NOS CONTEMPORAINS

Jn 8, 31-40+51-58

Vigiles du deuxième dimanche de l'Avent – A

(6 dcembre 1992)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

S

i vous demeurez dans ma Parole, vous serez mes disciples, vous connaîtrez la vérité, la vérité vous rendra libres. Abraham a vu mon Jour et il s'est réjoui !"

Je ne sais pas comment vous vous imaginez ces braves gens de l'Ancien Testament. David, c'est facile, nous avons eu une description tout à fait sug­gestive. Moïse, c'est pas compliqué. L'art, de bon ou mauvais goût, l'a représenté dans la peinture ou pire encore au cinéma et chacun garde ces visions de Moïse un peu général Schwarzkopf au bord de la Mer Rouge, tenant si ce n'est le sabre du moins le bâton pour diviser la mer. Peut-être qu'il en rirait beaucoup ! Quant à Abraham, nous ne savons rien sinon qu'il était vieux. Les prophètes, les rois, les justes n'ont pas de visage. Peut-être croyons nous aussi que, parce que nous les avons mis dans les niches des saints, ils sont là fixés pour toujours au départ de l'histoire, un peu comme les bornes de la route Napoléon. Au mieux ils sont encore des chanoines honoraires des stalles de l'église, là encore, silencieux ou ronflants, au moins ils seraient encore vivants.

Le fait qu'en ce deuxième dimanche de l'Avent nous fassions mémoire de ce peuple innom­brable dont on ne connaît que quelques noms, ceux-là mêmes que Dieu a choisis de Lui-même après en avoir passé un certain nombre, comme nous le sug­gère le choix de David, le fait de faire mémoire de ces hommes, de ces femmes dont certaines furent très grandes à de nombreux plans et dont le rôle fut plus important que celui de certains rois, je pense par exemple à Judith ou à quelques autres comme cela, si les femmes aujourd'hui devaient faire ce qu'a fait Ju­dith, elles refuseraient quelques ministères, faire mé­moire de ces hommes, de ces femmes, c'est les ins­crire non pas dans la chronologie du temps, car cela c'est le travail des historiens, mais c'est vivre avec eux dans le mémorial du salut. C'est nous approcher d'eux ou nous laisser approcher par eux dans le mystère du salut. Et si le mystère du salut s'est incarné dans un temps et un lieu de l'histoire, il est au-delà de ce temps et de ce lieu, autrement nous ne serions pas ici et il n'y aurait eu ni Abraham ni les autres.

Ce soir je voudrais simplement vous suggérer que nous sommes ensemble, eux et nous nous avec eux, contemporains. Nous sommes de la même épo­que, nous sommes du même temps si ce n'est du même moment. Nous sommes de la même terre si ce n'est de la même nation. Ces hommes et ces femmes ne sont pas pour nous des gens qui ont vécu, il y a longtemps et dont nous garderions pieusement le sou­venir. Nous ne les ignorons pas parce qu'ils ne nous ont pas ignorés, ni ne nous ignorent encore. Certes ils ont vécu avant le Christ et nous après, mais que veut dire cet avant ou cet après pour un Dieu et un Fils de Dieu éternel dont l'amour et le salut sont éternels ? Nous sommes donc leurs contemporains car ils nous ressemblent et nous leur ressemblons. Ils nous res­semblent parce qu'ils ont vu ce dont nous vivons. Ils ont vu le Christ ressuscité, ils sont témoins de la Ré­surrection, différemment que les apôtres, mais avant eux. Les apôtres c'était le dimanche, eux c'était le samedi lorsque le Christ, descendant aux enfers, les a tous ramassés, les uns et les autres, et ensemble par la main. Ils sont donc bien contemporains de notre foi car si, dans l'histoire, ils ont tressailli à la perspective de voir le Jour et d'être libres de tout mal et de tout péché, donc d'être justifiés, d'être sauvés, ils ont vu le salut. Ils ne L'ont pas vu comme Siméon qui l'a tenu dans ses bras puisque le salut les a pris dans ses mains pour les emporter dans ce cortège triomphal de la Pâque et de la Résurrection. Donc désormais il n'y a pas, si ce n'est celle de l'histoire, de différence entre eux et nous. Ils vivent de la Pâque de Jésus, nous vi­vons de la même Pâque du Christ. Ils se réjouissent de la gloire de Dieu comme nous nous réjouissons de la même gloire de Dieu. Nous sommes contemporains dans la Pâque du Christ avec eux. Et eux-mêmes ne cessent, comme tous les saints d'après, de nous ac­compagner de leur incessante tendresse, ne cessent de nous imprégner de leur espérance, ne cessent de nous fortifier de ce qui les a fait marcher ainsi que dit l'au­teur de l'épître aux Hébreux, "comme s'ils voyaient l'invisible". Et c'est là la deuxième ressemblance que nous avons avec eux, c'est que contrairement à eux, nous ne voyons pas l'invisible c'est-à-dire que nous leur ressemblons parce que nous aussi, nous atten­dons. Ils ont attendu le premier avènement, nous at­tendons le second. Ils ont attendu le premier avène­ment dans la nuit, dans la veille, dans la guerre, dans l'échec, dans le péché, ils ont connu toutes sortes de maux, ils ont connu des moments de joie, des mo­ments de détresse, ils ont chanté ces psaumes que nous chantons et qui sont des psaumes d'espérance sur un chemin aussi difficile que le leur. Nous sommes leurs contemporains de ce côté-là. Nous attendons comme eux de voir le Jour, mais comme eux ont un jour tressailli à la perspective de ce jour, nous aussi, nous pouvons tressaillir à la perspective du jour qui est toujours le même, celui du Christ. Eux l'ont at­tendu et l'ont vu lors du premier avènement, nous l'attendons et le verrons dans le second avènement. Ils sont contemporains de notre foi dans le mystère pas­cal et nous sommes leurs contemporains dans l'espé­rance du jour.

Dans la prière de présentation, nous avons dit: "Bienheureux patriarches et prophètes qui nous ont parlé de Toi en traits de lumière !" Je crois qu'aujour­d'hui nous pouvons nous parler, les uns les autres, comme eux, en traits de lumière, et en tressaillir de joie et d'allégresse. De même que nous ne savons que nous avons un visage que parce que les autres en ont un, regardons le visage de quelqu'un qui va nous dire un trait de lumière de l'attente.

Il y a quelques semaines, j'ai trouvé dans mon casier de courrier à la prison un petit mot : "Monsieur l'Aumônier, je voudrais vous voir, apportez-moi une Bible." Je vais donc acheter deux bibles, l'une simple, en français courant, bible condensée qui ne dit pas tout, épaisse, qu'on lit facilement, je ne sais jamais sur qui je tombe, et une autre en papier bible, reliée, pro­pre. Pourquoi ne pas offrir des livres qui soient aussi beaux que les nôtres ? J'arrive dans la cellule du gar­çon avec mes deux bibles. C'est un homme jeune, une trentaine d'années. Je me présente, je m'assois sur son lit car il n'y a qu'une chaise. Je luis dis : "J'ai reçu votre petit mot." Il me dit : "C'est bien, vous allez plus vite que l'assistante sociale !" Cela je l'entends sou­vent. Je lui présente mes deux bibles. "Celle-là est pour des gens qui ne connaissent pas beaucoup la foi, qui n'ont jamais lu la Bible". J'y allais doucement, délicatement. "Et j'en ai une autre qui est complète.'' Il dit : "Je prends la complète."- "Vous l'avez déjà lue?" -"Ah non !" - "Vous savez ce qu'il y a dedans ?" -"Non, dites-le moi !" Je prends la table des matières et je lui montre les deux testaments et, comme je le fais toujours, j'indique le Livre des psaumes. Il me dit: "C'est très bien, je vous remercie." Et je m'en vais. Je ne suis pas revenu tout de suite. Après tout, ce n'est pas urgent. D'abord Dieu a le temps. Et trois semaines après je retrouve dans mon casier un mot de ce garçon et entre autres cette phrase que je vous dis de mé­moire mais dont je suis sûr de chaque mot : "Mon­sieur l'Aumônier, vous m'avez apporté une Bible Je suis maintenant le plus heureux des hommes. C'est un régal pour moi de la lire."

"Ceux qui garderont ma Parole seront mes disciples et connaîtront la vérité." Cela arrive. "Ils tressailliront de joie en pressentant mon Jour". Je suis donc allé le voir et j'ai eu avec lui, une des plus belles conversations sur la Bible de ma vie. Il ne lit que l'Ancien Testament, c'est pour cela que nous sommes contemporains. Il a commencé par lire Job, ce n'est pas cela que je lui aurais indiqué. Il m'a sim­plement dit tout le plaisir, tout le bonheur, toute la lumière, toute la force qui emplissait son cœur depuis qu'il lit la Bible du matin jusqu'au soir. Vous allez me dire : "Il a le temps !" Tant mieux ! C'est un trait de lumière C'est un trait de lumière où la Parole que je viens de proclamer se fait chair, cette Parole que Jésus avait dite à propos d'Abraham, à propos de ceux qui l'attendent, à propos de ceux-qui gardent sa Parole, qui connaissent la vérité et cette vérité qui rend libres. "Je suis le plus heureux des hommes !" Je ne sais pas un chrétien parmi vous peut dire, qu'un jour il a été plus heureux en lisant la Bible. "Il s'est réjoui à la vue du Jour !" Et depuis trois mois qu'il est là, il lit la Bible toute la journée. De fait les discussions se sont un peu plus approfondies, mais j'en apprends autant que je lui en apprends. C'est bien un trait de lumière.

Restons donc à veiller dans cet unique temps de la Parole, cet unique temps de la vérité, cet unique temps de la liberté. Et que nous en vivions de façon suffisamment forte et simple pour que cette Parole s'incarne dans notre vie, c'est-à-dire se dise pour les autres, pour que cette vérité s'exprime dans notre vie, c'est-à-dire attire les autres, et pour que cette liberté soit partagée avec les autres, c'est-à-dire leur permette à eux aussi, un instant, même peut-être mystérieuse­ment, dans la nuit, de pressentir le Jour.

 

 

AMEN