L'ESPRIT DE FAMILLE COMME INTELLIGENCE DU CŒUR
Is 40, 1-5 + 9-11 ; 2 P 3, 8-14 ; Mc 1, 1-8
Deuxième dimanche de l’Avent – année B (6 décembre 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Car aux yeux du Seigneur mille ans sont comme un jour, et un jour comme mille ans ».
Frères et sœurs,
Je vous ai rappelé au début de cette eucharistie que Noël était une fête de famille. On peut se demander comment la prière liturgique, nos assemblées, même si elles sont restreintes pas la force des choses, notre manière d’être ensemble, en famille, pendant ce temps, comment tout cela relève plus spécialement de l’esprit de famille.
Certains parmi vous ont peut-être une expérience de la famille tellement épouvantable qu’ils n’ont pas envie de cultiver cet esprit de famille. Je suis sûr qu’il y en a qui reprennent parfaitement à leur compte la fameuse phrase de Gide : « Familles je vous hais ». Peut-être ? Espérons néanmoins que ce n’est pas le cas de la plupart d’entre vous car on dira ce qu’on voudra, mais s’il y a une chose qui a tenu à peu près pendant le Covid, même avec beaucoup d’impatience et d’énervement, c’est quand même le lien familial. On peut se retrouver ensemble même casernés, encapsulés, dans son appartement avec tous les énervements rituels : « Tu n’as pas rangé les choses, tu ne te rends pas compte, on ne peut pas vivre avec des chaussettes au milieu du salon… » Certes ! Mais c’est quand même le lieu refuge ultime. Ça n’exclut pas des comportements un peu aberrants, difficiles, parfois blessants, mais il y a quand même quelque chose et cet esprit de famille, même si la plupart du temps on n’y fait pas attention – c’est peut-être la manière d’y résister –, il n’empêche que l’esprit de famille nous tient profondément, et je crois que Dieu y tient beaucoup. Dieu tient beaucoup à l’esprit de famille, pas simplement la famille de chacun d’entre nous, cette famille mononucléaire ou monocellulaire que nous vivons aujourd’hui, mais dans toutes les civilisations, dans toutes les traditions, la question familiale reste la question fondamentale, il faut que ça vive parce que c’est le lieu de transmission et de partage de la vie. Telle est la famille : il ne s’agit pas simplement de relations affectives privilégiées mais d’abord de présence des uns aux autres à une telle profondeur, une telle intimité que l’on sait que l’on est lié par notre corps à la personne de chacun des membres de la famille : « Tu es du même sang ».
Cela, c’est quand même une base, il ne faut peut-être pas la jeter trop vite sous prétexte qu’il faudrait s’émanciper et entrer dans une culture nationale, mondiale, tout ce que vous voudrez. Non, c’est la base. Alors vous allez me dire que je fais le sermon ringard de circonstance pour préparer Noël. Non ! C’est parce que vraiment on passe par là, et on sait d’ailleurs le nombre de blessures et de souffrances que peuvent occasionner des défaillances dans ce domaine-là. La vie familiale est le lieu d’épanouissement, de reconnaissance de la vie qu’on donne, puis de la vie qui est donnée. Ce n’est pas tout à fait négociable, c’est le fond même de l’affaire. Dieu a voulu que quand Il vient dans le monde, il y ait déjà quelque chose de cet esprit de famille. Il a voulu qu’au moment même où Il entre dans l’histoire des hommes, il y ait une famille. Pas nécessairement la "Sainte Famille", on y a réfléchi beaucoup plus tard, mais cette famille qui est le peuple de Dieu. Aujourd’hui donc, cela s’appelle officiellement le dimanche "des ancêtres du Christ", car une famille n’est pas simplement constituée des membres présents de la famille, mais elle est liée par de nombreux autres liens avec les ancêtres.
Pourquoi y a-t-il dans toutes les religions un culte des ancêtres ? Pourquoi allons-nous aujourd’hui encore au cimetière alors que je ne crois pas qu’il y ait encore une forte proportion de Français qui croient à la vie éternelle ? Je ne vais pas faire des statistiques sur le sujet, mais ça n’empêche que ce lieu où reposent ceux que l’on a aimé et qui nous ont aimés, ceux dont on sait qu’on est redevable de la vie, accueille des gestes profondément familiaux. Ce n’est pas simplement comme on dit le culte des morts, c’est le fait que le lien entre nous tous dans une famille, est si profond, si vivace qu’il est enrichissant, qu’il est porteur, non pas pour cultiver la mort ou la morbidité, ce n’est pas ça. C’est parce qu’on perçoit profondément que ceux qui nous ont précédés dans le mystère de la mort, sont là et partagent quelque chose de notre vie aujourd’hui, de la vie de notre famille, de notre présence actuelle dans le monde.
La notion même de famille est une notion extrêmement difficile et délicate à manier, car ou bien on devient des idolâtres de la famille et à ce moment-là c’est d’une étroitesse étouffante, ou bien on reconnaît qu’il y a une sorte de lieu de partage de la vie dont nous sommes tributaires et redevables les uns par rapport aux autres. Ainsi, quand nous avons chanté aujourd’hui à l’entrée de la messe, comme nous chanterons tout à l’heure le répons, nous chantons Abraham, David, réjouis-toi car le Seigneur va venir etc., ce n’est pas simplement pour faire artificiellement de la pédagogie sur l’Ancien Testament. C’est parce qu’il y va de notre identité. Oui, nous sommes les fils d’Abraham ! Oui, Abraham est le père des croyants ! Oui, Jésus est l’héritier de David parce que David est celui qui pour la première fois a porté la destinée du peuple dans le mystère de la royauté que Dieu lui avait confiée et Jésus va reprendre cela. Et quand Jésus veut nous révéler son identité, quand l’ange dit : « Ne crains pas Marie, tu enfanteras etc. Il régnera sur le trône de David son Père », c’est comme ça qu’on L’a présenté, c’est sa carte d’identité si je puis dire quand Il s’incarne parmi les hommes. Ici encore, c’est le mystère même de cette vie familiale mais étendue à la dimension de l’Église. L’Église est une famille, c’est vrai. Ça peut parfois paraître un peu artificiel, mais ça n’empêche, sur le fond, le lien que nous avons entre membres de l’Église n’est pas exactement le même, en tout cas n’est pas réductible aux liens que nous avons, par exemple dans l’existence politique, ou même dans l’existence sociale. Dieu sait qu’à certains moments on a critiqué l’Église parce qu’elle était du côté de telle ou telle tendance de la vie sociale, de la vie économique etc. Je crois qu’actuellement ça change un peu, mais c’est bien ça qui est en cause. Or, qu’est-ce qui fait la famille ?
Ça peut paraitre bizarre, mais c’est précisément ce mot souvent si dévalué, c’est l’esprit de famille et l’esprit de famille non pas compris comme ce repliement sur soi, au chaud, le cocon autour du sapin de Noël et de la crèche, mais c’est l’esprit de famille au sens de l’ouverture parce que nous sommes cette grande famille. Nous vivons et nous partageons cette vie ensemble qui est la vie de Dieu. Nous sommes effectivement la famille de Dieu. Et donc, si aujourd’hui il y a cette étape dans notre réflexion sur notre identité pour accueillir le Christ, nous l’accueillons dans la famille qui est l’Église. De même que le Christ a voulu être accueilli par Israël, qu’Il l’a été effectivement par Marie, Joseph, les apôtres etc. parce qu’il y a des membres du peuple dans la préparation de la venue du Christ qui L’ont véritablement accueilli, pas uniquement eux, il y a eu aussi des païens dans cet accueil.
Ça veut donc dire qu’il y a en nous une certaine manière de pouvoir accueillir Dieu et de l’accueillir, non pas simplement individuellement dans la recherche de soi et de sa petite relation personnelle avec le Christ, mais de l’accueillir familialement au grand sens du terme, c’est-à-dire redécouvrir notre vie ensemble comme le lieu même de l’accueil de Dieu. Et à ce moment-là, l’esprit de famille prend une nouvelle dimension : « Mille ans aux yeux du Seigneur sont comme un jour et un jour est comme mille ans », c’est-à-dire que Dieu Lui-même nous donne à travers l’histoire, à travers les ancêtres, à travers Abraham notre père dans la foi, à travers Moïse, tous ces gens qui ont attendu la venue du Christ, et nous permet de découvrir ensemble qui est Dieu. On ne découvre véritablement le sens d’une personne, d’une personnalité que parce qu’on l’a d’abord éprouvée, reconnue et reçue dans le contexte familial. C’est pour ça que c’est très important de réussir son œdipe avec Papa et Maman. C’est le fait qu’à un certain moment, il y a une intelligence de notre existence qui n’est pas de l’ordre de la constitution politique, ni de celui de la vie culturelle telle qu’elle a été élaborée par Lagarde et Michard dans les ouvrages de littérature, ni encore de l’ordre de la constitution scientifique de l’identité de chacun. On n’est pas simplement de la même famille par les gènes, par le capital génétique, on est d’abord de la même famille parce qu’il y a ce lien mystérieux, cette intelligence.
Alors, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais dans l’oraison d’aujourd’hui – c’est rare que l’on parle de l’oraison –, on disait ceci : « Seigneur tout puissant et miséricordieux ne laisse pas le souci de nos tâches présentes entraver notre marche à la rencontre de ton Fils ». Nous avons des tas de soucis actuellement mais ça ne doit pas empêcher quelque chose de plus fondamental : éveiller en nous cette intelligence du cœur qui nous prépare à L’accueillir. C’est une formule assez extraordinaire qui veut dire qu’il y a en nous, dans notre intelligence, non dans les dégoulinades d’affectivité, mais dans l’intelligence même des uns et des autres à découvrir une intelligence du cœur, une relation qui nous aide à mieux comprendre l’autre, sans simplement attendre de lui des gentillesses et des papillotes pour Noël. C’est cette intelligence qui voit le cœur de l’autre, l’intelligence du cœur.
Comme chacun sait, pour citer un grand disparu récent, ce n’est pas M. Mitterrand qui a « le monopole du cœur ». Je pense que dans l’Église, nous n’avons pas non plus le monopole du cœur, mais nous avons quand même l’intelligence du cœur telle que nous la demandons à Dieu. C’est ça que nous fêtons aujourd’hui, l’intelligence du cœur à travers la vie familiale pour apprendre dans le temps, sur des siècles et tout au long de notre vie, cette merveilleuse présence de Dieu.
Je voudrais terminer simplement par une petite remarque au sujet de la traduction que je viens de citer avec beaucoup de vénération, et qui a quand même le patronage de Monsieur Patrice de la Tour du Pin qui avait vérifié les traductions du missel, des oraisons du missel – tâche énorme – : il se trouve que la traduction n’a rien à voir avec l’original latin. Ça peut paraître extraordinaire, mais c’est comme ça, c’est de la pure invention du langage français, mais ça se rejoint. Je ne vais pas faire le pédant en le citant tout en latin, mais il dit la même chose au début : « Ne nous laisse pas embarrassés par le problème de toutes les tâches présentes etc. – les opera terreni actus, toutes les activités qui concernent les œuvres de la terre –, mais on dit après « qu’une érudition de la sagesse céleste nous rende participant de celle-ci ». Intelligence du cœur, ça peut se comprendre d’une façon tout à fait classique, il en va de l’intelligence du cœur comme nous l’avons j’espère à peu près tous ! Il y a bien quelques monstres de temps en temps qui n’ont pas besoin de l’intelligence du cœur, ni de cœur, mais là, que dit-on ? « L’érudition de la sagesse céleste ». Que veut dire eruditio ? Ça ne veut pas dire devenir savant, mais sortir de la grossièreté du brut de décoffrage. L’eruditio, c’est le décoffrage. Être brut de décoffrage pour la sagesse céleste. Je pense que le véritable esprit de famille de l’Église c’est ça, le décoffrage de la sagesse céleste pour que nous sachions accueillir Dieu.
On dit actuellement beaucoup dans la presse, dans les médias, qu’il faut fêter Noël autrement, je ne sais pas si on va y arriver, mais il y aurait quand même une petite lueur pour nous guider, ce serait de retrouver, de laisser sortir de nous cette eruditio, cette sortie de la brutalité de notre intelligence pour trouver la sagesse céleste. Vous allez me dire que c’est un but bien élevé, et je crois que c’est très élevé parce qu’en français on a dû rabattre le niveau en traduction. Mais c’est quand même ça : que nous laissions surgir en nous cet esprit de famille qui nous apprend à vivre dans et par la sagesse céleste.
Que ce soit un des vœux que nous puissions nous formuler les uns aux autres, soit en famille, soit tous en Église, dans ce moment qui nous prépare à Noël. Amen.