NOTRE PÈRE, C'EST ABRAHAM

Jn 8, 31-40+51-58

Vigiles du deuxième dimanche d'Avent – B

(6 décembre 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Q

uand nous faisons mémoire des ancêtres du Christ, nous célébrons ce grand mouvement que Dieu a mis en œuvre à partir du moment ou, voulant réinstaurer une véritable alliance avec les hommes, Il a appelé Abraham, Il a appelé Moïse, le peuple qui marchait à la suite de Moïse et qui a fran­chi la mer Rouge, puis tous les prophètes, les rois et tous les ancêtres du Christ. Cette énorme machine humaine que Dieu a ainsi mise en route s'est déployée pendant les siècles, au fil des joies, des espérances, des peines, et souvent d'innombrables souffrances dont les livres de l'Ancien Testament ne sont qu'un tout petit reflet.

Mais lorsque Jésus parle avec ses contempo­rains, les juifs savent qu'ils sont les héritiers de toute cette histoire. Ils réalisent qu'ils sont les héritiers de ce passé lourd glorieux, à certains moments exaltant, à d'autres extrêmement décevant, mais ils prennent à bras le corps cette histoire dont ils sont les héritiers. "Notre père, c'est Abraham !" Dans le monde ancien, pouvoir dire : "notre souche remonte à deux mille ans auparavant" c'était pour les juifs infiniment plus fier que les romains avec Romulus et Rémus ou les grecs avec leur Iliade ou leur Odyssée. C'était remonter bien au-delà des temps légendaires C'était s'enraciner dans toute la vigueur, dans toute la force de générations et de générations qui s'étaient enchaînées et qui s'étaient suivies.

Or face à cette prétention, Jésus affirme avec une force extraordinaire : en réalité, la paternité dont vous vous glorifiez, vous la comprenez complètement de travers. Ces origines dont vous êtes si fiers, vous les lisez d'une façon charnelle, propre à vous enorgueillir, propre à vous donner une assurance, alors qu'en réalité la manière même dont vous comprenez vos racines ne fait que manifester ce que vous êtes capables de faire : chercher à accomplir des œuvres de mort.

Et c'est à partir de là que l'on voit mieux, que l'on discerne mieux comment Jésus établit une sorte de parallèle ou d'antithèse permanente entre Lui qui est la vie et les juifs qui cherchent à le tuer, entre Lui qui apporte la liberté et les juifs à qui Il reproche d'être esclaves, entre Lui qui apporte la Parole et les juifs qui manquent de foi en sa parole. Pourquoi ? Parce qu'il y a deux manières de regarder l'histoire. Il y a la manière des interlocuteurs de Jésus. L'histoire, comme ces racines sur lesquelles on se fonde, comme si l'histoire se fondait en elle-même, comme si tout ce grand mouvement d'humanité trouvait en lui-même sa justification et sa fierté. Et puis, il y a Jésus qui dit : vous ne vous rendez pas compte, mais celui-là même dont vous êtes si fiers, Abraham, savez-vous sur quoi il reposait ? Il reposait sur Ma présence. "Avant qu'Abraham fut, Je suis !" Et par conséquent, celui que vous prenez pour fondement, vous ne vous rendez pas compte que, d'une certaine manière, il vous désa­voue, puisque précisément lui-même ne se posait pas comme fondement absolu de l'histoire du peuple de Dieu. "Il exultait à la pensée de voir mon Jour !" Lui, celui que vous prenez pour votre père, ne cherchait pas à être fondateur d'histoire. Bien au contraire, il savait que sa raison d'être était devant lui. Et s'il exultait de joie, c'était à la pensée de voir Mon Jour, le jour de Celui qui, précisément, vient à vous.

Il y a là pour nous occasion de réflexion sur notre propre histoire. Comment relisons nous notre propre histoire personnelle ? Avons-nous la tentation de la lire comme la manière dont progressivement, jour après jour, effort après effort, nous nous consti­tuons nous-mêmes, nous nous bâtissons pour ainsi dire le socle de notre propre statue ? Ou bien est-ce que replongeant aux origines de notre passé, replon­geant jusqu'aux racines de nous-même, nous accep­tons cette exultation de joie qui ne peut être que grâce et qui nous dit simplement : "Je suis", non pas nous, mais Lui. Il est Celui qui, de génération en génération, était là, d'une présence vigilante, de toute la tendresse de sa miséricorde et de son pardon, de tout le désir de voir jaillir la vie de ce peuple qu'Il avait constitué, d'y voir surgir l'avenir et la vérité de toute humanité. Et nous-mêmes, comment nous voyons-nous ? Es­sayons-nous de nous construire nous-même, par une sorte de pur effort et de main mise sur nous-mêmes ? Ou bien acceptons-nous que la racine de notre être, ce soit ce face à face avec le Christ qui nous dit tout simplement : "Je suis ! Avant même que tu existes, Je suis ! Et là où tu vas, et où tu n'es pas encore, c'est Moi qui suis là ! Et c'est l'éternité de ma présence au cœur même de ta vie, au cœur de ton histoire si fra­gile et si menacée à tout moment, qui constitue la trame, la texture même de ce que tu vis et de ce que tu es toi-même".

Frères et sœurs, fêter les ancêtres du Christ, comme nous y invite la liturgie de ce jour, ce n'est pas simplement faire mémoire d'un passé glorieux, ce n'est pas chercher à nous glorifier par nous-mêmes. Tout cela ne serait qu'une œuvre de mort. "Vous cher­chez à Me tuer !" En réalité, célébrer les ancêtres du Christ, c'est célébrer ce face à face de l'éternité de Dieu face à chaque instant du mystère d'Israël. De sorte que, au moment même où le Christ vient au cœur d'Israël, Israël puisse accepter, les mains vides et totalement démuni, la présence de Celui qui se pose devant lui et qui lui dit tout simplement :"Je suis !" Et alors, au lieu de vouloir empoigner des pierres pour le lapider, savoir nous appuyer sur Lui qui est la pierre et le rocher de notre foi.

Que ce temps de l'Avent qui nous introduit progressivement vers la crèche de Bethléem, vers le moment où "Je Suis" a resplendi dans notre humanité, que ce temps de l'Avent soit vraiment pour nous l'oc­casion d'une conversion. Nous regarder nous-mêmes, non pas trouvant en nous-même notre propre justifi­cation, mais nous voir simplement à la lumière de Celui qui s'est manifesté dans le buisson ardent et qui nous a dit la seule chose qui compte pour notre propre existence : "Je suis !"

 

AMEN