TRANSMISSION ET COMMUNION

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l’Avent – année A (4 décembre 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Dimanche dernier, premier dimanche de l’Avent, la liturgie nous invitait à méditer sur ce qui était à venir, sur le futur. C’est pourquoi nous avons choisi ce jour-là de méditer sur ce futur d’abord comme une réalité imprévisible.

Aujourd’hui, la liturgie nous invite à méditer sur le passé, en l’occurrence l’Ancien Testament et précisément sur cette figure énigmatique et difficile à comprendre dont nous avons eu le portrait dans la première lecture, celui de cet enfant qui naît de la souche de Jessé. Nous sommes donc invités aujourd’hui à méditer sur le passé.

La révélation chrétienne dans le Christ a un passé. C’est un fait. Jésus est venu dans l’humanité après une histoire d’au moins 1000 à 1200 ans, sinon plus. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? La solution la plus simple, chose très courante dans le monde ancien dès les origines du christianisme, a été de dire qu’à partir du moment où le Christ est venu, Il nous a apporté des choses définitives, essentielles, fondamentales. Tout ce qui était arrivé auparavant constituait au mieux des préparations, mais en réalité c’était tellement confus, étrange, provocant, inadmissible qu’il y eut comme un refus total de cet Ancien Testament avec toutes les cruautés, les horreurs qui y sont décrites, comme si Dieu avait travaillé en vain durant ces siècles et qu’Il avait finalement décidé d’envoyer son Fils. Ce n’est pas la foi chrétienne.

Nous croyons que Celui qui s’est révélé en Jésus Christ est le même que Celui qui s’était révélé au peuple juif. Nous croyons que Celui qui a agi pendant les trois années de son ministère public et toute sa vie personnelle est le même que Celui qui a accompagné les patriarches, les prophètes, les rois et tout le peuple de Dieu dans les pires avanies et difficultés de son existence. Mais qu’est-ce que ça nous apporte ? Face à la loi de l’amour, les horreurs qu’ont pu commettre Israël et ses ennemis, les exils, les exécutions, les déportations, les monceaux de haine et de cadavres qui se sont accumulés dans l’Ancien Testament, à quoi cela sert-il ?

Je voudrais vous inviter ce matin à méditer sur le passé. Nous ne sommes pas du tout préparés par la mentalité moderne à méditer sur un sujet aussi délicat et difficile. C’est pourquoi je vous propose de commencer à réfléchir et à méditer sur une chose qui vous est parfaitement familière, tant parents que grands-parents : la question de la transmission de l’humanité. Comment vient-on à la vie ?

Bien entendu, il y a la réalité humaine, charnelle par laquelle on est engendré mais aussi cette part d’histoire qui nous fait entrer dans la vie de la société humaine. On peut appeler cela l’instruction, l’éducation. Mais il y a aussi le fait que chacun d’entre-nous, même ceux qui n’ont pas d’enfants, est confronté à un moment ou à un autre à ces moments merveilleux qui rapprochent l’adulte de son enfant ou des enfants, en transmettant ce qu’il a de plus précieux en lui. Il peut voir alors ce qui peut commencer à germer dans le cœur de son enfant ou des enfants, une sorte d’intelligence qui n’est pas nécessairement un discours rationnalisé mais qui reflète ce qu’est la vie humaine.

Je ne sais pas si vous avez réfléchi à un moment ou à un autre au fait qu’on aime tant les enfants, quand on a le cœur à la bonne place évidemment. C’est parce qu’au moment où l’on est devant eux, on se rend compte que si petits soient-ils, le mode de présence que nous avons avec eux permet de leur transmettre quelque chose et qu’en général ça marche. Parfois, on fait des grimaces idiotes sur le berceau des enfants. Mais ce qui compte, c’est qu’à ce moment-là se tissent les premiers liens d’une communion humaine. S’il n’y avait pas cela, ces enfants ne grandiraient jamais, ils n’accèderaient jamais à leur véritable dimension d’humanité.

Et donc, le regard vers le passé, c’est le regard non pas de la tradition au sens le plus étroit et le plus bête – on a toujours fait conne ça ! –, mais celui par lequel, étant d’une génération plus avancée, on regarde l’enfant et on lui transmet quelque chose que l’on n’arrive même pas à maîtriser nous-même car c’est infiniment précieux et profond. En réalité, on ne s’en rend même pas compte. On leur transmet quelque chose d’infiniment merveilleux et appréciable que l’on a appelé éducation humaine. C’est vrai mais c’est plus profond que ça. C’est le moment même où quelque chose de nous passe dans le cœur de l’enfant, et éveille dans son cœur une attitude qui signifie sa bonne compréhension ; ça se manifeste par un sourire, un éclat de rire, un jeu, une complicité. C’est le sens même de la paternité et de la maternité qui est en jeu. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre à mettre ses chaussures et préparer son sac pour aller à l’école, cela vient plus tard, c’est de l’éducation comme ordonnancement du comportement (au sens de Jules Ferry dans le meilleur des cas). Là, il s’agit d’un moment de communion dans lequel une génération plus avancée porteuse d’une expérience humaine est en face de cet enfant et lui transmet quelque chose de si beau. D’ailleurs les enfants ne s’y trompent pas. Ils savent qu’aussi bien avec leurs parents qu’avec leurs grands-parents, ils peuvent vivre cette expérience et trouver des moments d’étonnement, d’éclaircissement, de découverte, si fondamentaux pour eux. On devrait normalement pouvoir prolonger ces expériences par le système d’éducation, dite nationale. Mais en général, ce qui est nationalisé n’est pas de meilleure qualité que ce qui est privé. On est payé pour le savoir.

Donc, frères et sœurs, nous sommes devant une chose extraordinaire. Parents et grands-parents sommes coupables de ne plus nous apercevoir de l’importance de passer du temps avec son enfant. Papa rentre du travail accablé, débordé avec des problèmes qui ne concernent pas ses enfants. Alors, il va se coucher ! Profonde erreur : c’est la démission par rapport à cette responsabilité de la transmission au sens le plus profond du terme. Ce que l’on a à transmettre, ce n’est pas le bien-être et la prospérité de l’entreprise. C’est la vie et l’humanité dans le cœur de son enfant. Si on en sort, on est coupable.

C’est exactement le sens du texte que nous avons entendu tout à l’heure à propos de cet enfant miracle qui est annoncé par le prophète Isaïe. Voilà qu’il y a un rejeton, un rameau qui sort de la souche. Ce n’est pas seulement la naissance d’un enfant au sens biologique mais quelque chose de plus profond. La souche est appelée à grandir comme un rameau, le rameau de David. Mais ni David, ni les autres ancêtres de ce petit rameau ne sont capables de faire de cet enfant ce qu’il doit être. Qui peut le faire ? « Sur Lui reposera l’Esprit du Seigneur ». Remarquez bien « reposera ». La plupart du temps dans la Bible, on dit « fondit sur Lui, l’Esprit du Seigneur », l’apparentant à un chef de guerre, à un prophète dans des moments de crise extatique. « Reposera » : faire reposer, de la part de Dieu, sur ce petit bout d’homme qui vient de naître, la plénitude de sa sagesse. Merveilleusement, c’est ce texte-là qui a été choisi pour décrire les dons du Saint Esprit, que l’on est censé recevoir à la confirmation, si tant est que l’on est récepteur ou réceptif... On reçoit à ce moment-là la plénitude de la présence de Dieu à travers tous les dons et l’exercice des dons, tant ceux de connaissance, de sagesse, d’intelligence que des dons de présence, d’action, de jugement et de réponse aux situations. C’est cela l’Ancien Testament.

Dieu s’est dit : « Si vraiment un jour Je dois aller chez eux, il faut pouvoir préparer leur cœur à comprendre ce que Je veux leur donner », non pas le comprendre au sens d’avoir une idée toute faite comme aujourd’hui dans la prospective, mais au sens d’ouvrir leur cœur à une dimension que l’on ne soupçonnait pas. Tel est l’Ancien Testament, et c’est pour cela qu’à certains moments il n’est pas du tout édifiant. David, le grand patron de tous les poètes de la Bible, qui a composé les psaumes, a voulu faire mourir l’un des ses meilleurs officiers pour prendre sa femme. Ce n’est pas très édifiant. Pour Dieu, comment saisir l’humanité même dans les situations les plus folles, les plus démentielles, les plus dramatiques aussi ?  « Qu’est-ce que Je peux faire pour que leur cœur s’ouvre et comprenne que même dans une humanité délabrée, violente, Je suis capable de faire passer ma divinité, ma sagesse, mon amour et tous les dons que Je veux partager aux hommes ? »

Vient alors cette magnifique conséquence : à partir du moment où cet enfant a reçu la sagesse de Dieu, une sagesse divine, que va-t-il faire ? Il va paître le troupeau le plus disparate qui soit. Comme le prédit le texte d’Isaïe, « le veau et le lionceau seront nourris ensemble et le petit garçon les conduira, la vache et l’ours auront même pâturage, les petits le même gîte, le lion comme le bœuf mangeront du fourrage, le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra, et sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main. Il ne se fera plus rien de mauvais et de corrompu sur ma montagne sainte ». Si le petit enfant pasteur est capable de manifester dans son don l’intelligence des animaux et de leur insuffler un tel désir de vivre ensemble et de se réconcilier, pourquoi donc n’y arriverait-Il pas avec les humains ? C’est cela l’Ancien Testament.

L’Ancien Testament n’est pas une histoire édifiante. Si vous voulez être édifiés, lisez la Comtesse de Ségur ou d’autres auteurs de très bonne qualité. Mais si vous lisez l’Ancien Testament, acceptez de voir que la manière dont l’humanité s’éveille de génération en génération, c’est parce que tout ce que l’on a reçu auparavant, on veut le transmettre. Nous sommes dépassés, c’est d’ailleurs cela qui est magnifique dans l’Ancien Testament. Malgré toutes les difficultés qu’a traversées le peuple d’Israël, il est sans cesse projeté en avant, précisément à cause de ce qu’il a reçu.

Encore faut-il que nous, encore aujourd’hui, sachions non seulement être conscients de ce que nous avons reçu, mais aussi de la grandeur qui nous est confiée d’être les transmetteurs.