LE CHRIST ENTRE DANS LA CHAIR

Jn 8, 31-40+51-58

Vigiles du deuxième dimanche d'Avent- C

(4 décembre 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Jessé et David, ancêtres du Christ

 

S

i quelqu'un garde ma Parole, il ne verra jamais la mort !" Frères et sœurs, vous comprendrez que ce soir, j'aie envie de parler plus spécialement aux jeunes séminaristes de notre diocèse qui nous font la joie de partager avec nous ce temps de prière des vigiles, et à ceux qui parmi nous ont particulièrement présente à l'esprit la célébration qui a eu lieu ce matin dans la cathédrale d'Arles pour célébrer, dans la foi et dans la peine, le mystère de l'entrée de Thierry dans le cœur de Dieu. En effet, ce que nous célébrons ce soir n'est pas sans lien avec ce que nous avons célébré ce matin. Je commencerai par ce que nous célébrons ce soir.

Nous fêtons les ancêtres du Christ. Il faut bien voir ce que nous voulons dire quand nous célébrons les ancêtres du Christ. Nous disons que Dieu n'aurait pas pu venir dans le monde s'Il ne s'était inscrit dans la chair des hommes. On ne vient pas à la vie sans passer par ceux qui vous donnent la vie. La chair de l'homme est une réalité qui donne la vie. Et si nous avons un sentiment du temps si particulier, nous les hommes, c'est parce que nous sommes des vivants et que notre corps, que notre condition charnelle porte en elle une sorte de rythme qui n'est pas simplement le rythme des saisons ou des astres mais qui est d'abord le rythme profondément biologique de notre corps et qui a commencé par deux cellules, qui s'est développé jusqu'à la maturité, puis ce corps qui, au fil des années, s'est acheminé petit à petit vers sa mort.

Quand nous célébrons ce mystère des ancêtres du Christ, nous voulons dire que le Verbe éternel de Dieu, la Parole créatrice de Dieu, pour entrer dans la chair humaine, est passé par la chair. Elle s'est inscrite dans la mémoire de la chair des hommes. C'est quel­que chose qui nous paraît banal, parce que nous som­mes habitués à ce rythme des générations qui s'en­gendrent les unes les autres. Mais quand c'est Dieu Lui-même, à qui il prend l'idée tout à coup de s'ins­crire dans cette chair des hommes, qu'est-ce que cela peut vouloir dire ? Qu'avait-il donc besoin de venir s'inscrire dans le fil des générations humaines ? Pour­quoi Dieu avait-il tellement envie de partager notre condition jusque dans la chair ? La chair de l'homme est mémoire. Nous le savons maintenant, même au plan biologique. Chacun d'entre nous, dans sa consti­tution même d'être de chair, est façonné par une sorte de code, de mémoire qui fait que nous sommes ce que nous sommes, pas exclusivement bien sûr, mais c'est absolument incontournable et indispensable.

Jésus a voulu s'inscrire dans cette mémoire-là. Mais plus profondément encore, Il a voulu s'inscrire dans cette mémoire qui est l'Histoire, c'est-à-dire le fait que notre chair, notre corps est porteur de tout ce temps que nous vivons et qu'il y a une sorte d'échange permanent entre tous ces actes que nous posons et notre corps qui en est le lieu, le support. Si Jésus a voulu prendre racine dans notre chair humaine, c'est tout simplement parce que, depuis le péché, notre chair ne savait plus où elle allait. C'est ce que veut dire précisément le fait que notre chair est vouée à la mort. Dans notre existence corporelle, dans notre existence actuelle soumise au régime du péché, nous ne savons pas où nous allons. Or, quand le Verbe de Dieu s'empare de la chair de l'homme, Il lui donne une destination qui est le cœur même de Dieu.

Ici, il s'est passé quelque chose que nous ne pouvons pas réaliser encore, que nous réaliserons un jour. C'est que quand Dieu s'inscrit dans la condition humaine, Il prend la chair de l'homme, ce qu'il y a de plus fragile, de plus vulnérable. Il la prend de façon si intime qu'Il est Lui-même chair : "Le Verbe s'est fait chair !" Mais en même temps, Il ressaisit, de l'inté­rieur même, cette chair et Il l'ouvre au mystère de Dieu, par cela même qui constitue le moment où la chair vient buter sur son incapacité d'arriver au but, la mort. Autrement dit, lorsque nous fêtons les ancêtres du Christ, nous célébrons ce mystère d'un Dieu qui s'empare de ce que nous sommes, dans ce qu'il y a de plus fragile et à la limite de plus incompréhensible, (Pourquoi sommes-nous des êtres de chair ?) et qui prend cela, qui s'en empare et qui, par sa propre mort, nous ouvre radicalement, au mystère de Dieu.

Ici, la chair n'est plus l'enracinement. Ou plus exactement nos racines ne sont plus derrière nous ; nos racines sont devant nous. Elles sont dans le corps du Christ Ressuscité. L'histoire a basculé. Notre exis­tence dans un corps a acquis une autre vérité, pas simplement un autre sens, mais véritablement une autre vérité. C'est d'un autre ordre. Et si, au moment de notre mort, nous ne laissons plus que le témoi­gnage de notre corps, en réalité, c'est que notre être, en ce qu'il a de plus profond, vient de trouver ou est appelé à trouver dans le cœur même de Dieu son vé­ritable enracinement d'éternité.

Ce qu'on laisse sur la terre, c'est notre enraci­nement dans la terre. Nous sommes façonnés de la terre. Et au moment où nous mourons, nous sommes enracinés dans le cœur même de Dieu. Et c'est notre corps qui en fait les frais, c'est notre condition charnelle qui en fait les frais. Et nous n'en voyons que la face de destruction, que la face de la vie qui bute à ce moment-là et qui ne sait plus où aller. Alors que Dieu, et c'est précisément le sens de la Pâque, de la Pâque de Dieu dans notre chair humaine dans la chair et dans le corps de chacun d'entre nous, alors que Dieu s'empare de nous pour nous donner notre racine d'éternité.

Ce soir, en célébrant les ancêtres du Christ, nous ne devons pas imaginer nos ancêtres derrière nous. Nos ancêtres, maintenant, sont devant nous. Nos ancêtres ce sont tous ceux que nous avons connus et aimés, mais aussi tous ceux que nous n'avons ni connus ni aimés parce que nous n'avions pas l'occa­sion de les rencontrer, mais qui saisis par la puissance de la Résurrection du Christ, sont devenus nos vérita­bles racines. Là où pesamment, douloureusement, nous nous avançons jour après jour, pas à pas, ils nous tirent par des chemins que nous ne connaissons pas mais que Dieu seul connaît, car c'est Lui qui, ul­timement, veut et a voulu être pour nous la Terre Promise, là où nous pouvons enfin, définitivement, trouver la véritable Vie dans notre véritable chair ressuscitée.

 

AMEN