NOTRE FAMILLE

Vigiles

Deuxième dimanche de l'Avent – C

(4 décembre 1994)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

C

e dimanche de l'Avent tourne nos regards vers les ancêtres du Christ et nous donne ainsi de méditer ce que Dieu réalise à travers les hommes. Jésus se présente comme Celui qui vient à la suite d'une multitude d'hommes qui ont suivi Dieu, qui ont cru en Lui. Il s'inscrit dans la foi d'un peuple, de personnages bibliques qui ont été choisis par Dieu. Mais une chose est importante à bien saisir dans cette célébration des ancêtres du Christ.

Très souvent, lorsque nous lisons la Bible, nous constatons que la Bible, en fait est une histoire de familles et de généalogies, les uns se succédant aux autres, chacun enfantant, chacun ayant, à la suite de ce qu'il est, une descendance. La Bible est une histoire de générations qui procèdent les unes des autres et qui, au fur et à mesure, saisissent comme un courant de l'histoire. La Bible est une histoire de personnes qui, en progressant dans le temps, en se reliant les unes aux autres, par la génération, marque ce que le Seigneur fait pour eux dans leur histoire familiale, personnelle, dans l'histoire d'un peuple marqué par l'histoire même du Seigneur.

On raplatit peut-être trop souvent cette his­toire des générations à ce qu'on appelle une "histoire sainte". Certes c'est une histoire sainte, mais c'est plus qu'une histoire qui essaie de perpétuer la mémoire ou le souvenir de ce qui est donné à un homme, à son fils, à ses descendants, à son clan, à sa famille, à son peuple. Nous avons l'habitude d'engendrer pour nous reproduire, pour que nous puissions, quelque part, laisser un peu de nous-même. Nous avons trop sou­vent l'impression qu'il nous faut donner naissance à des enfants pour que quelque chose de ce que nous sommes ou de ce dont nous faisons partie ne se perde pas mais se poursuive et se continue. Je crois que si l'on voyait dans cette optique l'histoire de la Bible qui est une histoire de généalogies, d'enfants, de descen­dants, on risquerait de réduire cette histoire à de la petite histoire. Or la Bible c'est l'histoire de Dieu. Ce n'est pas l'histoire d'une descendance, ce n'est pas l'histoire d'un peuple, c'est l'histoire de l'amour du Seigneur. En fait, ce que manifeste Jésus, lorsqu'Il s'adresse aux Juifs, c'est bien cela. La petite histoire de ces Juifs qui se déclarent "descendants d'Abra­ham", en disant un mensonge plus gros qu'eux puis­qu'ils disent : "Nous n'avons jamais été esclaves !" Ont-ils oublié l'esclavage d'Egypte ? Ont-ils oublié l'Exil à Babylone? Ces enfants d'Abraham, ces des­cendants de ce personnage glorieux ont été réduits à rien. Ils ont été infidèles à cette grande figure histori­que comme ils ont d'ailleurs certainement été infidèles à toutes les figures historiques de la Bible, à tous leurs ancêtres. Ils ne sont même pas dignes des ancêtres qu'ils ont. face à ces Juifs, le Christ marque qu'Il dé­passe leur histoire, qu'Il dépasse leur clan et leur fa­mille, mieux qu'Il dépasse leurs traditions car ils sont fils d'Abraham en se réclamant de traditions qui, au fur et à mesure, se sont données, de génération en génération, un peu comme dans une famille on se raconte les histoires et l'on essaie d'être héritier de quelque chose de cette famille. Le Christ manifeste qu'Il est de toute éternité et qu'Il est "Je suis !" Il y a là, pour nous, une approche fondamentale dans la manière dont nous allons nous-mêmes nous recevoir dans notre vie chrétienne, nous recevoir du Seigneur Jésus, et dont nous allons vivre notre propre foi et accéder à ce que Dieu nous donne, son salut.

En effet, le Christ marque d'une manière ir­rémédiable que ce que le peuple devait porter en lui, au fur et à mesure du temps, au fur et à mesure du déroulement de l'histoire, c'est une promesse. Mais cette promesse n'est pas celle d'une simple génération les unes après les autres, mais ce qui est promis en eux c'est que le salut s'inscrive dans leur chair et que, du coup, toute vie qui sera donnée, tout enfantement, toute génération, toute descendance sera marquée, dans sa chair, par le salut de Dieu. Dès lors cela change complètement les données du problème car il ne s'agit pas, pour le peuple de Dieu, de sauvegarder un héritage, d'être le gardien d'une tradition, de va­leurs familiales ou historiques, mais de percevoir combien, dans sa chair, dans son corps, dans tout ce qui est son histoire et sa vie, dans sa propre humanité et sa personne, que c'est le salut de Dieu qui s'inscrit.

C'est dans la chair de ce peuple et dans cha­que homme que vient se graver le salut de Dieu. Et du coup c'est ce que réalise le Christ. Il dépasse le peuple d'Abraham, il dépasse la famille, la génération et la descendance, car Il est Lui-même la promesse.

Il n'est pas simplement le réceptacle ou le point focal de toute l'histoire de l'humanité, mais Il est Lui-même ce qui est promis. Il est porteur en pléni­tude de ce que Dieu a toujours marqué avec les hom­mes, son salut dans la communion.

Ainsi donc, notre propre vie, à nous chrétiens, est de nous savoir à l'image des grands ancêtres, de ces grandes figures du Christ, est d'être des hommes qui ne se comprennent essentiellement que comme dépendants de Dieu. Les grandes alliances de Dieu sont des alliances de fécondité. La première bénédic­tion de l'histoire est une bénédiction pour un couple : "Soyez féconds ! Multipliez-vous ! Croissez et emplis­sez la terre et dominez-la !" L'alliance avec Noé est une alliance de fécondité récréée, d'un monde capable de reconnaître désormais la justice de Dieu.

L'alliance avec Moïse est inscrite comme une loi qui permet aux enfants d'Israël de se reconnaître enfants de Dieu. C'est aussi dans l'alliance avec David la promesse que dans cette chair, dans la personne même de chaque être, s'inscrit le lien, la communion. Et voilà ce que fait le Christ, alliance nouvelle et éter­nelle, qui inscrit dans notre propre être son salut, pour que nous aussi nous sachions où sont nos vraies origi­nes. Chaque chrétien, chacun d'entre nous peut dire : Je suis fils d'Adam, fils de Dieu. Notre vie, notre mis­sion n'a de sens que pour participer à cette fécondité de Dieu dans le cœur des hommes, et c'est la vraie génération, c'est la vraie descendance, c'est la vraie histoire de l'Église, de continuer, de perpétuer, d'inscrire dans le cœur de chaque homme, ce que Dieu a fait pour le premier homme : "A son image et à sa ressemblance, Il le fit ". Nous sommes à l'image de Dieu et ceux qui nous suivrons doivent l'être.

 

 

AMEN