ÊTRE LA QUAND IL VIENT
Is 35, 1-6a + 10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
Troisième dimanche de l’Avent – année A (11 décembre 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, c'est un vieux proverbe italien bien connu « Traduttore, traditore. » Le traducteur est toujours un traître. Cela peut nous paraître purement de la culture générale mais en réalité vous allez voir que cela a beaucoup d’importance ici.
En effet, j'ai lu exprès dans sa traduction littérale la question que Jean-Baptiste pose à Jésus. Cela n'est sans doute pas la traduction que vous avez dans les oreilles parce qu'on la répète sans aller vérifier exactement quelle est la teneur du texte original grec. La plupart du temps on fait poser à Jean-Baptiste la question à Jésus : « Es-Tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Vous voyez tout de suite pourquoi on a choisi cette traduction qui est de la fantaisie, parce que cela paraît plus cohérent de dire : « Est-ce que Tu es celui qui est conforme à toutes les prophéties et à toutes les prévisions, de telle sorte que quand Tu arrives nous puissions T'identifier. » En d’autres termes : « Donne-moi ta carte de visite et je saurai si je T'ouvre la porte ou non. Ou bien envoie-moi un mail et comme cela je serai au courant de ce que je dois faire. » Autrement dit Jean-Baptiste lui-même, le plus grand des prophètes, a posé à Jésus une question qui devrait nous mettre la puce à l’oreille. Il n'a pas dit : « Es-Tu celui qui doit venir, c’est-à-dire est-ce que c'est Toi qu’on doit identifier comme messie ? » Mais il a dit : « Es-Tu celui qui vient ? »
Évidemment, à travers cette simple différenciation du présent ou du futur, c’est toute la conception même de la venue de Jésus et de Noël. En effet, nous avons tendance à dire : « Es-Tu celui qui doit venir ? Es-Tu le messie prévisible tel qu’on nous L'a annoncé dans les prophéties ? Suffit-il de lire la Bible pour que nous ayons tous les points d'accroche pour identifier ta présence ? » On ne se rend pas compte, mais nous réagissons toujours comme cela. Nous sommes sans cesse en train de nous dire : « Ce qui arrive vient-il de Dieu ou non ? Est-ce politiquement et religieusement correct ou non ? » Nous sommes, plus encore dans la religion que dans le reste de la vie, obsédés par l'idée d’identifier. « Qui es-Tu, Toi qui dois venir, est-ce que Tu réponds à mon attente ? » Mais Jésus ne joue pas ce jeu-là, Il ne mange pas de ce pain-là. En effet, quand on dit : « Es-Tu celui qui doit venir ? », on joue à cache-cache. « Tu es caché, on ne sait pas qui Tu es, est-ce que Tu vas ouvrir la porte et nous faire éclater de rire en nous montrant qui Tu es ? » Dans cette manière de faire, Dieu serait celui qui vient dire : « Ça y est, vous savez qui Je suis, donc vous pouvez M’identifier. »
Mais précisément, Il vient. C'est-à-dire qu'Il ne se laisse pas saisir avant, Il ne se laisse pas prévoir, Il ne se laisse pas intégrer dans un projet que nous aurions. Il ne se laisse même pas intégrer dans ce projet le plus étonnant qui est celui que depuis des siècles l’humanité fait au sujet de Dieu. Dieu est le tout-puissant, l’immobile, l'inébranlable, le fixé à tout jamais, le grand ordinateur géant qui a son plan sur toute l'histoire de l’humanité et qui est fixé à tout jamais. Évidemment, avec « Celui qui doit venir » vous comprenez : « Est-ce que Tu es enfin celui qui va résoudre tous nos problèmes ? Es-Tu celui qui concentre tous les désirs de l’humanité, pour qu’au moment où Tu es là, on se dise ça y est, tout va bien ? » Mais cela fait vingt siècles qu’Il est venu et il ne s’est pas passé du tout de choses comme cela. Il y a toujours eu des conversions individuelles, il y a toujours eu des moments de recherche personnelle, il y a toujours eu des moments d'inquiétude mais on ne peut pas dire qu'il y ait eu un moment dans lequel tout d’un coup tout le monde s'est dit : « Ça y est, c'est Lui, Il est là. » Non, rien de tout cela. Quand on va fêter Noël dans quinze jours, en réalité il n'y en aura que quelques-uns qui seront à la crèche, les parents et les bergers.
Cela veut donc dire que Celui qui vient ne vient pas simplement comme ce que l'humanité prévoit. Cela a d'ailleurs un gros avantage, c'est que si c'était ce que l'humanité prévoyait, il y aurait plein de manières de prévoir ce que Dieu peut faire pour l’humanité. On passe notre temps à faire des projets pour dire ce qu'il faudrait faire, "yakafokon". On peut avoir un Dieu "yakafocon", ce n’est pas si mal, cela résout tous les problèmes et surtout cela explique pourquoi j'ai raison et les autres ont tort. Mais il n'y a pas de Dieu comme ça ! Il n'y a pas celui qui doit venir parce qu'il faudrait qu'Il fasse cela. S’Il était uniquement celui qui doit venir, nous aurions déjà mis sur lui, sur son existence, sur la manière dont Il doit agir vis-à-vis de nous un tel programme que, sans nous en rendre compte, à celui à qui on reconnaît la toute-puissance de pouvoir agir sans limite, nous prescririons les limites de la façon dont Il doit venir. Il n'est pas celui qui doit venir. Dieu ne nous doit rien, nous Lui devons tout. Il ne nous doit même pas sa venue. On peut toujours essayer de dire qu'après toutes les bêtises qu'avaient faites Adam et Eve en mangeant des pommes, il fallait effectivement que Dieu intervienne. C'est la solution facile et cela demande d'ailleurs quelques précisions. Mais Il ne doit pas venir parce qu'il y a eu le péché. Il est venu, il y a eu le péché mais au lieu de dire : « Je viens réparer la difficulté, la misère et la détresse dans laquelle vous vous êtes mis », c'est Jean-Baptiste qui pose la question de façon très précise : « Es-tu celui qui vient ? »
Vous comprenez, frères et sœurs, à quel point cela peut bouleverser notre manière d’être, notre foi et notre attente de Dieu. Si nous attendons Dieu comme celui qui doit venir, on ne s’en rend pas compte mais dans ce simple petit mot « Tu dois venir », nous avons déjà posé à Dieu tout un ensemble d’obligations, de principes, de manières de penser qui correspondent à notre attente. D'une certaine façon nous ne Lui avons pas laissé la possibilité de venir. Il n’y a rien de pire pour un enfant que de naître et de vivre dans une famille où les deux parents attendent qu'il soit polytechnicien ou polytechnicienne. C'est terrifiant : « Tu feras comme papa, tu feras Polytechnique ! » Mais vous vous rendez compte, c'est terrible, l'enfant ne pourra jamais venir à la vie. Il ne pourra jamais venir à l'initiative personnelle, il ne pourra jamais advenir à la liberté. Alors est-ce que nous ne sommes pas sans cesse devant ce danger de dire à Dieu : « Voilà comment Tu dois venir. » Alors si ce n'est pas cela, on en attend un autre.
Frères et sœurs, je crois qu'il faut réaliser cela. Les chrétiens ne sont pas ceux qui ont inventé ni imaginé un Dieu absolument immuable, insaisissable, au-delà de tout, sur lequel on ne peut rien. C'est une certaine façon de voir les choses. La plupart du temps, ce Dieu-là arrive à une seule solution : « Vu ce que tous les humains attendent de Moi, cela ne sert à rien que Je vienne, ils ont déjà toutes les solutions. » Si vous y réfléchissez un instant, c'est peut-être un des drames de notre modernité. Nous avons tellement bricolé dans notre tête des plans pour que Dieu agisse, qu’Il se fasse accepter, qu'Il nous convertisse et qu'Il soit là présent et que tout le monde soit d’accord, qu’en réalité, Il doit se dire de temps en temps : « Je ne peux même pas aller chez eux, qu'est-ce que Je peux leur apporter, ils ont déjà tout sous la main. Ils se sont inventé tous les problèmes et toutes les manières de les résoudre qui parodient ce qu'ils ont appelé ma toute puissance. Mais que puis-Je leur apporter de plus ? » Or c'est précisément cela la question et la réponse : « Je ne peux leur apporter qu'une seule chose, Je viens. »
Est-ce que nous avons déjà simplement réfléchi à ce que veut dire ce mot "venir". Dieu accepte de venir, Il n'est pas là, Il s’approche, mais nous ne sommes pas les maîtres de sa manière à Lui de s’approcher. Il est là parce que nous pressentons sa venue mais Il n'est pas là comme celui qui vient et dit : « Je vais résoudre tous les problèmes de l'humanité. » Il est là, Il se contente de venir. Quand quelqu'un arrive, on ne le tient pas encore dans ses bras, on ne le domine pas, on ne lui impose rien. On lui laisse de l'espace et de la route devant lui pour qu’il accède à notre maison. Donc il vient, mais Dieu veut précisément épouser ce geste de venir. C'est souvent difficile pour nous d'accepter que Dieu soit cela, Celui qui vient.
Et à ce moment-là, le Christ dit : « Voici les signes de ma venue. Partout où un bonheur humain, si limité, si petit soit-il commence à surgir, c'est que Je viens. » Seulement évidemment la plupart du temps cela ne nous suffit pas, on ne s'en préoccupe pas et on oublie. Et finalement on préfère le Dieu qui est éternellement au-dessus de nous, qui nous dépasse et qui n'arrivera jamais puisqu'Il ne vient pas.
Frères et sœurs, c'est pour cela que pendant tout l'Avent nous chantons sans arrêt et on va le chanter plusieurs fois pendant les offices et les messes : « Viens Seigneur Jésus ! » « Viens » n'est pas simplement une supplication comme : « Viens pour régler tous les problèmes. » Non, on veut simplement être là quand Tu seras là. C’est ça Noël, être là quand Dieu sera là. Les signes qui manifesteront cette présence ne sont pas des signes très compliqués. C'est le fait que nous soyons encore capables de partager cette joie de quelqu'un qui vient, quelqu'un qui n'existe pas encore comme un enfant, quelqu'un qui a déjà toute une histoire, quelqu'un qui partage avec nous des choses précieuses, c'est effectivement Dieu qui vient. Alors il n'y a qu'un mot à dire dans ces cas-là, « bienvenue ! »