LES ANCÊTRES DU CHRIST
1 S 16, 1-13 b ; Ps 49 et Ps 64; Jn 8, 31-40+51-58
Vigiles du deuxième dimanche d'Avent
(4 décembre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Arbre de Jessé
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C |
e soir c'est Adam, c'est Abraham, c'est le roi David qui nous accompagnent au milieu de cette nuit. C'est l'attente d'Adam, l'attente d'Abraham, c'est l'attente et le désir de David et des prophètes dans lesquels nous sommes invités à entrer. Adam chassé loin du paradis, loin de la joie et de la présence de Dieu, Adam errant à travers le monde, Adam seul, mais qui avait entendu cette parole dite à son épouse Ève, après le péché : "Entre le serpent et toi, je mettrai une inimitié et ta descendance lui écrasera la tête." Cette promesse, encore obscure soutenait le cœur d'Adam exilé loin du paradis, loin de la présence de Dieu, loin de ce visage qu'il rencontrait jadis à la brise du soir dans le jardin. Et Adam errant à travers le monde sentait son cœur, malgré son péché, malgré sa solitude, sentait son cœur gonflé par cette espérance, une espérance ténue mais pourtant plus forte que sa solitude : un jour sa descendance, la descendance d'Ève écraserait la tête du serpent, un jour la malédiction du péché, un jour cette opacité entre son cœur et le cœur d'Ève, un jour ce besoin de domination ce besoin de séduire disparaîtrait, un jour il retrouverait le visage de son Seigneur à la brise du soir, dans un jardin. Il savait, dans son cœur, que cette espérance pouvait soutenir sa longue errance à travers le monde désertique, sa longue solitude de pécheur livré à lui-même, abandonné, délaissé, mais tout de même animé par l'espérance de cette promesse.
Et puis, Abraham, un jour, a entendu au secret de son cœur, cette voix qui l'appelait à tout quitter, à quitter le pays de son père, à quitter sa famille, à quitter tous ses biens et à partir sans savoir où il allait. Le Seigneur prenait Abraham par la main, et la nuit, Il lui faisait voir le ciel criblé d'étoiles, ou bien Il l'emmenait sur le bord de la mer et lui montrait les innombrables grains de sable de la plage. Et Dieu disait à Abraham des choses étranges. Il lui promettait, à lui qui était vieux et sans enfant, qu'un jour, sa descendance serait aussi nombreuse que les étoiles du ciel, aussi nombreuse que les grains de sable de la mer. Alors, Abraham, dans la nuit, se mettait à rire. C'était un rire d'incrédulité, un rire peut-être pas d'ironie, mais un rire de doute. Et peu à peu la voix de Dieu se faisait si insistante et si pressante que le rire d'Abraham devenait un rire d'espérance et le début d'une joie qui naissait dans son cœur.
Un jour, l'enfant est né et Abraham a compris que les paroles de Dieu étaient sûres et profondes et que l'attente de la réalisation des promesses de Dieu était forte comme le roc. Mais Dieu lui a demandé de sacrifier cet enfant, l'enfant du sourire, Isaac, et il a fallu monter sur la montagne de Moriah, et là encore, ne pas comprendre, abandonner toute chose, tout laisser, sacrifier cet enfant qui pourtant était le fruit de la promesse, le fruit du miracle. Et quand l'enfant lui fut rendu, quand le Seigneur arrêta le bras d'Abraham qui levait le couteau, Abraham a compris que son attente rebondissait, rejaillissait indéfiniment, pour très longtemps, et que Isaac n'était pas encore l'accomplissement dernier de cette promesse, et que ce n'était pas seulement par Isaac que les étoiles du ciel jailliraient de son sein et que le sable de la mer s'écoulerait de son corps. Il comprenait qu'il y aurait un autre accomplissement, qu'il fallait que cette attente soit plus longue, plus grande, plus intense, plus remplie de désir. Et Abraham est mort, sans voir l'accomplissement de la promesse. Il est mort transporté par cette joie, parce qu'il avait entrevu le jour du Seigneur, parce qu'il savait que cette promesse de Dieu était sûre et qu'elle viendrait à son heure et en son temps, et le désir gonflait son cœur.
Puis ce fut Moïse. Moïse à la tête de son peuple, à travers le désert, ce long désert de quarante ans, ce désert interminable, cette attente de la terre promise. On était à ses portes, on semblait pouvoir y entrer tout de suite, et puis le peuple avait hésité et Dieu avait chassé le peuple, de nouveau, à travers le désert. De longues, longues années. Et Moïse marchait à la tête du peuple. Moïse savait que cette terre promise qu'il entrevoyait du haut du mont Nébo, au moment où il allait mourir sans y entrer, n'était pas encore la véritable terre promise, que ce n'était qu'une image de la terre promise véritable. Il savait que Dieu susciterait un prophète comme lui. Il savait que cette Parole qu'il avait entendu sur le mont Sinaï, cette Parole qui avait retenti dans le tonnerre et l'éclat de la flamme, cette Parole qu'il avait déjà entendue dans le buisson : "Je suis Celui qui suis", cette Parole annonçait une autre Parole ou la même Parole, mais pleinement révélée, devenue chair, une Parole vivante, le Verbe de Dieu.
Moïse s'endormant en face de la Terre Promise, sans pouvoir y entrer, Moïse qui, comme nous le dit le Deutéronome, "mourait dans le baiser de Dieu", Moïse mourait comme il avait vécu, le cœur rempli de cette immense espérance, de cette immense attente, de cet immense désir.
Puis, il y a eu David, dont on nous racontait tout à l'heure comment Dieu a envoyé Samuel : "le prendre derrière le troupeau, cet enfant roux et de belle apparence", celui à qui personne ne songeait comme l'élu du Seigneur, on n'avait même pas pensé à le faire venir et il a fallu aller le chercher, et Dieu a dit : "C'est lui ! Donne-lui l'onction !" Et l'Esprit de Dieu remplit David, et Dieu promit à David qu'il aurait un descendant, un roi issu de ses entrailles et que ce roi serait le Messie, serait l'Oint du Seigneur. Et David a pu croire un temps que ce serait Salomon son fils. Et en même temps il a bien pressenti que ce ne pouvait pas être si simple que cela et que l'attente durerait encore. C'est pourquoi il a pu crier : "Mon âme a soif de Dieu ! Mon cœur est comme une terre assoiffée de Toi ! J'ai espéré d'un grand espoir ". Et c'est ce cri qui retentit à travers tous les psaumes, ce grand cri de l'espérance de David, de l'attente de David, du désir qui remplit le cœur de David. Effectivement, Salomon n'est pas le Messie, et les rois après Salomon seront pires que lui, et le peuple lui aussi se dégradera et ce sera l'exil, et les prophètes comprendront que la promesse faite à Abraham, la promesse faite à Moïse, la promesse faite à David est l'objet d'une longue attente et d'un grand désir. Isaïe ne cesse de nous rappeler ce désir. Jérémie appelle le Seigneur de toutes ses forces. Et tous les prophètes, ensemble, disent : "Ah ! Si Tu déchirais les cieux et si Tu descendais ! Si enfin Tu venais !"
Frères et sœurs, l'espérance, l'attente, le désir n'ont pas commencé avec nous. Nous sommes portés par cette immense espérance qui, de génération en génération, de siècle en siècle a fait vivre ces hommes qui sont nos Pères. C'est la joie d'Abraham qui, déjà, entrevoit le jour du Seigneur. C'est le cri et la soif de David, c'est l'appel des prophètes, c'est la mort de Moïse dans le baiser du Seigneur, c'est l'errance d'Adam. Tout cela nous en sommes les héritiers, les héritiers spirituels. Nous sommes portés par ces Pères. Que nous aussi, nous soyons des hommes de désir. "Que l'homme de désir s'approche et qu'il reçoive la vie, gratuitement. Que celui qui a soif vienne et qu'il boive de l'eau de la vie ! L'Apocalypse, qui est notre livre, le livre de notre espérance et de notre attente, nous le redit : "L'Esprit et l'Épouse disent : "viens ! viens Seigneur Jésus !" Oui, dit le Seigneur :"Mon retour est proche !"
Viens Seigneur Jésus !
AMEN