L'ART D'ACCOMMODER LE RESTE

Is 11, 10-16

(9 décembre 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

J

e ne sais pas si comme moi vous avez déjà été frappés, moi qui ne connais rien à la cuisine, je suis toujours émerveillé de ce que les mères de famille ont un art inouï d'accommoder les restes. Vous arrivez un soir, il est tard, apparemment, il n'y a plus rien, il reste quelques petites choses dans le frigo et le génie de cuisinière de la mère de famille, ce n'est pas de faire des plats avec de la nouvelle cuisine, c'est d'accommoder les restes avec apparemment ce qui n'est plus rien, nous-mêmes spontanément, on l'aurait pratiquement jeté, mais elle, elle sait en faire quelque chose. Le génie d'une cuisinière dans une famille, c'est l'art d'accommoder les restes.

       Pour Dieu, je définirais volontiers toute sa politique, son projet, toutes ses idées, c'est l'art d'accommoder le reste. Et c'est effectivement ce que nous explique aujourd'hui le prophète Isaïe. Je ne sais pas si vous avez été très attentifs à la lecture que nous avons entendu, c'est un texte très important. Isaïe est un homme qui vit sept siècles avant la venue de Jésus et qui voit, c'est un des premier grands génies qui pense l'histoire de son peuple, et il voit que rien ne marche : le peuple a reçu la royauté, il a un pays, il y a eu des conquêtes, il y a eu une organisation sociale, une Loi, et cependant, quand il regarde là où en en est, vers les années 730-720, cela fait trois siècles que théoriquement il y a une royauté qui a beaucoup de prestige, et en réalité, il n'y a rien. La moitié du pays au nord est partie, elle s'est séparée, elle est à la veille de crouler sous les coups du rouleau compresseur assyrien, et donc, il n'y a plus rien. Il n'y a que des petits bouts de restes, et cela va s'accentuer de plus en plus puisque dans ce texte même, il y a une sorte d'analyse de ce qu'Israël était déjà dispersé, au Nord, au midi, au Sud, donc, il n'y a plus que des petits morceaux. La vision d'Isaïe, la compréhension qu'Isaïe a de l'histoire de son peuple, c'est de se dire que Dieu reprend tous ces morceaux, apparemment, ce n'est plus rien du tout, c'est comme les restes qui sont dans le frigo, mais avec cela Il va sauver le monde, Il va sauver l'homme, Il va sauver la création.

       C'est la première fois qu'on pense des choses de ce style, aujourd'hui, on est habitué, mais c'est la première fois que dans l'histoire de la théologie, de la pensée, de la réflexion d'Israël sur sa propre histoire, sur sa propre relation avec Dieu, Isaïe imagine que Dieu ne fera pas des coups d'éclat avec le côté puissant, bien organisé d'Israël ou de Juda, il n'y a plus rien. Il sera obligé de se débrouiller avec les restes. Si vous relisez le texte que nous avons entendu tout à l'heure, vous verrez que le mot "reste", "rester", "ce qui survit", "ce qui surnage", revient au moins une dizaine de fois dans le texte.

      Je trouve cela très intéressant, parce qu'en fait, c'est un peu une loi de notre vie spirituelle. Ne nous imaginons pas que Dieu va sauver chacun d'entre nous avec le côté le plus brillant, le plus satisfaisant, le plus bon élève de notre existence, en réalité pour nous, encore aujourd'hui l'art de Dieu de nous conduire dans la vie spirituelle c'est l'art d'accommoder le reste. Nous sommes tous dans la situation d'Israël et de Juda, il ne reste que des petits morceaux, et au fur et à mesure que note vie s'avance, c'est cela que symbolise la vieillesse,  ce naufrage, comme disait De Gaule, donc il ne reste que des petits bouts de bois qui surnagent sur la mer, et la mort, qui est le moment où vraiment, il ne reste pratiquement plus rien, Dieu avec les restes, avec le reste de nous-mêmes est capable de faire du salut.

       Quand on entre dans le temps de l'Avent, quand on attend la venue du Christ, on l'attend, bien sûr, on voudrait lui faire la fête, mais ne nous faisons pas d'illusion. Nous lui ferons une fête avec nos restes, beaux ou pas, on fera avec ce qu'on a, et surtout, c'est Dieu qui fera avec ce qu'on a. C'est tout l'art de Dieu, comme la cuisinière, de nous reprendre là où apparemment nous sommes brisés, nous sommes cassés par le péché, par l'usure, par tout ce qui pèse dans notre vie, et puis, Il sera capable d'en faire de la vie, de la résurrection et du Salut. Je crois que cela nous donne toute une perspective pour nous préparer à Noël, non pas en attendant monts et merveilles, ce serait encore une manière de nous faire illusion sur nous-mêmes et de croire que nous sommes plus entiers que nous ne sommes, mais préparons-nous à fêter Noël dans l'humilité et la reconnaissance de nos limites, de notre pauvreté, et de ces pauvres restes qui nous restent.

 

        AMEN