LE PAIN DE L'ANGOISSE ET DE LA DÉTRESSE

Ps 64

(9 décembre 1989)

Homélie du Frère Michel MORIN 

Moisson abondante … 

V

otre attention spirituelle a sûrement remarqué que le psaume 64 que nous venons de chanter est de la même veine spirituelle et théologique que le passage du livre d'Isaïe de la première lecture. Dans l'un et l'autre texte, il est question d'abondance, de richesse de ruissellement, de luxuriance. Et ceci à travers les images, les allégories ou les métaphores de la moisson, de la terre, des eaux, de toute cette richesse qui vient du sol pour l'homme, pour le nourrir, pour le réjouir.

       Mais cette richesse qui nous est donnée par Dieu et qui doit combler notre propre vie comme l'oseille sauvage régalait les ânes et les bœufs au temps d'Isaïe, cette production est un fruit qui vient d'abord de notre propre travail et ensuite de la grâce de Dieu. Ou plus exactement, plus justement de notre collaboration à la grâce de Dieu, au don de Dieu.

       Il est dit encore dans le prophète Isaïe : "Il donnera la pluie pour la semence que tu sèmeras dans la terre !" La pluie vient du ciel, c'est le symbole de la grâce, mais la semence vient de notre propre travail, c'est le signe de notre collaboration nécessaire à la grâce, justement pour qu'elle porte en nous un fruit d'abondance, un pain qui soit riche et nourrissant.

       Mais ceci s'introduit par une très belle expression du prophète Isaïe : "Le Seigneur vous donnera le pain de l'angoisse et l'eau de la détresse." Il y a quelques jours, je vous avais invités à profiter de ce temps de l'Avent pour renouveler en vous la grâce baptismale, à l'occasion d'une prédication de Jean-Baptiste annonçant que le Sauveur viendrait nous baptiser dans l'eau et dans l'Esprit. L'eau du baptême, c'est l'eau de la détresse, c'est l'eau qui vient consoler la détresse du péché en nous, c'est l'eau qui vient transformer nos pleurs de peine, de fatigue, de complicité avec le mal, en pleurs de joie. Un peu comme le psaume qui chantait : "Au soir ce sont des pleurs de souffrance, au matin, ces pleurs sont des cris de joie !" parce qu'entre le soir et le matin, il y a eu l'avènement du salut du Christ dans notre propre cœur qui ruisselle justement comme une eau pure, comme une eau purifiant toutes nos détresses.

        "Le pain de l'angoisse". Ceci m'amène à vous demander de faire de cet Avent un renouvellement dans cette grâce de l'eucharistie. La plupart d'entre vous, vous fréquentez quotidiennement "le pain de l'angoisse". le pain de l'angoisse, c'est le pain du Christ, c'est la chair du Christ. C'est le Christ, "ce pain descendu du ciel" qui a pris chair en nous, à cause de notre péché. C'est cela le motif de l'Incarnation. C'est parce que nous étions dans l'angoisse du péché dans les liens de la tristesse, de la peur, de l'abandon, de la désespérance que le Verbe éternel s'est fait chair et qu'Il nous a donné sa chair comme pain pour guérir l'angoisse, comme pain pour nourrir l'espérance, comme pain quotidien, comme viatique sur une route qui, chaque jour, apporte encore ses inquiétudes, ses soucis, ses souffrances et ses désespérances. Dès lors sans cesse, autant l'eau de la détresse que le pain de l'angoisse nous est donné, jusqu'à notre dernier jour, puisque Celui qui nous les donne "aima les siens jusqu'à la fin !" Pas simplement la fin de sa vie ou de sa passion, mais la fin de notre vie et de notre passion, puisqu'Il est avec nous "jusqu'à la fin des temps !"

       L'eucharistie que nous mangeons chaque jour est-elle vraiment pour nous, quotidiennement, la guérison de notre angoisse ? Est-elle vraiment ce pain substantiel qui vient, non pas éliminer toute chose difficile, mais nourrir en elle cette présence du Christ ? Est-elle vraiment en nous source de force, de consolation, nourriture d'espérance, là même où le péché, où la peur, où la crainte ou tout autre forme de mal, peut nous atteindre ? On insiste beaucoup et l'on a tout à fait raison sur l'eucharistie comme communion. Mais l'eucharistie est communion de la sainteté de Dieu et de notre péché l'eucharistie est communion de la guérison de Dieu et de notre maladie. L'eucharistie est communion de la force de Dieu et de notre faiblesse. L'eucharistie est communion de l'infini de l'amour de Dieu avec la finitude, si étroite souvent, de notre propre amour. "Le Verbe se fait chair ! Il vient visiter son peuple !" pour faire engranger dans le cœur de chaque homme une moisson aussi abondante et aussi savoureuse que toutes ces images bibliques et agricoles. Notre Avent, notre temps liturgique de l'Avent est-il aussi cette disposition fondamentale de notre angoisse pour servir de berceau à la tendresse de Dieu ? Est-il de temps où nos mains sont élevées vers le Père pour recevoir le pain qui descend du ciel et qui vient guérir en nous toute angoisse, comme l'eau du baptême est venue purifier toute détresse ? Célébrer solennellement le mystère du Verbe incarné, c'est marcher humblement, chaque jour, avec cette nourriture du pain pour notre angoisse, c'est-à-dire pour notre salut et notre joie.

       AMEN