JESUS INAUGURE LE TEMPS

Is 61, 1-11 ; 1 Th 5, 16-24 ; Jn 1, 6-8 + 19-28
Troisième dimanche de l’Avent – année B (13 décembre 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Vos papiers, s'il vous plaît – Je ne suis pas le Christ. Vos papiers, s'il vous plaît. Est-ce que vous êtes Elie ? – Non, je ne le suis pas. Vos papiers s'il vous plaît. Est-ce que vous êtes Moïse ? – Non, je ne le suis pas ».

 Frères et sœurs, cet évangile a une curieuse saveur d'actualité puisque précisément, on nous fait comprendre que lorsque Jean est arrivé sur les bords du Jourdain (pourtant en banlieue de Jérusalem), il a eu immédiatement la police religieuse sur le dos et chacun sait que finalement, il vaut mieux avoir la police civile que la police religieuse sur le dos. C'est ce qui s'est passé à ce moment-là. Ainsi, l'évangile que nous venons d'entendre est une scène d'interrogatoire policier : on veut savoir ce que vous faites là et pourquoi ; on veut savoir au nom de qui vous parlez ; et si on ne le sait pas, cela pourrait mal se passer et coûter plus que 135 € puisque cela s’est terminé par la décapitation.

Frères et sœurs, cette scène n'a rien d'une gentille introduction littéraire pour nous faire remarquer la différence entre Jean-Baptiste et Jésus. Ce n'est pas une scène d'exposition où l’on présente des personnages comme quand on va écrire une pièce. C’est vraiment une scène dans laquelle on est en train d’interroger un homme parce qu'il annonce, il prêche, et que l'on veut savoir quels sont les tenants et les aboutissants de sa prédication. C’est ça Jean-Baptiste, et cela lui a coûté très cher.

En effet, comment comprendre la gravité de cette scène qui peut nous paraître comme un interrogatoire de routine mais qui ne l’est pas en réalité ? Il s’agit de comprendre quelle pouvait être l’ambiance au cœur même du peuple d’Israël au moment où Jean commençait son ministère seulement quelques mois avant celui de Jésus. Ce n’est pas simple car à cette époque-là, la grande question n’était pas simplement de savoir comment cela finirait mais quand cela finirait. Quand on a envie de comprendre sa vie, on a envie de comprendre l’avenir. Même maintenant, alors qu’on ne peut pas prévoir à plus de quelques jours à l’avance la manière dont nous fêterons Noël, on voudrait savoir comment cela va finir : espérance eschatologique du vaccin ! Nous en sommes à cette situation humaine où individuellement et collectivement, nous voulons savoir comment cela pourrait finir.

A l’époque qui est décrite ici, plus que jamais, ils étaient persuadés que cela allait finir. La plupart aurait préféré ne pas mourir idiot et savoir à quelle sauce de la fin des temps ils allaient être mangés. Alors, ils posent des questions, la première étant celle-ci : « Est-ce que tu es le Messie » ? Le Messie est en effet le marqueur majeur de la fin des temps. « Donc, si tu es le Messie, on a la réponse et nous allons ouvrir une enquête pour savoir si tu dis la vérité ». Jean-Baptiste répond que non. « Es-tu Elie, celui qui doit revenir pour annoncer que la fin des temps allait commencer ? » Si Jean-Baptiste était Elie, c’est que nous étions dans la dernière étape de l’histoire du monde. Evidemment, on n’avait pas encore imaginé que l’on mourrait tous des gaz à effet de serre. A l’époque, tout allait s’arrêter mais pas tout de suite, c’est Elie qui donnerait le signal. « Alors, si tu n’es pas Elie, es-tu Moïse ? » Quand Moïse revient, le monde entier va être mis à feu et à sang pour accueillir le Messie.

Dans un cas comme dans l’autre, les deux personnages, Elie et Moïse, ceux-là même qui sont apparus au côté du Christ lors de la Transfiguration, annoncent la même chose. Ils annoncent la fin du monde. Cette psychose qui consiste à vouloir annoncer une date de la fin du monde ne date pas d’aujourd’hui ; c’est assez profondément enraciné dans la tradition juive de l’époque. C’est une première chose.

La deuxième, c’est qu’à partir du moment où Jean dit que non, qu’il n’est ni Elie, ni Moïse, les pharisiens eux-mêmes sont venus s’en enquérir auprès de Jean. Ils imaginent qu’il est peut-être en train de prêcher la fin du monde, la question étant : « Est-ce que tu ouvres la fin des temps ? » En répondant « non », comment faut-il traiter Jean et pourquoi celui-ci insiste-t-il sur le fait que ce n’est pas le moment ? Pour le lecteur de l’évangile qui lit cela, ça signifie que Jean – le disciple de Jésus – qui a même été le disciple de Jean-Baptiste, qui connaît très bien les deux personnages que sont Elie et Moïse, leur prédiction et leur relation mutuelle, dit que Jean-Baptiste n’inaugurait pas la fin des temps. Alors que va-t-il se passer ? La lecture que nous avons de ce texte est que Jésus va inaugurer la fin des temps. Mais cela se passe sur le mode d’un interrogatoire. Il faut contrôler cette affaire. Le clergé et les pharisiens ne veulent pas céder sur la question : « Qu’en est-il de la fin des temps ? »

Jean répond que la fin des temps n’est pas pour maintenant. En lisant l’évangile de Jean, on n’y pense pas ; on pense à une fin heureuse avec la résurrection. Or, c’est le début d’un processus qui s’ouvre, qui d’une certaine manière est déjà ouvert, mais sur lequel on n’a aucune réponse et qui va continuer tout le temps de la vie de Jésus. Car la fonction, le but de la vie de Jésus, c’est d’ouvrir un temps nouveau et non pas de fermer le temps.

Qu’est-ce que la vie chrétienne ? C’est accepter le fait que nous n’ayons pas la maîtrise du temps et c’est exprimer notre incapacité à gérer notre mort. Jean nous présente la figure du Messie en nous disant que nous n’aurons pas le dessus sur le temps, sur notre histoire collective ou personnelle. Qui pourrait croire aujourd’hui que nous avons la maîtrise de l’avenir de notre planète ? Certes, on voudrait faire des gestes de bonne volonté, de sagesse, de réflexion, mais nous n’avons pas la maîtrise du temps.

Le temps est donc ouvert, la fin des temps n’est pas bouclée. Le temps actuel que nous vivons n’est pas fermé. Cela montre le paradoxe de tout l’évangile de saint Jean et de la vie de Jésus comme celui qui vient sauver l’homme. Est-ce que le salut de l’humanité ferme le temps des hommes ? Est-ce que la mort et la résurrection de Jésus, même si c’est l’accomplissement des temps, ferment l’avenir de l’humanité et de la vie de chacun d’entre nous ? Cela pose une question dramatique mais extrêmement importante : comment vivons-nous la foi ? Comment vivons-nous notre appartenance au Messie ? Sommes-nous les partisans de quelqu’un qui a résolu le problème ? C’est Marx qui a inventé le grand soir, pas Jésus. Ce sont les idéologies modernes, de quelque origine qu’elles soient, qui ont inventé que c’était la fin. Précisément, si nous étions vraiment chrétiens, nous dirions que « non, je ne suis pas le Messie, je ne suis pas Elie, je ne suis pas Moïse, je ne suis pas là pour boucler la fin des temps ».

Frères et sœurs, on ne peut pas gérer le temps et l’histoire comme s’ils nous appartenaient et prétendre que nous avons les signes que tout cela va se casser la figure. Cela nous conduirait au fatalisme et à l’erreur. Ce que dit Jean-Baptiste tant à nous-mêmes qu’aux pharisiens ou aux autorités de Jérusalem, c’est qu’il aurait bien voulu nous annoncer comment cela finirait – la passion de l’époque ! – mais l’évangile de Jean ne marche pas dans cette combine.

Cela nous introduit directement à Noël. Non seulement on ne sait pas quand viendra la fin des temps mais encore on ne sait pas non plus qui est le Messie. J’exagère peut-être ! Nous savons tous que c’est Jésus puisque nous sommes là mais comment connaissons-nous le Messie ? Le connaissons-nous comme celui dont nous avons le compte-rendu de police des autorités de Jérusalem et des pharisiens pour nous dire qui Il est ? Non, ce n’est pas cela. Croire que nous connaissons le Christ est un peu prétentieux et c’est précisément pour cela qu’il faut le croire. On ne peut pas l’identifier. C’était la mission de Jean, la voix qui crie dans le désert, celui qui dit qu’il va se passer quelque chose. Ce n’est pas la fin des temps. C’est pour cela que ce que la liturgie nous demande aujourd’hui n’est pas d’accumuler les certitudes et les données informatiques sur le Christ (on n’en a pas beaucoup), et Jésus n’est pas venu nous apporter la clé de la fin des temps. Il est venu inaugurer une dimension nouvelle de notre vie pour mieux nous préparer à la fin des temps. Et Lui-même a dit : « Personne ne sait quand cela va arriver, pas même le Fils, moi je ne le sais pas ». Comment voulez-vous le savoir ?

Je voudrais terminer par une comparaison optimiste. Quand un enfant naît, on ne sait rien de son avenir. C’est pour cela que Jésus a voulu naître incognito, aller à la rencontre de Jean-Baptiste incognito. Et Dieu entre incognito dans notre vie. Content, pas content, il faut s’en contenter.