L'IMMACULÉE CONCEPTION DE MARIE

Gn 3, 9-15 ; Ep 1, 3-12 ; Lc 1, 26-31

Samedi de la première semaine de l'Avent – C

(7 décembre 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Q

 

uand il commence son évangile, Jean nous renvoie expressément pour comprendre le mystère de Jésus, au commencement du monde. L'évangile de saint Jean commence par les mêmes mots que le livre de la Genèse, le premier livre de la Bible : "Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, et Dieu dit : Que le lumière soit ! Au commencement était la Parole, et Le Verbe s'est fait chair !"

Le Christ ne se comprend qu'à l'intérieur du dessein éternel de Dieu, ce dessein antérieur à la création du monde. Et comme le disait saint Paul, il y a un instant, c'est à la lumière de ce dessein éternel de Dieu que nous comprenons la rédemption en Jésus Christ.

"Avant la création du monde Dieu nous avait choisis pour devenir, dans le Christ, saints et immaculés, afin de recevoir l'adoption filiale, afin de devenir fils de Dieu, par l'unique Fils de Dieu qui était avant la création du monde, par qui tout a été fait." C'est pourquoi, d'une manière parallèle, sinon équivalente, saint Paul aime à nous présenter le Christ comme le nouvel Adam pour nous montrer comment, en Jésus, c'est l'homme dès l'origine, qui se trouve récapitulé, car il faut que la plénitude des temps que le Christ nous apporte en venant sur la terre et en nous donnant le salut éternel, il faut que la plénitude des temps remonte jusqu'aux origines, jusqu'au premier homme, jusqu'à cet Adam en qui Dieu avait commencé la réalisation de ce dessein, cet Adam qui, par son péché avait en quelque sorte mis obstacle et entravé ce dessein de Dieu, dessein que Jésus-Christ vient restaurer en expiant sur la croix le péché d'Adam, le péché de tous les hommes, pour que selon le dessein premier de Dieu, nous devenions à nouveau "immaculés et saints, dans le Christ" pour être fils comme Lui.

En se faisant homme et en nous sauvant Jésus répond à Adam. Il est le Nouvel Adam qui vient accomplir ce que le premier avait compromis. C'est de la même manière que Marie qui est, de toutes les créatures, la plus proche de Dieu, puisqu'elle a porté dans sa propre chair et dans sa foi le Fils unique de Dieu, est la nouvelle Eve. Marie qui est la plus proche de Dieu, la plus proche de Dieu fait homme, la plus proche du Christ Nouvel Adam, est vraiment la nouvelle Eve en qui se dénouent les liens du péché qui avaient été noués par Ève aux côtés du premier Adam.

C'est pour cela que nous avons lu tout à l'heure ce récit de la Genèse dans lequel nous voyons le premier péché d'Adam et Eve. Et c'est au moment de ce premier péché que Dieu en maudissant Satan, le serpent, annonce déjà, de façon obscure et mystérieuse, le salut à venir. Dieu dit au serpent : "Il y aura une hostilité entre la femme et toi, entre la descendance de la femme et ta descendance, la descendance de la femme t'écrasera la tête, et toi tu atteindras cette descendance de la femme au talon." Ces paroles mystérieuses qu'on appelle le Protévangile, c'est-à-dire la première annonce de l'évangile, ces paroles mystérieuses annoncent à la fois que la descendance de la femme sera victorieuse de Satan, cette descendance non pas en un sens générique global, mais la descendance par excellence de la femme par excellence, c'est-à-dire Jésus, fils de cette femme qui est Marie, cette descendance sera victorieuse de Satan, mais au prix de cette blessure que Satan infligera à Jésus en le crucifiant sur la croix de sa Passion.

Cette victoire de Jésus sur le serpent, sur Satan, s'accomplira dans l'humanité tout entière pour restaurer le dessein de Dieu. Elle s'accomplira par étapes successives et elle s'accomplira d'abord en Marie, comme étant la plus proche du Christ, celle de toutes les créatures qui communie de plus près à cette incarnation de Dieu dans notre chair. C'est pourquoi cette Rédemption, ce rachat, cette restitution de l'innocence et de la sainteté que Dieu avait voulu pour nous, que Dieu avait voulu pour tous les hommes, cette restauration de l'innocence et de la sainteté s'accomplira d'abord en Marie. Et d'abord non seulement d'une manière chronologique, mais d'abord d'une manière plus radicale, plus fondamentale. Car si, à chacun de nous, est rendue par le pardon de Dieu une certaine innocence qui est celle du pécheur pardonné, du pécheur réconcilié, de celui dont le péché est transformé en source de grâce, c'est cela la rédemption telle qu'elle s'accomplira à nous, en Marie, cette rédemption se fait plus radicale encore puisque ce n'est pas le pardon des péchés mais c'est l'extraordinaire et merveilleuse préservation du péché, avant même que Marie puisse le commettre. Marie est rachetée, mais elle est rachetée plus radicalement encore que nous, d'une manière plus exemplaire, puisque sans aucun mérite de sa part, dès le premier instant de sa conception, Dieu lui enlève par avance le péché qu'elle aurait pu commettre, alors qu'à nous ce péché sera enlevé après que nous l'ayons commis, et alors que nous avons été par lui abîmés et en quelque sorte cassés et usés. Ce qui est en nous une œuvre de restauration est en Marie une œuvre de préservation avant même le péché.

Ainsi Marie apparaît comme la nouvelle Ève, de même que Jésus est le nouvel Adam. Et ceci bien avant que le dogme de l'Immaculée Conception soit défini par le pape Pie IX. Ceci a été annoncé, dès les débuts de l'Eglise, par un des Pères de notre foi, un des plus chers à la mémoire de l'Eglise, saint Irénée de Lyon. Avant même l'an 200, à peine un peu plus de cent ans après la mort du Christ, saint Irénée écrivait déjà : "Parallèlement au Seigneur, on trouve la vierge Marie obéissante, lorsqu'elle dit : "Voici ta Servante, Seigneur ! Qu'Il me soit fait selon Ta Parole !" Eve avait été désobéissante. Elle avait désobéi alors qu'elle était encore vierge. Et de même qu'Ève en désobéissant devint cause de mort pour elle-même et pour tout le genre humain, de même Marie, ayant pour époux Celui qui lui avait été destiné par avance, et cependant vierge, devint en obéissant, cause de salut pour elle-même et pour tout le genre humain. Car ce qui avait été lié ne peut être délié que si l'on refait en sens inverse toutes les boucles du nœud, en sorte que les premières boucles soient défaites grâce à des secondes, et qu'inversement les dernières libèrent les premières."

Bien entendu Saint Irénée ne pouvait pas encore parler expressément du dogme de l'Immaculée Conception. Mais nous voyons le pressentiment de cette vérité de notre foi à travers ces lignes où, juste aux côtés du Christ qui est le nouvel Adam, il nous présente Marie, la nouvelle Ève, et en elle se dénouant les liens les plus anciens, les toutes premières boucles du nœud du péché. Et c'est pourquoi elle est la nouvelle Ève. Et c'est pourquoi il faut, qu'en elle, soit dénoué de la façon la plus radicale ce qui avait été originellement noué par le tout premier péché. C'est pourquoi la délivrance de Marie est une délivrance qui va jusqu'à la racine du péché. Elle n'est pas délivrée seulement des péchés qu'elle aurait commis, elle est délivrée du péché originel lui-même, du péché que Adam et Ève eux-mêmes avaient commis, et dont nous portons tous le poids, et dont elle a été admirablement préservée, dès le premier instant de sa naissance, par la Passion du Christ, jouant de manière anticipée en sa propre Mère.

Tel est le dogme que, au dix-neuvième siècle, la mémoire de l'Église a fini par élucider et exprimer par la bouche du Pape Pie IX. Tel est le sens de la fête que nous célébrons aujourd'hui. C'est l'affirmation de la radicalité de notre délivrance. Nous ne sommes pas seulement tenus pour non-pécheurs. La délivrance de l'humanité accomplie parfaitement en Marie et, à travers elle s'étendant à nous tous, cette délivrance est une délivrance totale, absolue. Le Christ est pleinement vainqueur du péché. Il remonte jusqu'aux tout premiers instants de l'homme pécheur. Il dénoue toutes les boucles du nœud de notre péché, et en Marie, Il dénoue de façon ultime ce péché originel qu'Adam et Ève avaient commis au début de l'humanité.

Rendons grâce à Dieu car son amour ne se contente pas d'une bienveillance qui ne tiendrait pas compte de nos fautes et qui, en quelque sorte, accepterait de nous prendre tels que nous sommes, mais l'amour de Dieu est si radical qu'il refait, en quelque sorte, en Marie, la virginité même de l'humanité, à la radicalité de cette innocence que Dieu avait voulue pour nous, qu'Il rend à toute l'humanité en Marie et qu'Il nous donnera à travers elle.

 

AMEN