LES ANCÊTRES DU CHRIST
1 S 16, 1-13 b ; Ps 49 et Ps 64 ; Jn 8, 40+51-58
Vigiles du deuxième dimanche d'Avent – B
(5 décembre 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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n vérité je vous le dis, avant qu'Abraham fut, Je suis !" Par ces paroles Jésus nous introduit à la signification la plus profonde de l'Ancien Testament, de cette longue période que nous célébrons ce soir où nous rassemblons dans notre prière autour de cet autel tous les ancêtres, les patriarches les prophètes, tous ceux qui ont attendu Jésus. "Avant qu'Abraham fut, Je suis !
En un premier sens, le plus obvie, cette parole de Jésus oppose à la vie d'Abraham qui, comme celle de tous les patriarches, de toutes les générations qui se sont succédé comme celles de tous les hommes se déroulent dans le temps, Abraham fut, Moïse fut, David fut, à ce déroulement de l'histoire Jésus oppose son éternité divine, "Je suis !" Avant que le temps ne s'écoule, Je suis auprès du Père, dans le sein du Père. C'est le premier sens, et c'est ainsi d'ailleurs que les juifs ont compris cette parole de Jésus puisqu'ils ont saisi des pierres pour le lapider.
Pourtant cette interprétation fondamentale, essentielle n'épuise pas toute la signification de cette parole car quelques phrases auparavant Jésus avait dit : "Abraham s'est réjoui à la pensée de voir mon Jour. Il l'a vu et il a été dans la joie." Abraham a vu le Jour du Christ. Qu'est-ce à dire ? Le Jour du Christ c'est le jour de son incarnation, c'est le jour de sa venue sur la terre, en attendant le jour de son retour sur la terre, de sa Parousie. Ce jour du Christ, Abraham s'est réjoui en y pensant, il l'a vu et il a été dans l'exultation. Cela, nous pourrions l'interpréter comme le fait saint Irénée en disant qu'Abraham, parce qu'il était prophète, a vu par avance le Jour de la venue du Christ. Il voyait par l'esprit le jour de la venue du Seigneur et l'économie de sa Passion par laquelle lui-même et tous ceux qui, comme lui, croiraient en Dieu, seraient sauvés. Et c'est pourquoi il tressaillit d'une grande joie.
Certes Abraham peut avoir ainsi pressenti prophétiquement, comme le roi David, comme Moïse, comme Isaïe, comme Jérémie, le Jour de la venue du Seigneur. Tout l'Ancien Testament est comme une immense prophétie qui s'avance vers l'Incarnation du Christ et qui, par avance, en dessine déjà les contours. Mais Jésus ne dit pas seulement : "Abraham s'est réjoui à la pensée de voir mon Jour" cela c'est la prophétie, Il dit : "Il l'a vu ! et il a été dans l'exultation." Abraham a vu le Jour du Christ. Alors nous pourrions aussi penser, avec saint Hilaire, dans l'admirable page du "Traité des mystères" que nous lisions tout à l'heure, que ce n'était pas simplement une annonce prophétique mais déjà, que chacun des évènements, chacun des personnages, chacun des moments de l'Ancien Testament était plein d'une sorte de préfiguration de la venue du Christ. Dans Isaac lié sur le bois, dans Joseph vendu par ses frères, dans Moïse montant sur le Sinaï, d'une certaine manière, c'était Jésus, Jésus sur la croix, Jésus trahi, Jésus transfiguré qui était déjà comme une lumière encore incertaine à travers l'ombre réellement présent. Il s'agirait d'une prophétie en acte et toute la vision à laquelle saint Hilaire nous invite, toute la vision de l'Ancien Testament s'expliquerait par cette sorte de manière de pré-contenir le mystère du Christ dans tous les événements qui ne se contentent pas de l'annoncer mais en quelque sorte le préparent en le contenant mystérieusement déjà. Il s'agit quand même de figures.
Peut-être pouvons-nous aller plus loin encore et essayer de comprendre comment le Christ, non seulement en tant qu'Il est Dieu, mais le Christ dans son humanité, dans son Incarnation est le contemporain de tous les événements de l'Ancien Testament. En effet, Jésus comme Verbe du Père, comme Parole de Dieu, Jésus comme engendré par le Père est l'image parfaite du Père. Il est "'l'effigie de sa substance" comme le dit l'épître aux Hébreux, "l'image du Dieu invisible" comme nous le dit saint Paul dans l'épître aux Corinthiens. Le Verbe, donc, de toute éternité, est l'image du Père. Il y a donc dans le Verbe une connaturalité avec l'homme. Bien avant l'Incarnation, avant même le péché de l'homme de toute éternité il y a une connaturalité du Verbe avec l'homme puisque l'homme a été créé a l'image de Dieu et que Jésus, le Verbe, est l'Image du Père. Et c'est ce que saint Irénée, dans un passage admirable de son livre "Contre les Hérésies" essaie de nous faire comprendre.
"Lorsque le Verbe de Dieu s'est fait homme, se rendant semblable à l'homme pour rendre l'homme semblable à Lui, Il voulait que, par la ressemblance avec Lui, l'homme devienne précieux aux yeux du Père. Dès les temps antérieurs, en effet, l'homme avait été fait à l'image de Dieu, mais cela n'apparaissait pas encore pleinement car le Verbe, l'image du Père, n'était pas encore visible, Lui à l'image de qui l'homme avait été fait. Mais lorsque le Verbe de Dieu se fit chair, Il fit apparaître l'image dans toute sa vérité en devenant Lui-même l'homme, c'est-à-dire cela même qui était son image. Et ainsi Il rétablit parfaitement la ressemblance de l'homme avec Dieu. Le Verbe, de toute éternité est l'image du Père et nous avons été façonnés à l'image de l'Image. Et le Verbe, dans les derniers temps, en s'incarnant, a pris sur Lui l'apparence de cette image de Lui-même qu'était l'homme pour amener cette image à sa plénitude, Lui qui est l'image parfaite du Père".
Il y avait donc, dès le départ, dans le Verbe, Fils, toute la vocation de l'homme à devenir fils, fils adoptif, mais réellement fils du Père. Le Fils portait en quelque sorte en Lui tous ces fils que nous sommes. Dés le départ Jésus portait en Lui-même notre existence, notre destinée, le dessein du Père sur nous. Et par conséquent tout le déroulement de l'histoire est pré-contenu dans la nature même du Fils regardant le Père comme une image parfaite de sa substance. Toute l'histoire dans son déroulement est déjà contenue dans le mystère du Fils. Et à chaque évènement qui se passe, ce n'est qu'une réalisation progressive de ce dessein de Dieu ainsi contenu tout entier dans le Verbe en Jésus. Et quand Dieu s'incarnera, Il se contentera de faire éclater au grand jour ce qui était mystérieusement, invisiblement mais réellement déjà contenu dans tous les événements que vivaient Adam, Noé, Abraham, Moïse.
Ainsi tous les hommes, de tous les temps sont les contemporains du Christ parce que le Christ a en eux-mêmes vécu déjà par avance tout ce mystère qui éclaterait de façon plénière quand Il s'incarnerait pour récapituler toute l'humanité en Lui. Vénérons ces pères qui nous ont engendré dans la foi car nous croyons de la foi même d'Abraham. Vénérons Adam, notre premier père, vénérons Abel, le premier offert en sacrifice, vénérons qui, en notre nom, a fait alliance avec Dieu, vénérons David qui, en notre nom, a dansé devant l'Arche de la présence de Dieu, vénérons tous les prophètes, vénérons tous ces hommes qui, les uns après les autres, peu à peu, marchent dans cette immense procession qui s'avance vers la crèche de Jésus, vénérons qui ont laissé l'Esprit façonner en eux-mêmes le visage du Christ, le visage du Christ et de son Église et notre visage à nous-mêmes qui sommes leurs enfants, qui sommes leurs héritiers. Vénérons en eux les commencements de notre salut. Vénérons en eux cette immense geste du salut de l'homme qui peu à peu se réalise et dans laquelle nous sommes emportés avec eux jusqu'à la gloire du Père.
AMEN