METTRE NOS PAS DANS LES PAS DE DIEU, C'EST DÉJÀ LE VOIR
Jn 8, 31-40+51-58
Vigiles du deuxième dimanche de l'Avent – C
(10 décembre 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, nous célébrons en ce deuxième dimanche de l'Avent les ancêtres du Christ. C'est pourquoi nous avons parlé tout à l'heure de Noé, de David, des prophètes, nous venons de parler d'Abraham. Dans ce passage d'évangile, Jésus dit une parole qui au premier abord peu nous sembler étrange, mais qui nous servira peut-être de clé pour comprendre ce que sont les ancêtres du Christ, dans le déroulement de notre foi. Jésus dit : "Abraham a exulté à la pensée de voir mon jour, il l'a vu et il s'est réjoui". Nous pouvons nous demander comment Abraham a-t-il pu voir le Christ, le jour du Christ ? Faudrait-il imaginer une quelconque révélation dont la Bible ne nous aurait pas parlé, sauf cette allusion de Jésus ? Y a-t-il eu une illumination intérieure d'Abraham qui lui a fait voir le Christ ? Je ne crois pas que nous devions faire appel à un merveilleux imaginaire.
"Abraham a exulté à la pensée de voir mon jour, il l'a vu et il s'est réjoui". Sur ce texte d'évangile, saint Irénée a réfléchi précisément à ce qu'était la prophétie, et il nous dit :"Comment Abraham a-t-il vu le jour du Christ ? Qu'est-ce à dire ? Abraham crut à Dieu. C'est-à-dire laissant là toute sa parenté terrestre il a suivi le Verbe de Dieu se faisant pèlerin avec lui afin de devenir concitoyen du Verbe". Pour comprendre cette phrase de saint Irénée, il faut que nous sachions que les Pères de l'Église attribuent toutes les manifestations, toutes les révélations de Dieu de l'Ancien Testament comme du Nouveau Testament, à la personne du Fils, du Verbe, car le Père, c'est Dieu dans ce qu'Il a d'inaccessible, et le Verbe c'est Dieu qui se révèle et se donne à nous, aussi bien, le Buisson ardent, nous le chantions tout à l'heure, c'est le Verbe qui se manifeste, quand Abraham reçoit Dieu à sa table, c'est le Verbe qui vient à lui. Donc, quand Dieu appelle Abraham à marcher à sa suite, c'est le Verbe qui est en chemin et c'est Abraham qui marche à la suite du Verbe. Irénée ajoute : "C'est à juste titre aussi que les Apôtres, ces descendants d'Abraham, suivaient le Verbe, laissant leurs barques, leurs filets et leurs terres. C'est à juste titre nous aussi, qui avons la même foi qu'Abraham, prenant notre croix comme Isaac prit le bois, nous suivons ce même Verbe, car en Abraham, l'homme avait appris par avance et s'était accoutumé à suivre le Verbe de Dieu."
Ce passage est très révélateur. Irénée pense qu'Abraham a vu le Verbe, non pas de ses yeux de chair, non pas face à face, comme Moïse le rêvait sur la montagne, ainsi que nous en parlait tout à l'heure saint Pierre Chrysologue, mais qu'il a vu le Verbe parce qu'il a marché avec Lui, et parce qu'ainsi, il s'est accoutumé à mettre ses pas dans les pas de Dieu ou plus exactement, en lui, l'homme s'est accoutumé à mettre ses pas dans les pas de Dieu. Voir Dieu ce n'est pas seulement le contempler avec les yeux de l'esprit, ou même comme nous le ferons dans le Royaume, avec nos yeux de chair, voir Dieu c'est vivre avec lui, c'est mettre nos pas dans ses pas, c'est mettre sa vie dans sa vie, c'est s'accoutumer à être l'ami de Dieu. Vous le remarquerez, chemin faisant, Irénée dit une chose qui pourrait nous surprendre, il parlait d'Abraham appelé par Dieu et marchant à sa suite, et tout à coup, il dit : "Nous aussi, comme Abraham, puisque nous avons la même foi qu'Abraham, prenons notre croix comme Isaac a pris le bois du sacrifice". Donc Abraham ne s'est pas contenté de marcher vers une terre qu'il ne connaissait pas et que Dieu lui promettait, à la suite du Verbe, il a marché aussi avec Dieu en montant à la montagne de Moriah pour y offrir Isaac en sacrifice. Et ainsi, nous dit Irénée, Abraham prophète pressentait la Passion du Christ. Dieu n'a pas demandé à Abraham d'offrir Isaac en sacrifice pour mettre seulement sa foi à l'épreuve, mais pour qu'Abraham dans son cœur de père vive déjà le mystère du Père offrant Jésus, son Fils unique en sacrifice sur la croix pour nos péchés. De cette manière, Abraham et tous les prophètes, tous les patriarches et ceux qui ont précédé le Christ et tous nos pères dans la foi se sont peu à peu accoutumés à mettre leurs pas dans les pas de Dieu, à mettre leur vie dans la vie de Dieu, leur cœur dans le cœur de Dieu, leur expérience dans l'expérience de Dieu. Petit à petit s'est éclairé à leurs yeux, ce qu'était le visage de Dieu et son mystère. D'étape en étape, Irénée dit "d'économies en économies", donc, de moments en moments, l'humanité s'accoutume, s'habitue, découvre ce qu'est le mystère de Dieu. C'est une unique vision qui se déploie progressivement. Et Irénée ajoutera que Siméon, dans l'évangile de saint Luc, qui était de la postérité d'Abraham, accomplissait la joie du patriarche quand il embrassait le Christ en disant : "Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser s'en aller ton serviteur, car mes yeux ont vu ton Salut".
A vrai dire, si vous y réfléchissez, Siméon pas plus qu'Abraham n'avait vu le salut, il avait vu un petit enfant, comme Abraham avait vu Dieu délivrant Isaac au moment du sacrifice, mais de même qu'Abraham était prophète, de même Siméon est prophète, et leur regard va toujours plus loin que ce qu'ils voient et pressent ce mystère de Dieu qui les aspire, les attire et les nourrit. Irénée continue : "Les anges aussi annoncèrent une grande joie aux bergers qui veillaient dans la nuit, et Elisabeth dit : mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur. Ainsi l'exultation d'Abraham descendait sur tous ceux qui veillaient qui voyaient le Christ et qui croyaient en Lui, et de ses enfants, l'exultation remontait vers Abraham qui avait désiré voir le jour de la venue du Christ".
C'est donc en concevant cette histoire des hommes comme une unité où nous nous tenons tous de génération en génération, comme par la main, dans une unique expérience de foi qui ne cesse de se creuser et de s'approfondir, que nous comprenons comment les prophètes, et parmi eux Abraham, ont déjà vu Dieu, c'est-à-dire, ils ont commencé d'entrevoir le mystère de Dieu, et d'étape en tape, ce mystère s'est fait plus proche, plus intime, ils ont pu davantage embrasser le mystère de Dieu, embrasser le Seigneur, le saisir, le tenir dans leurs bras comme Siméon qui tenait l'Enfant au jour de la Présentation.
Il faut que nous comprenions que l'histoire des hommes est comme une unique histoire dont nous faisons partie, dans laquelle nous nous tenons tous, et nous vivons la foi parce que nous la recevons de nos pères, qui l'ont reçue eux-mêmes de leurs pères, et tous, nous avons reçu la foi d'Abraham, et lui l'a reçue de Noé, et Noé l'a reçue de notre premier Père Adam, qui au Paradis a reçu cette promesse : "Ta postérité écrasera la tête du dragon".
Frères et sœurs, c'est dans cette immense lignée de croyants que nous prenons notre place, et ce que nous vivons, c'et cela même qu'ils ont commencé de vivre, et ce qu'ils ont commencé de vivre s'accomplit en nous, et notre joie est la leur, et leur joie est la nôtre, et notre foi est la leur, et leur foi est la nôtre, et c'est pourquoi nous pouvons dire "notre Père Abraham", le Père des croyants, et nous pouvons ainsi exulter avec lui, parce que comme lui, nous sommes en marche vers ce Dieu que nous ne voyons pas encore, mais que nous voyons déjà parce que nous sommes remplis de ce mystère qui peu nous pénètre et nous entraîne et nous aspire vers Lui.
AMEN