ENFANTS DU RIRE D'ABRAHAM

1 S 16, 1-13

(6 décembre 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

E

n cette vigile du deuxième dimanche de l'Avent c'est vers les ancêtres du Christ que se tournent nos regards, notre méditation, notre prière.

Par la parole même de Jésus, l'évangile vient de nous rappeler ce rire d'Abraham, ce rire dont nous parle la Genèse, qui fut d'abord un rire d'incrédulité quand Dieu, prenant Abraham par la main et le faisant sortir de sa tente lui montra toutes les étoiles du ciel et lui promit, à lui qui avait plus de cent ans, une descendance plus nombreuse que ces étoiles ou que le sable du bord de la mer. Alors, nous dit le texte, Abraham se prosterna pour adorer et il se mit à rire en disant : "Moi qui ai passé cent ans, j'aurais une descendance ?" Sara à son tour se mit à rire quand Dieu en personne vint, à l'heure de midi, annoncer la naissance d'Isaac. Et pourtant, Isaac est né et il fut nommé de ce nom qui signifie : le rire de Dieu. Le rire d'incrédulité d'Abraham était devenu un rire de joie, un rire émerveillé devant ce don de Dieu qui est capable de faire l'impossible. C'est pourquoi Jésus nous dit "qu'Abraham exulta à la pensée de voir son jour". Car dans Isaac, ce n'était pas seulement une descendance corporelle, immédiate qui lui était promise, mais cette descendance définitive, cette descendance qui remplirait la terre pour les jours des jours et les siècles des siècles jusqu'à l'extrémité du monde, cette descendance qui est celle de Jésus-Christ, le véritable rire de Dieu, le véritable rire d'Abraham. "Abraham a exulté à la pensée de voir mon jour" dit Jésus, "il l'a vu et il s'est réjoui". Et nous sommes les enfants du rire d'Abraham.

        Il ne s'agit pas simplement là d'un simple jeu de mots ou d'une accommodation, car Abraham a connu en figure, mais dans la profondeur de son cœur, dans la blessure intime de son cœur, il a connu cette venue du Christ quand il monta sur le mont Moriah, à l'appel de Dieu et qu'il lui fut demandé d'offrir en sacrifice ce fils, ce fils qui était le rire de Dieu, ce fils qu'il avait reçu d'une manière merveilleuse, au-delà de tout ce qui était humainement possible, voilà que Dieu le lui demandait, au mépris de la promesse, par une sorte d'inconséquence arbitraire Et Abraham offrit son fils en sacrifice, mais Dieu arrêta son bras et le lui rendit vivant. Et en quelque sorte Abraham pressentit là ce que pouvait être le mystère de la Pâque, le mystère de la croix et celui de la résurrection. Oui, Abraham a exulté à la pensée de voir le jour du Christ, il a exulté dans le fond de son cœur de père meurtri, écrasé, dépouillé et en même temps comblé, de père qui recevait cela même qu'il avait donné et qu'il retrouvait au centuple. Oui, Abraham a vécu déjà le mystère du Christ. Dans son cœur de chair, il était comme le Père livrant son fils au monde, non pas pour condamner le monde mais pour le sauver. Car, le Père "a tellement aimé le monde qu'Il lui a donné son Fils", comme Abraham avait tellement aimé Dieu qu'il était capable de lui donner le fils de la Promesse.

       Oui, nous sommes les enfants de ce rire d'Abraham, de ce rire au-delà de la souffrance, de la détresse, de ce rire au-delà de l'impossible, au-delà de l'inconséquence apparente de Dieu, de ce rire d'exultation beaucoup plus profond, beaucoup plus décisif que toute joie humaine et que toute intelligence humaine.

       Et tout à l'heure nous entendions cet autre texte merveilleux, quand, envoyé par Dieu, le prophète Samuel donne l'onction à David, faisant de lui littéralement, puisque c'est le sens même de ce mot, le Christ, l'Oint de Dieu, le Bien-Aimé de Dieu, le roi selon le cœur de Dieu. Toute la Tradition ensuite, attendra que Dieu envoie un Messie qui sera le nouveau David, car personne n'était parvenu aussi profond dans l'intimité de Dieu, dans l'amitié exultante de Dieu, car David est celui qui dansait devant l'arche. David était celui qui chantait pour Dieu de toutes les forces de son cœur, de toutes les forces de son être David est celui, certes qui a péché, mais celui qui, du fond de son péché a fait jaillir le cri d'appel vers la miséricorde de Dieu. David, celui qui a connu le mystère de cette présence de Dieu dans le cœur, cette présence qui remplit toute la vie, qui la rend comme éblouissante.

       Abraham, David. Nous sommes les fils du chant de David comme du rire d'Abraham. Nous sommes les enfants de la danse de David et de ses psaumes et de la liturgie qu'il a organisée autour de l'arche de l'Alliance. Fils d'Abraham, fils de David, fils d'Adam, fils de tous ces hommes, de toutes ces générations d'hommes et de femmes qui se sont succédé pour aboutir à ce fruit ultime, à cette fleur merveilleuse, le Christ.

       Et c'est le dimanche de tout l'Ancien Testament, cet ancien Testament qui est comme une immense orchestration de l'attente du Christ de l'imminence de sa venue, de l'émerveillement devant son aurore. Cet Ancien Testament qu'il faut lire avec les yeux du cœur, avec les yeux émerveillés du cœur et de la foi, ce livre étrange dans lequel nous nous attendrions à trouver de la part de Dieu des leçons, une morale, une manière de vivre et où nous trouvons tellement de choses étranges, tellement de luttes et de batailles et de haines et de guerres et où nous trouvons aussi des prières et des chants d'amour, et des chants de désespoir et des lamentations et des cris de révolte et aussi la soumission devant ce Dieu terrible qui devient un Dieu si doux. Devant ce Dieu qui exige de nous l'adoration éperdue et qui, en même temps se fait connaître dans la brise légère et qui parle avec ses amis, face à face, "comme un ami parle avec son ami".

       Dieu d'Abraham, Dieu de Moïse, Dieu de Josué traversant la mer Rouge et faisant tomber les murailles de Jéricho, Dieu de Samuel, Dieu de David, Dieu de tous les prophètes. Quelle merveilleuse histoire et comme nous devrions la lire avec dévotion et en quelque sorte à genoux. Oui, cet Ancien Testament qui porte en lui tous les germes, non seulement du Christ, mais du Christ total, c'est-à-dire de nous tous qui sommes les membres du Christ. Car tout le mystère que nous vivons, toute notre vie n'est que l'épanouissement de ce que l'Ancien Testament avait déjà annoncé, murmuré, tout ce que le cœur de l'homme avait murmuré au cœur de Dieu et tout ce que le cœur de Dieu avait murmuré au cœur de l'homme. Cet Ancien Testament dont saint Hilaire disait dans une formule merveilleuse qu'il faut, dans le passé contempler le présent et dans le présent vénérer le passé. Oui, dans notre vie d'aujourd'hui nous devons retrouver avec vénération, avec adoration, avec émerveillement tous les traits qui par avance l'ont dessiné, qui en ont peu à peu façonné la possibilité, car notre cœur ne serait pas ce qu'il est, notre vie ne serait pas ce qu'elle est, notre foi ne serait pas ce qu'elle est si nous n'étions pas nés de la foi d'Abraham, nés du cœur de David, nés de l'amour repentant de ce peuple puni et racheté, nés de la vision émerveillée des prophètes, si nous n'étions pas nés de cela, nous ne serions rien de ce que nous sommes. Il n'y aurait rien dans notre cœur de ce mystère de Dieu, de ce mystère du Christ qui n'a pu éclore et parvenir jusqu'à nous que parce qu'il avait été ainsi lentement, laborieusement, amoureusement préparé dans le cœur de tant de générations. Oui, dans notre présent vénéré les traces de ce passé parce que en relisant ce passé, nous contemplons le présent, c'est-à-dire nous découvrons le sens profond de ce que nous vivons. Et quelquefois ce que nous vivons ne nous donnerait pas toute sa signification, toute sa lumière si nous n'avions pas ces traits de feu qui nous viennent de nos pères dans la foi.

       Nous sommes les enfants d'Abraham, les enfants des patriarches et des prophètes. Alors que le rire d'Abraham vienne jusqu'à nous, que nous exultions avec lui parce que nous avons vu le jour du Christ, nous sommes les enfants du jour du Christ parce que nous sommes remplis de cette lumière du Christ. Que nous dansions de joie avec David devant l'arche de Dieu, devant la vierge Marie, l'arche nouvelle qui porte le Dieu fait homme, le Dieu qui ne parle pas simplement du haut du ciel mais qui vient habiter parmi nous, au plus profond de notre cœur. Oui, dansons de joie avec David, exultons avec Abraham, avec tous ces ancêtres qui ont façonné notre foi. Rendons au Christ et coulons notre espérance dans la leur, notre attente dans la leur, notre désir dans le leur, attendons ce retour du Christ qui viendra accomplir notre attente comme son premier est venu accomplir la leur. Et alors, avec eux, eux nous tenant par la main, comme une immense procession des générations de l'humanité qui s'avance depuis le fond des âges jusque vers l'accomplissement de toute chose, comme cette immense procession, nous tenant par la main, nous laissant emporter et guider par eux, nous nous avancerons d'un pas humble mais ferme vers ce royaume qui est pour bientôt, ce royaume dont l'aurore se lève déjà, ce royaume qui vient, cette joie qui s'approche.

 

       AMEN