle serait facile à embobiner.

On est donc là devant un texte extrêmement interrogateur qu'on ne peut pas traiter comme un détail. Jean l'évangéliste vise ici directement le ministère de Jean le Baptiseur ou le Baptiste en laissant entendre que Dieu n'a pas envie de se manifester de façon bruyante. Autrement dit, dès le début de l'évangile de Jean, on est devant cette énigme. Dieu se manifeste, mais Lui qui était au commencement avant que toute chose ne soit créée, comment va-t-on pouvoir L'identifier ? C'est la meilleure manière de présenter un évangile. Si Jean nous écrit un évangile, ce n'est pas pour nous faciliter la tâche. C'est pour nous dire : « En lisant mon évangile, ce que j'ai à vous annoncer, vous verrez que ce n'est pas si simple que cela de comprendre ce qu'est le mystère de Dieu. » Cela va à l'encontre de toutes les représentations de Dieu que l'on peut se faire. « Si Dieu existait vraiment, il ne me ferait pas ça, je n'aurais pas à souffrir ça. » On commence alors à jouer le rôle des autorités de Jérusalem. « Puisque je ne comprends pas ce qu'Il fait, c'est qu'Il n'existe pas. Où c'est qu'Il est indigne d'exister comme je pense qu'Il devrait exister. » On est donc là devant une question absolument passionnante. Quand il y a un incognito pour l'identification de quelqu'un, allez voir à l'évêché de Marseille, vous verrez que ce n'est pas si simple que cela de retrouver le coupable. On est ici devant cette manière dont Jean l'évangéliste nous présente la venue du Christ et comment Il vient. Il vient dans l'impossibilité de l'identifier par nous-mêmes.

Au moment qui est décrit ici dans l'évangile – c'est là où c'est extrêmement intéressant – Jean-Baptiste n'a pas encore vu Jésus, il ne sait donc pas qui Il est. On se dit que c'est une affaire de famille, Elisabeth et Marie étaient des cousines, les enfants sont des cousins. Comme s'ils avaient la voiture pour aller se rendre visite ! Peut-être qu'ils ne se connaissaient pas du tout, d'autant plus que Jean-Baptiste étant fils de prêtre, il était du milieu sacerdotal de Jérusalem et on ne fréquentait pas n'importe qui quand on faisait partie de ce milieu-là. Connaissait-il l'histoire de ce cousin dont la maman avait été enceinte un petit peu après sa mère de façon extraordinaire ? Rien n'est moins sûr. Mais si Dieu vient, comment se manifeste-t-Il ? Le lendemain seulement, quand Jean-Baptiste sera visité par Jésus Lui-même, que dira-t-il ? C'est le fameux retable de Grünewald à Issenheim où l'on voit Jean-Baptiste au pied de la Croix – ce qui est d'ailleurs un anachronisme puisqu'il est déjà mort – et avec son doigt il montre : « Voici l'Agneau de Dieu. » Mais c'est après. Que montre-t-il ? Il montre Lui, c'est tout. Percevez-vous, frères et sœurs, la difficulté dans laquelle on pouvait se trouver à l'époque et d'ailleurs nous aussi à notre époque ? Comment essayer de comprendre qui est Dieu si on n'a pas les signes extérieurs de sa divinité ? On n'en aura pas. Il mourra sur une croix, Il sera enterré, Il vivra une vie comme la nôtre.

Aujourd'hui, avant-dernier dimanche avant Noël, nous sommes invités à méditer sur l'incognito de Dieu. Je n'ai pas besoin de vous faire un dessin, c'est vous qui allez faire votre propre sermon durant la semaine. Comment traiter l'incognito de Dieu ? A tout moment je voudrais dire : « Il est là, Il est là, Il est là. » Ou bien je voudrais me récupérer avec des affirmations : « Dans tel livre, dans tel ouvrage théologique, on m'a dit que Dieu était là. » Facile à dire, à écrire, à identifier. Pourquoi Dieu est-Il simplement au bout du doigt qui Le montre ? Comme le dit le fameux proverbe chinois : « Quand le doigt du sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt. » Je vous invite cette semaine à regarder non pas le doigt de Jean-Baptiste, mais cette mystérieuse orientation qu'il nous indique et qui nous dit que oui, Il est là, Il va venir !