VIBRER A L'ÉTERNELLE INNOCENCE ET A L'ÉTERNELLE JOIE DE DIEU
Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-6+8-11 ; Lc 3, 1-6
Deuxième dimanche de l'avent – Année C (4 décembre 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
(à l'occasion de la Mort du P. Thierry Becker, le jeudi 1er décembre)
Pourquoi cette épreuve terrible ? Pourquoi Dieu force-t-il ces hommes ? Où voulait-il les mener? Le Seigneur avait commencé par travailler de l'intérieur, à "torturer" de l'intérieur le cœur de l'homme en lui disant : "ta façon de me répondre c'est une façon belle mais encore trop humaine. Tu veux me répondre en faisant quelque chose, en produisant une oeuvre, tu veux y donner ta générosité, toute ta morale, tout ton être, et c'est vrai que tu commences par me répondre en me donnant ce que tu as. Tu prends tes bagages, tu prends tes affaires, tu quittes ton pays, tu quittes ta vie, tu vas plus loin, et moi qui suis ton Dieu, je te demande encore autre chose, de te dépouiller encore plus, de devenir cet homme nu, car a ce moment-là seulement, tu seras cet homme véritable à qui je pourrai dire qui je suis. Car je voudrais que tu réalises qu'il n'y a qu'une chose qui compte, mais qu'elle est souvent douloureuse à comprendre, et que cette chose n'est pas de l'ordre de l'avoir, ni pour toi, pour moi, mais elle est de l'ordre de l'être : c'est notre relation à tous les deux. Il n'y a qu'une chose qui compte dans ta vie, et je souffre de te dépouiller encore plus, mais il me faut aller jusque-là si je veux que tu comprennes pourquoi je vais envoyer mon Fils qui sera ma chair et qui sera ce que Je suis. Pour que tu le comprennes vraiment, J'ai ajouté des épreuves, Je le sais, toi, homme de l'Ancien Testament, pour que tu découvres que la seule chose qui tiendra dans ce monde, c'est la relation entre toi et Moi, et que la seule chose qui compte, c'est que tu reconnaisses que, malgré ces épreuves, et en fait à cause de ces épreuves, tu croies toujours en ma puissance et en ma transcendance".
Je prends un exemple parmi ces sages de l'Ancien Testament : Job qui, après d'incroyables épreuves qui lui tombent dessus, qui vont des razzias des Sabéens ou des Chaldéens, ou encore de la foudre, et du vent violent qui tuent ses animaux, ses enfants, Job qui répondra : "le Seigneur avait donné, le Seigneur a repris, que le nom du Seigneur soit béni". "Que le nom du Seigneur soit béni. Ce qui compte plus que mes épreuves, c'est que tu es, toi, Dieu, même si tu fais tout pour me faire blasphémer, pourrait dire Job en des termes plus modernes, je Te bénirai quand même, malgré tout cela". "Aucune douleur, dit Job, aucun dépouillement, dit Job, ne me fera douter de ta bonté et de ta puissance. Même si je ne le comprends pas".
Et il est vrai, frères et sœurs, que tous ces hommes de l'Ancien Testament marchaient sans savoir ce que nous savons. Mais allons jusqu'au bout de cette longue file, allons jusqu'à Pierre qui dira, en réponse à ce que demande Jésus quand Il lui dit : "Mais qui suis-je ?" Et Pierre dira : "Tu es le Christ le Fils du Dieu vivant". Derrière ces épaules, derrière ces yeux, derrière ces sourcils, derrière cette tunique, dans une foi inimaginable, c'est ce qui fait que Pierre est Pierre, Pierre confesse que cet homme qui est là, qui va le déconcerter, qu'il reniera même, qui va le décevoir au fond de son cœur, car il faudra l'Esprit pour qu'il rentre dans sa vie, Pierre confesse que cet homme, derrière ce qu'Il leur avait dit, derrière cette parole puissante, est le Maître de l'histoire, le Seigneur des seigneurs, le Roi des rois, celui qui veut le bien pour chaque homme.
Frères et sœurs, dans notre vie d'aujourd'hui nous nous sentons souvent quelque peu dépouillés de ne pas sentir, de ne pas réaliser cette présence de Dieu. Mais qu'en était-il pour les hommes de l'Ancien Testament, qui ne savaient même pas que le Christ, l'oint, passerait par les souffrances pour les transfigurer et qui devaient vivre ces souffrances, ces épreuves comme la purification de leur être afin qu'ils découvrent que Dieu restait transcendant malgré cela et que seule comptait leur relation d'alliance entre Lui et eux. Nous savons maintenant que Dieu nous a précédés sur ce chemin et que, non seulement Dieu est tout-puissant et reste tout-puissant, mais encore Il veut nous emmener dans sa vie pour nous faire partager cette vie. Alors frères et sœurs, je ne dis pas cela pour que nous nous consolions à faible prix d'être après l'avènement du Christ, mais je voudrais que nous nous inscrivions avec notre chair d'hommes d'aujourd'hui, avec sa douleur, sa peine ou sa joie d'aujourd'hui, dans l'immense sillon creusé par la foi de tous ceux qui nous ont précédés. Car à force de nous précéder, ils nous tirent vers le Christ, ils sont devant nous, tous ces ancêtres qui ont, dans leur cœur, dans leur chair, dans leur vie, proclamé que l'être de Dieu est plus important que leur avoir sur cette terre.
Je voudrais terminer ce sermon avec un hommage simple et personnel à Thierry Becker, un jeune prêtre d'Arles qui est mort jeudi, en citant quelques phrases d'une petite lettre qu'il avait écrite. Entendez ces mots, il les avait écrits de son vivant, entendez ces mots aujourd'hui, alors qu'il est en Dieu : "La sainteté c'est suivre Jésus, tu n'y parviendras pas en luttant, mais en adorant. L'homme qui adore Dieu reconnaît qu'il n'y a de tout-puissant que Lui seul, il le reconnaît et il l'accepte, profondément, cordialement. Dieu est. Cela suffit et cela le rend libre. Si nous savions adorer, rien ne pourrait véritablement nous troubler, nous traverserions le monde avec la tranquillité des grands fleuves. Ne te préoccupe pas tant de ta pureté, de la pureté de ton âme, tourne ton regard vers Dieu, admire-le, réjouis-toi de ce qu'Il est, Lui, toute sainteté. Bénis-le à cause de Lui-même, c'est cela avoir le cœur pur. Et quand tu es ainsi tourné vers Dieu, ne fais surtout pas un retour sur toi-même, ne te demande pas si tu es avec Dieu. La tristesse de ne pas être parfait, ou de se découvrir pécheur est encore un sentiment humain, trop humain. Il faut élever ton regard plus haut, beaucoup plus haut, car il y a Dieu, l'immensité de Dieu et son inaltérable splendeur. Le cœur pur est celui qui ne cesse d'adorer le Seigneur vivant et vrai, car il prend un intérêt profond à la vie même de Dieu, et il est capable au milieu des pires misères et des pires épreuves de vibrer à l'éternelle innocence et à l'éternelle joie de Dieu".
AMEN