DANS L'ATTENTE, DES CRIS DE JOIE
So 3, 14-18a ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18
Troisième dimanche de l’Avent – année C (12 décembre 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Pousse des cris de joie fille de Sion ! »
Frères et sœurs,
Je voudrais que nous méditions ensemble sur certains moments précis et très brefs de notre existence, mais relativement fréquents, dans lesquels nous éprouvons quelque chose de très particulier. Rassurez-vous, je ne vais pas faire de la psychologie, ce n’est pas mon style ni ma compétence, mais je voudrais essayer de vous expliquer une dimension de la joie à laquelle nous ne pensons pas la plupart du temps. Quelques exemples :
Pourquoi les enfants sont-ils énervés et presque insupportables la veille de Noël ? C’est curieux, ce n’est pas encore la fête et pourtant ils sont là, comme on dit : ils ne tiennent plus en place, ils sont même parfois en train de se chamailler, de pousser des cris, de faire des bêtises autour de la mère de famille qui est en train de préparer les différents plats pour le repas de la fête de Noël, mais ils sont intenables. On peut certes leur dire d’aller jouer ailleurs, mais il y a autre chose.
Pourquoi les supporters d’une équipe de foot, c’est un tout autre registre, poussent-ils des hurlements pendant tout le match ? À tel point qu’à certains moments, ça devient un peu pathologique voire même nuisible si bien qu’il faut faire intervenir les forces de l’ordre pour essayer de calmer le jeu. On n’en sait rien, ce n’est pas encore : « on a gagné » puisque le match n’est pas encore terminé, mais ils sont là sans arrêt en train de crier, de chanter, de faire des bêtises, de montrer des panneaux, des encouragements etc. C’est le même phénomène : que se passe-t-il à ce moment-là ?
Je pourrais parler aussi de moments plus profonds et plus intimes : quand on va revoir quelqu’un qu’on aime beaucoup et que l’on n’a pas vu depuis longtemps. À ce moment-là c’est très curieux, on ne peut pas encore lui parler et lui adresser la parole puisqu’il ou elle n’est pas là, mais il y a déjà quelque chose dans notre cœur qui est comme en train de se préparer, de se mettre en route, et s’il n’y avait pas ça, quelque chose manquerait. C’est la fameuse histoire, un peu usée, de la rencontre du renard et du Petit Prince. Saint-Exupéry veut montrer qu’à certains moments il faut pouvoir préparer son cœur pour rencontrer, c’est pour cela que le renard demande au Petit Prince d’avoir une précision d’horloger pour être là présent au rendez-vous.
Tout cela est assez étrange parce que tout se passe comme si le moment même de la rencontre était déjà présent, conditionnant notre existence alors que la rencontre n’a pas encore eu lieu. Il y a donc une sorte d’anticipation. Or, où cette anticipation se joue-t-elle ? La plupart du temps, ce ne sont pas des choses que l’on se raconte dans la tête, c’est notre corps avec son système nerveux, ses muscles, ses yeux, son regard, son attention, et parfois une certaine tension et crispation, qui est là en train d’attendre.
Autrement dit, la présentation de chacun d’entre nous au moment de la rencontre est comme conditionnée par le mouvement et le déploiement d’un certain nombre de facultés mystérieuses qui sont au plus intime de notre vie et de notre cœur. Le cœur qui bat, l’espèce de nervosité que nous ressentons, l’impatience. Tout ça, on le ressent d’abord physiquement, et c’est pour cela que c’est très important car rien n’est plus désagréable que d’être accueilli par une personne parfaitement calme, souveraine, disant : « Je vous attendais… » Évidemment, c’est l’accueil minimal, c’est plutôt chez le médecin quand on va recevoir un diagnostic. Là, c’est une autre forme d’attente, c’est une attente dans la crainte ou dans la peur. Mais là, je parle bien de l’attente dans la joie.
Les Anciens avaient bien remarqué cela : dans les textes que nous avons entendus, particulièrement le premier, Baruch, prophète assez extraordinaire bien que méconnu, essaie de faire comprendre à son peuple que ça fait partie de la venue de Dieu que le peuple l’attende. Ça fait partie du mystère de la présence de Dieu que le peuple soit impatient de Le rencontrer et de L’accueillir. Autrement dit, le mouvement même par lequel nous essayons de préparer notre joie, est enraciné dans quelque chose qui d’une certaine manière est sans paroles explicites, sans discussion. On n’essaie pas de se figurer ce qui va arriver, on l’attend. Et on l’attend dans une sorte d’impossibilité d’imaginer ce qui va arriver. C’est pour cela que la Bible a repris très souvent ce thème de la joie. Or il ne s’agit pas simplement de taper des mains comme les supporters dans le stade, mais plus profondément de laisser aller en soi-même une sorte de mouvement d’attente, d’élan vers ce qui va arriver qui est très antérieur à la parole.
Pour les premiers chrétiens qui avaient un certain mal à essayer d’imaginer ce qu’avaient été le rôle et la fonction de Jean-Baptiste et des prophètes – car tout ça fait partie de l’attente –, ces moments-là leur ont servi de repère et d’inspiration. Si on n’a pas cette capacité d’attendre avec ce qu’il y a de plus profond dans notre être et dans notre chair, on ne saura pas accueillir. Il faut donc qu’il y ait ces moments que l’on a du mal à décrire, on ne le cherche d’ailleurs pas, ne demandez pas à un supporter d’une équipe de foot de décrire ces émotions dans un stade, ce serait sans doute assez décevant. Mais c’est quand même bien ça qui est en jeu : comment se fait-il que notre corps attende avant, et peut-être parfois mieux que notre cerveau ? Et il peut d’ailleurs y avoir des désillusions. Je pense qu’avec Dieu il n’y a pas trop de désillusions. Mais comment se fait-il qu’avant d’accueillir, de tenter de reconnaître, de chanter, de louer quelqu’un, il y ait cette espèce de cri de joie qui jaillit de nous et qui n’est ni maîtrisable ni de l’ordre de la représentation ?
C’est une donnée de la vie humaine et de l’existence humaine chrétienne extrêmement importante car la plupart du temps nous sommes devenus même plus des "cerveaux sur pattes", mais des "cerveaux sans pattes", surtout dans le domaine religieux. Nous avons presque peur de tout ce qui est de l’ordre des sens, de l’ordre du mouvement même de notre corps dans le déploiement de la vie, dans la force même de ce que nous attendons. À ce moment-là, nous sommes devenus un peu comme des textes, comme des partitions toutes faites, comme des programmes tout étudiés, et surtout aujourd’hui où nous sommes tellement attentifs à tout cela, nous finissons par croire qu’il n’y a plus que la parole.
Or, c’est précisément ce que les premiers chrétiens, quand ils ont voulu décrire Jean-Baptiste, ont dit : Jean-Baptiste était celui qui était la voix avant la parole. Et là, on touche au registre le plus fin, le plus délicat, le plus profond de notre existence. Savoir que dans un souffle, parfois dans un cri, ou même simplement dans un soupir, se dit déjà, en tout cas le préalable nécessaire à la parole qui pourra être simplement de dire le nom de celui ou de celle que l’on attend. Et ça, c’est quand même extraordinaire. Tout ce que nous vivons, tout ce que notre corps éprouve n’est pas méprisable, parce que ce serait du monde, matériel, biologique, fragile et mortel. Au contraire, la mortalité, la fragilité de notre corps nous disent peut-être encore mieux que notre voix et nos idées ce que nous attendons et comment nous l’attendons, car à ce moment-là, le mouvement de l’attente, le mouvement de la voix, la plupart du temps c’est un cri. Un cri de joie.
La plupart du temps c’est un cri et c’est effectivement le moment même où il y a une sorte de bonheur dans notre être qui dit simplement à la réalité qu’on attend, que ce soit une fête, que ce soit une personne, peu importe, qui dit à ce moment-là, ça y est, tu es là, comme s’il fallait que notre corps se déploie pour être présent à ce qui va advenir, à ce qui va arriver.
Frères et sœur, la révélation du Christ, son incarnation, c’est la même chose et c’est pour cela que l’on a reconnu le rôle de Jean-Baptiste. Qu’est-ce que dit Jean-Baptiste dans la prédication que nous avons entendue tout à l’heure ? Des choses très banales, que les soldats ne commettent pas d’exactions, que les percepteurs n’augmentent pas la feuille d’impôts, que les gens partagent avec les plus démunis, tout ça, d’une certaine façon, c’est de la bonne morale pour tout le monde. Non, ce sont les premiers soubresauts de notre être pour accueillir Dieu.
Frères et sœurs, il faudrait aussi que quand nous nous préparons à Noël, nous ayons exactement cette même réaction. Que nous sachions que notre corps n’est pas en dehors de notre attente spirituelle, ou à côté, ou en-dessous, mais qu’il est au cœur même, il est le porteur, comme la voix porte la parole.
Frères et sœurs, ce n’est pas parce que nous avons reçu la Parole de Dieu que nous devons perdre la voix, au contraire, il faut que nous sachions exercer notre voix pour qu’au moment même où elle accueille la présence de Dieu, elle la dise avec toute la profondeur et le bonheur tel que Dieu veut nous les donner. Amen.